Julia Kerninon - Signe : écrivain, ascendant : lecteur.

Auteur invité - 07.06.2019

Interview - Julia Kerninon Rouergue - ecrivain ecriture methode - lecture defense


Julia Kerninon a signé plusieurs romans aux éditions du Rouergue, plusieurs fois primés. Membre de cette nouvelle génération d’auteurs qui construisent patiemment une œuvre dense et signifiante, elle se livre ici à une profonde introspection : naissance d’une vocation, écriture et méthode de travail, ses exigences, mais aussi la passionnante et indispensable place de la lecture dans sa vie, pour aborder enfin la mission de l'écrivain auprès du lecteur.

[NDLR : Entretien avec Julia Kerninon réalisé par Hakim Malik, libraire à Chemin faisant, Aix-les-Bains. Qu'ils soient tous deux remerciés.]
 
Photo © Philippe Matsas / OPALE via site des Éditions du Rouergue
 

Hakim Malik : Votre livre, Une Activité respectable (Rouergue, 2017) raconte finalement la naissance d'une auteure. Votre enfance a-t-elle décidée de votre « activité respectable » ou est-ce le contraire ? Tout se joue-t-il lors de l’enfance ?

 
Julia Kerninon : J’ai grandi entourée de livres, et j’ai manifestement décidé de continuer à vivre avec eux. J'ignore si tout se joue lors de l'enfance, mais j'aurais tendance à penser que c'est une part non-négociable de l'histoire de chaque personne – soit qu'on s'en éloigne, soit qu'on s'en réclame, l'enfance est fondatrice.
 

Hakim Malik : Dans ce texte, vous vous mettez en scène dans une sorte d’introspection qui fait la genèse de votre vie actuelle d’écrivain. Néanmoins vous faites la part belle à la lecture qui est une partie intégrante de votre activité d’auteure. Je dirais même qu’elle parait essentielle.

 
Julia Kerninon : Je suis une lectrice bien avant d'être un écrivain, dans le sens où le fait de lire me définit beaucoup plus que le fait d'écrire. J'arrêterai peut-être un jour d'écrire, mais cesser de lire semble d'une grande violence. Les livres m'ont presque tout appris, pour une raison qu'on a tendance à oublier : c'est que derrière chaque livre, il y a un individu singulier. Les livres ne tombent pas du ciel, ne sont pas des objets subitement apparus du néant – ils sont le fruit de l'expérience humaine, et une façon au moins aussi digne qu'une autre de partir à la découverte de ses semblables.
 

Hakim Malik : Vous avez lors de cette période que vous évoquez utilisé une machine à écrire en vous astreignant à une sorte de discipline : tôt le matin, vous lisez et écrivez. Est-ce toujours le cas ? Avez-vous une "méthode" de travail ? Lisez-vous toujours autant ?

 
Julia Kerninon : Il y a là plusieurs questions auxquelles je vais essayer de répondre le mieux possible. J'ai écrit exclusivement à la machine à écrire jusqu'à mes quinze ans environ, d'abord sur celle que ma mère m'avait offerte, puis aussi sur une seconde, plus légère, que j'avais achetée dans un vide-greniers, et puis, comme tout le monde, je suis passée aux ordinateurs. Je vous réponds actuellement sur un mini-pc Asus qui ne va pas tarder à me claquer entre les mains. Je pense qu'il est temps que j'investisse dans un truc plus solide type Apple, mais je déteste posséder des choses chères, alors j'hésite encore.
 
Pour ce qui est de mon organisation, je travaille entre neuf heures et dix-sept heures trente du lundi au vendredi, parce que ce sont les plages horaires durant lesquelles mon enfant est gardé. Je lis le matin, et j'écris soit l'après-midi soit le soir, en général – mais à peu près jamais le matin, en tout cas. Entre septembre 2007 et novembre 2017, j'ai lu 1450 livres – je tenais une liste, mais j’ai arrêté net de la remplir après la naissance de mon enfant, je ne sais pas pourquoi.
 
Donc oui, je lis toujours autant, et je lis plutôt beaucoup. J'ai lu un peu moins dans les derniers mois où je finissais ma thèse, et c'était très déstabilisant, et un peu moins aussi quand mon enfant était plus jeune, mais les bonnes vieilles habitudes sont revenues au galop. Quand j’étais enfant, je me souhaitais une vie d'adulte où je puisse lire et écrire à mon gré – je m'émerveille encore de pouvoir passer une journée entière dans cette liberté, même si j'ignore combien de temps elle durera.
 
Et j'ai une méthode de travail, mais c'est très compliqué à expliquer. Disons que j'écris rarement plus de quatre heures par jour – que je ne fais pas de plan avant d'avoir presque fini le livre – que j'écris mes livres par passages, en vrac, et que je passe ensuite un temps conséquent à structurer la matière ainsi obtenue – que les livres sont pour moi quelque chose de très plastique, que c'est en les pensant comme plastiques que je peux les articuler
 

Hakim Malik : Pour beaucoup de grands écrivains, la lecture est une manière de vivre, c'est même vivre que de lire. Votre texte illustre à merveille cette idée puisque toutes vos activités sont portées vers un seul but : l'écriture et la lecture.

 
Julia Kerninon : Marielle Macé a publié un livre passionnant qui s'intitule Façons de lire, Manière d'êtres, dans lequel elle explique entre autres choses intéressantes que ce que nous lisons nous influe, non seulement dans notre façon de considérer le monde mais aussi dans notre manière d'y réagir. La frontière entre ce que nous lisons et ce que nous faisons est poreuse – je trouve cette idée lumineuse. Bien sûr que lire c'est vivre – comme vivre est aussi faire les courses, prendre un bain, courir, écouter de la musique.
 
