Jenesuispasjolie : “Mon livre est à l'image de ma communauté”

Clément Solym - 11.05.2016

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Jenesuispasjolie compte parmi les YouTubeuses de renom : sur la toile, pas moins de 2,5 millions de personnes suivent ses vidéos à travers les réseaux sociaux. En six années, l’adolescente qui débutait à une époque où YouTube n’avait pas l’incidence d’aujourd’hui est devenue une référence. Et après avoir conquis les réseaux, c’est au monde du livre qu’elle se confronte avec la création de sa propre maison d’édition.

 

 

 

« La mode de sortir des livres de YouTuber, avec EnjoyPhoenix, a pris une tout autre ampleur. Les éditeurs ne se sont peut-être pas rendu compte de l’influence sur les ventes de livres. Pourtant, la Britannique Zoe Sugg a battu les records de ventes de Harry Potter, avec le meilleur démarrage [en décembre 2014, NdR] », explique Jenesuispasjolie. « Les maisons ont fini par comprendre la mécanique de ce succès, et décidé de démarcher des Youtubers connus – normal... »

 

Mais après plusieurs rendez-vous qu’elle évoque, l’idée de collaborer avec un éditeur fait long feu. « J’ai une façon de fonctionner très particulière avec ma chaîne. Et personnellement, j’éprouve le besoin de ressentir une véritable confiance avec les gens qui m’entourent. » C’est qu’entre la diffusion vidéo et le monde de la mode, elle opère le même constat, « du strass et de paillettes qui brillent, mais en coulisse, cela devient très compliqué à supporter ». Confiance, donc, impérativement. 

 

Conclusion, elle décide de créer sa propre structure, La Page qui Bouge, pour sortir son livre. « Le livre que je voulais devait être le reflet de la personne que je suis, et que mes abonnés suivent. Pour cela, il me fallait avoir un contrôle complet de la réalisation. » Et elle avoue qu’il lui a fallu tout apprendre, pour justement arriver à concrétiser ce projet.

 

« J’ai beaucoup appris de mon père d’abord, parce qu’il est graphiste et travaille avec le Cherche midi depuis des années. Il a réalisé de nombreux travaux d’impression. C’est avec lui que j’ai fait mes premiers pas : il m’a conseillée et orientée. » 

 

Or, disposer d’un objet physique participait de cette aventure. « On m’a beaucoup suggéré de produire un livre numérique. Quand j’ai pris conscience des contraintes pour simplement réaliser le livre papier par nous-mêmes, on s’est demandé “Dans quoi on s’embarque ?” Personnellement, j’éprouve un intérêt particulier pour le côté objet que l’on peut tenir, avoir en main. Le format numérique a rapidement été délaissé. »

 

La Page qui Bouge, maison d'édition avant tout familiale

 

De là l’importance de comprendre les notions de grammage, les approches spécifiques et concrètes. « Pour écrire sur un livre, il faut avoir cela en tête. »

 

L’autre pan du travail fut la collaboration avec Emmanuelle Figueras, auteure de littérature jeunesse. « Nous avons approché l’aspect éditorial ensemble : c’est elle qui m’a appris comment esquisser la structure et le plan du livre : ce fut très long, mais ce sont les fondations de ce que le livre allait devenir. » Ensemble, elles élaborent alors la rédaction même : « Je lui soumettais les sujets que je souhaitais traiter et elle m’aiguillait sur la manière dont il fallait l’amener. »

 

De ce travail commun, Jenesuispasjolie retient surtout « l’échange permanent que nous avons eu. Nous réfléchissions parfois sur un sujet identique, et confrontions ensuite les idées pour définir l’axe le plus probant. » Aborder le tutoiement permanent dans l’ouvrage, pour donner un ton direct n’allait pas de soi. « Dans les vidéos, je parle directement aux abonnés. Pour retrouver cette proximité, je voulais m’adresser aux lecteurs-trices en toute simplicité. Et que le livre ne soit pas perçu comme hautain. C’est une communauté qui me suit depuis six ans, la maîtrise du ton importait beaucoup, parce que ce livre est aussi le nôtre, à l'image de la communauté. »

 

