Joël Dicker : “La francophonie, c’est avant tout une langue commune”

Fasseur Barbara - 13.04.2018

Interview - Joël Dicker roman - Joël Dicker Genève - Assises édition francophone


ENTRETIEN – Avec la sortie de La disparition de Stephanie Mailer, le Genevois Joël Dicker signe son grand retour dans les librairies. Il sera également présent au Salon du livre de Genève, pour clore la journée des Assises de l’édition suisse et francophone, ce 26 avril. En tête à tête avec son éditeur américain, Patrick Nolan (Penguin Books), sera évoquée l’expérience de traduction du romancier.

 

Joël Dicker © FrancisPetit/Bestimage 

 
 

Actualitté : Vous avez accepté de clore les Assises dans un échange avec votre éditeur américain. Alors que le marché est difficile à ouvrir à la francophonie, que représente cette traduction ?


Joël Dicker : L’affaire Harry Quebert est sortie aux Etats Unis durant l’été 2014, et je suis curieux de voir si la série télé va faire une différence. Certes, les Américains considèrent déjà que le livre un succès puisqu'il s'agit d'une traduction. Mais comme vous le dites, bien qu'ils soient toujours curieux et contents de publier de la littérature francophone, le plus compliqué reste de faire lire et d'arriver à percer sur ce marché. Les éditeurs américains regardent pourtant avec beaucoup d'attention ce qui se passe du côté de la littérature francophone et surtout de la littérature française, ils montrent de l’intérêt, de l’enthousiasme.

Véritablement, je crois que le plus dur est de convaincre les lecteurs américains qu’une traduction, ça peut se lire aussi. Pas seulement la littérature française et francophone, mais aussi toute la littérature étrangère. Pour une raison que j’ignore, les traductions mettent les lecteurs américains dans de mauvaises dispositions. Peut-être que ça les inquiète, qu’ils ont peur de ne pas comprendre. Parfois je me demande si c’est dû au fossé dans les mentalités. Il serait intéressant de creuser la question, de demander, comme vous l’avez fait, son avis à Patrick Nolan. 
 

“Leïla Slimani ou Joël Dicker enrichissent
le catalogue de Penguin Books” (Patrick Nolan)


J’ai fait une petite tournée des librairies en 2014 : nous étions arrivés à 150 ou 200.000 exemplaires vendus, il me semble, et l’éditeur était très content. Pour moi, par rapport à la taille du marché américain, ce n’était pas un succès – malgré des chiffres non négligeables –, mais lui était vraiment ravi. Je crois que les Américains eux-mêmes partent peut-être un peu perdants.

Au cours de ces premières rencontres en librairie, quand je commençais à parler, et j’ai vu ça systématiquement, les lecteurs présents me regardaient d’un œil très intrigué. Et puis, ils prenaient le livre qu’ils avaient en main, l’ouvrait à la première page et découvraient seulement que c’était un livre traduit du français. Avant, ils pensaient que j’étais américain !

C'est amusant, parce que ça veut bien dire qu’il y a une forme de narration américaine dans ce que je raconte, ce qui n’est pas une prouesse en soi puisque je connais très bien le pays. Mais les lecteurs américains eux-mêmes s’y sont laissé prendre. Ce serait intrigant une fois de faire un test,  publier un titre aux Etats-Unis sans préciser que c’est un livre qui vient de l’étranger, pour observer quelle serait véritablement sa réception.


Vous figurez d’ailleurs parmi les auteurs francophones les plus populaires auprès des lecteurs. Que recouvre cette notion de francophonie pour vous ?


Joël Dicker : La francophonie, c’est peut être une question bien plus simple pour moi en tant que suisse que pour vous en tant que français si je puis me permettre. Et ça n’a rien de négatif. La France exerce une forte influence dans la francophonie, qu’on le veuille ou non. Son rayonnement, sa mentalité et son savoir-faire font qu'elle parvient à transporter le français à l’étranger. Le pays a cette capacité, bien plus que la Belgique, la Suisse, ou le Québec, dans la promotion du français.
 

Les 4e Assises de l’édition célèbrent plus que jamais la francophonie


Mais quand la langue française est trop attachée à la France, elle perd un peu de son identité globale où se retrouvent tous les pays du monde qui parlent le français. C’est pour ça qu’à mes yeux la francophonie est quelque chose de bien plus évident parce que je suis un écrivain francophone, et non français. C’est un rapport à la langue française très évident, je suis détaché du questionnement de nationalité, je ne me demande pas si je suis français ou pas français. Et quand on me questionne sur ce qu’il y a de suisse dans mes romans, je réponds la langue, le français qui est une des quatre langues nationales du pays.

La francophonie, c’est avant tout une langue commune aux territoires qui la parlent, et une langue si multiple qu’on peut facilement et immédiatement déterminer par les mots, le vocabulaire ou les accents de quels pays ou région vous êtes. C’est assez formidable et très beau, une langue qui met en avant l’unité et la différence en même temps.
 

En apprenant son décès, vous disiez de votre éditeur, Bernard de Fallois, qu’il avait « changé le cours de mon destin ». Quel souvenir conservez-vous de lui ?


Joël Dicker : J'en garde avant tout un souvenir très lumineux. C’était un homme à l’enthousiasme extraordinaire et à l’exigence unique. C’est aussi une part importante de son héritage, cette leçon sur l’exigence. Il était à la fois capable de s’amuser, de prendre du plaisir et de me rappeler à quel point je devais me montrer attentif dans mes projets.