La technique graphique associée à l’accompagne éditorial a permis d’aboutir à l’ouvrage. « Nous avons rencontré des difficultés techniques ; rien d’insurmontable. Proposer des pages où les lecteurs-trices peuvent écrire pour s’approprier l’ouvrage a nécessité des ajustements. » 

 

Le tout en reliant « le monde d’où je viens, avec celui de l’écriture ». Des vidéos spécifiques ont été réalisées, directement accessibles grâce à de QR Codes placés dans le livre. « Pour le moment, mon site héberge une page où elles sont cachées, mais après la parution, ceux qui n’ont pas de smartphone pourront les découvrir directement. »

 

Dans le même temps, La Page qui Bouge a vu le jour : cette maison d’édition spécialement créée pour le livre a apporté son lot de découvertes. « Je sors d’un bac littéraire, et j’ai poursuivi par la suite mon activité sur YouTube. Sauf que rien dans notre formation au lycée ne nous apprend à monter une entreprise. » Une maman bienveillante et cadre dirigeante a pu apporter l’aide nécessaire pour venir à bout des formalités administratives. 

 

"On nous a régulièrement raccroché au nez"

 

Après de la fabrication et de l’éditorialisation, est alors venu le temps de la chose logistique. « Évidemment, nous faisons tout par nous-mêmes. Fin mars, j’ai retrouvé une amie d’enfance, qui recherchait un stage dans le domaine commercial : comme la société était fondée, elle a pu se greffer au projet, et prendre en charge les démarchages de librairies et de grandes enseignes. »

 

Pas le moindre du travail. « Comme bon nombre de librairies ne connaissaient pas le mouvement YouTuber, et que nous ne sommes pas une grande maison traditionnelle, on nous a régulièrement raccroché au nez. Les marques de cosmétique me connaissent un peu, mais, avec les librairies, il a fallu insister. Contacter 190 Fnac pour expliquer le projet à chaque fois, ce ne fut pas de tout repos. »

 

Pourtant, plusieurs dates de dédicaces ont été organisées, et la librairie Sauramps, figure de Montpellier, devrait également accueillir la jeune auteure pour son livre. « Parler de ces rencontres et de l’engouement que EnjoyPhoenix a pu générer nous a permis de profiter malgré tout d’oreilles attentives. Certaines personnes étaient au courant du phénomène, et, vraiment, cela nous a simplifié la tâche. Quand on part de zéro, un accueil favorable est un véritable encouragement. Maintenant, certaines librairies reviennent prendre contact, et proposent des rencontres. »

 

Les librairies suisses Payot et d’autres enseignes s’y sont également montrées sensibles.

 

La Page qui Bouge, structurée autour du seul ouvrage de Jenesuispasjolie, sera certainement amenée à évoluer. « Je n’avais au départ pas songé à prolonger le travail éditorial ni de publication. Mais il n’est pas exclu d’en faire un label et de mettre cet outil au service d’adolescents qui auraient envie de publier leurs livres. Ce peut être une solution pour ceux qui n’ont pas la possibilité d’être acceptés par une maison d’édition classique. » 

 

 

 

La maison existe et elle profite d’un grand-père de bon conseil. « C’est le pilier de tout ce projet. En parlant avec lui, ce nom, La Page Qui Bouge, est venu : cela représente un mouvement, une nouveauté, et c’est toute l’idée que je voulais porter. » Et sans compter sur une communauté déjà importante.

 

« C’est la communauté qui me confère la crédibilité aujourd’hui : voilà cinq ans, les premières personnes m’ont suivi, alors que YouTube était juste un moyen de publier des vidéos. Je faisais ça depuis ma chambre, dans la maison de mes parents, et six ans plus tard, la passion est intacte, même si la démarche a évolué. Les éditeurs n’ont peut-être pas pris conscience de ce que pouvait représenter une communauté, et du fait qu’on ne pouvait pas la détacher de l’influence qu’elle suit. »

 

À ce titre, la Youtubeuse s’étonne encore : nombre de ses abonnés se sont montrés impatients de pouvoir découvrir le livre en librairie. « Ils me disent qu’ils ont hâte de le trouver, de l’avoir en main. Pour moi qui pensais que, dans une certaine logique, ils privilégieraient les achats par internet, et que les commandes afflueraient par internet, c’est une belle surprise. »