Je pense notamment à l’adaptation en série : il me rappelait sans cesse la nécessité d’un projet de qualité. Il fallait rester exigeant et ambitieux, mais dans le vrai beau sens du terme. Et puis, ce furent six années de bonheur tellement riches qu’elles m’en sont parues vingt. Ça a été une aventure extraordinaire et je sais que son esprit est encore là.
 

La promotion des livres passe désormais par une présence des auteurs sur les réseaux sociaux. Comment vous servez-vous de ces outils ?


Joël Dicker : Avant tout, je crois à l'importance d’aller là où les lecteurs sont. À trop se poser la question « les réseaux sociaux pour ou contre », on passe à côté de quelque chose. Peu importe la mauvaise utilisation que les gens en font, il ne faut pas se demander ce que nous nous pourrions en faire. La littérature ne devrait pas se contenter de camper, considérant que c'est aux lecteurs de l'atteindre, il faut aller les chercher. Les réseaux sont de formidables moyens de communiquer mon amour pour la littérature, de partager mes projets. Ils me donnent également la possibilité de dialoguer avec mes lecteurs, qui peuvent m’écrire, me poser des questions, et je peux leur répondre. C’est le génie d’internet qui permet ce contact direct, c’est très important.
 


Mais je sais que c’est à double tranchant. Il faut se confronter à notre responsabilité quant aux bonnes et mauvaises utilisations des réseaux sociaux. Grâce à Internet, tout à chacun a accès à tout un pan de culture, des découvertes à faire, si l’utilisateur en prend la responsabilité. Sur YouTube par exemple, on a le choix entre chercher des documentaires incroyables de la National Geographic ou perdre des heures devant des vidéos de chats...

S’ils sont utilisés de manière réfléchie et responsable, c’est quelque chose qui me plait et que je fais plus ou moins assidûment. J’ai des phases où je n’ai pas grand-chose à raconter, sans grande activité. L’année passée, je suis resté quasiment six mois sans rien mettre sur les réseaux sociaux parce que je n’avais rien de spécial à raconter, et quand on n’a rien à dire, il vaut mieux se taire.

Et puis ensuite, il y a eu le tournage de la série que j’ai eu envie de partager, j’ai eu envie d’en parler et j’ai pu le faire avec ceux qui me suivent. On n’est pas obligé de le faire, mais je pense que c’est important d’y être un peu pour parler aux gens, leur parler de littérature, leur montrer qu’il n’y a pas que des idioties. Mais même si c’est un plaisir de partager, ça reste professionnel, je ne parle pas du tout de ma vie privée. Les gens me suivent pour mon activité d’écrivain alors je me limite à cela.
 

Dernièrement, une compagnie aérienne a proposé à ses voyageurs les extraits de votre dernier roman. Comment sortir le livre des lieux connus, pour lui faire rencontrer d’autres lecteurs ?


Joël Dicker : Je ne sais pas si on les fait sortir des lieux connus, ou si on les ramène tout simplement dans des lieux où ils ont leur place. Mon idée de partager ce premier chapitre dans les avions venait d’une constatation. Je prends beaucoup l’avion et le train, et je trouve que les gens lisent de moins en moins. En tout cas, j’en rencontre de moins en moins, je les vois plutôt passer des heures sur leur téléphone.
 

Le prochain roman de Joël Dicker
en avant-première dans... des avions


Il y a quelques années, pendant un vol de quatre heures, les deux enfants à côté de moi ont passé le vol sur le téléphone portable de leur père à jouer. Cela m'a alors frappé, on a perdu ce réflexe de lecture, de se dire « je prends un livre, je lis ». Ce réflexe d’avoir toujours un livre sous la main, on l’a remplacé par le téléphone. On rafraîchit frénétiquement les réseaux toutes les cinq minutes dès qu’on a quelques instants, au lieu de prendre un livre. Pourtant, c’est un réflexe important que j’avais envie de mettre en avant. Je trouvais bien que les gens qui voyagent aient tout d’un coup avec eux un chapitre à découvrir.

Et je ne dis pas ça parce que c’est mon livre, mais pour dire « reprenez un peu goût au roman, ça fait tellement du bien de s’évader par la lecture ». J’ai même participé à des publicités, parce que pour moi il est important d’aller chercher les gens. On le fait bien avec les joueurs de football alors pourquoi pas avec les écrivains? Il faut que les auteurs deviennent des modèles qu’on a envie de montrer aux jeunes. Leur rappeler que lire c’est bien, que c’est à la mode.
 

Que représente pour vous le Salon du livre de Genève ? Quels liens entretenez-vous avec votre public genevois ? Vous semblez toujours très attaché à votre ville d’origine, malgré votre succès international, n’est-ce pas ?


Joël Dicker : Genève, c’est la ville où je suis né. Mais c’est aussi la ville dans laquelle j’ai toujours vécu, donc j’y suis très attaché, j’ai un lien très fort avec cet endroit. J’ai une tendresse particulière pour le Salon du livre. C’est un peu comme un joueur de foot qui joue à domicile. J’aime beaucoup cette manifestation, c’est particulier de retrouver le public genevois. J’ai évidemment un lien particulier avec eux.

Attention, il n’est pas plus important en francophonie ou même à l’étranger, j’ai le même plaisir à aller retrouver mes lecteurs où que ce soit. Mais le sentiment est un petit peu différent à Genève : c'est sentimental. Et puis, dans le public genevois, il y a des visages que j’ai pu croiser ailleurs, les rencontrer à l’école, ou durant mes études.

Joël Dicker – La disparition de Stéphanie Mailer – Editions de Fallois – 9791032102008 – 23 €

Les inscriptions aux Assises de l’édition du Salon du livre de Genève peuvent se faire à cette adresse.

ActuaLitté est partenaire de cet événement.

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