Donner à la lecture une place importante dans sa vie, cela signifie donner une place aux idées, à l'abstrait, à la fiction, à l'imagination, à l'information, à la poésie, à la grammaire, à la structure, à l'attention, aussi. L'acte de lire est un acte solitaire – ce qui n'a pas tellement le vent en poupe à notre époque, comme chacun l'aura constaté – mais aussi un acte qui nécessite un engagement, bien que minime.
 
D'un côté, lire est une activité presque passive – on déchiffre simplement quelque chose, on reçoit quelque chose – mais en même temps, c'est le lecteur qui donne son sens au livre, et pour lire, il faut accepter de rester seul, à déchiffrer cet objet modestement séduisant qu'est un livre, sans y renoncer au profit d'une activité plus éblouissante. Il y a dans tout ça une forme de méditation, de recueillement, que je trouve non seulement émouvant mais salutaire. Lire est une éducation, à tous les sens du terme.
 

Hakim Malik : La "méthode" (si vous me permettez donc l'expression) est la description d'un véritable travail d'artisan. Vous travaillez votre matière brute comme un sculpteur travaillerait au burin son matériau jusqu'à le façonner et créer un "objet".

 
Julia Kerninon : Il y a une phase spontanée de production de matière, puis une phase plus pragmatique ou technique de mise en forme, même si c'est un peu plus complexe que ça, parce que, bien sûr, le fond et la forme sont liés. J'ai une idée du livre avant de commencer, et je suis cette idée tout au long du travail, je fais des expérimentations, j'ai des surprises, et puis quand je passe à la phase de structure, c'est en fait beaucoup plus excitant que ce qu'on pourrait imaginer, parce que soudain le livre prend forme, atteint sa plénitude. C'est terriblement satisfaisant, quand ça marche.
 
Je travaille avec un document source généralement très vaste, qui contient une multitude d'unités plus petites (paragraphes, chapitres, phrases, répliques) et je dois les assembler les unes aux autres pour composer le livre, et quand ça marche, quand je place côte-à-côte deux morceaux qui fonctionnent ensemble, c'est comme si ça scintillait d'un coup – parfois, par exemple, j'ai deux paragraphes dont aucun n'est extraordinaire, qui sont simplement utiles et nécessaires au fil du récit, et je ne sais pas où les mettre, ils me dépriment un peu parce qu'ils ne sont pas assez beaux, et lorsque je fais le test de les associer, ils démultiplient leur valeur d'un coup, comme s'ils se sertissaient réciproquement. Ça, ce sont des moments de grand bonheur.
 

Hakim Malik : D'autre part, lorsque vous parlez du rôle du lecteur, cela n'est pas sans rappeler le lector in fabula du regretté Umberto Eco ? Il y a l'exigence de l'écrivain mais aussi celle du lecteur.

 
Julia Kerninon : Je connais très mal Eco, mais je présume que par lector in fabula il est question d'un lecteur imaginaire, et sans doute aussi idéal. Mon exigence d'écrivain est mon exigence de lectrice – c'est donc aussi l'exigence que je suppose à (ou même que j'attends de) mes potentiels lecteurs. J'aime l'idée de faire ma part du travail : proposer au lecteur un livre solidement construit, nourrissant, dans lequel on peut avoir confiance, et ensuite, dans ce livre, laisser le lecteur libre, lui laisser des plages de réflexion intime, des endroits pour imaginer son décor, ce genre de choses.
 
J'aime que le livre soit comme une cabane que j'ai construite pour quelqu'un d'autre, que je ne connaîtrais jamais vraiment, ou trop tard. Ça, c'est quelque chose de fondamental dans l'écriture de roman : on essaye de donner des émotions à quelqu'un dont on ne sait rien, par papier interposé.

J'aime aussi comment on dirige le lecteur, dans certains cas, en créant un suspense ou en jouant sur la forme, comme si on faisait appel à son inconscient : il y a des règles presque académiques en littérature, que tous les lecteurs connaissent sans pouvoir nécessairement les verbaliser, et si on les modifie ponctuellement, on parvient parfois à désarmer totalement le lecteur, ce qui peut, occasionnellement, être très utile.
 

Hakim Malik : Vous parlez de l'acte de lecture d'une manière bouleversante : acte solitaire, salutaire, forme de méditation, de recueillement, voie pour partir à la découverte de ses semblables, tout comme Stevenson a pu l’écrire :

 

C'était le monde et j'étais roi ;
Pour moi les abeilles venaient chanter,
Pour moi volaient les hirondelles.

 
Julia Kerninon : Oui, alors voilà, pour moi, ça, c'est à la fois la merveille de la lecture et son danger : son auto-suffisance. Soyons clairs : je n'échangerais ça pour rien au monde, mais parfois je me demande dans quelle mesure l'autonomie, voire même l'autarcie, que me permet la lecture n'est pas trop importante, au sens où elle me rend relativement indifférente à d'autres choses pourtant également essentielles.
 
Mais je me pose sans doute la question simplement pour prétendre à l'honnêteté intellectuelle : dans les faits, je lis violemment, excessivement, insatiablement, et je ne suis pas prête à m'en excuser, et je veux les abeilles et les hirondelles et être seule et libre en mon royaume. Évidemment. Et avoir un enfant a tout changé – mais pas ça.
 

Hakim Malik : "Lire est une éducation" dites-vous. Si on considère l'état de la jeunesse quant à la lecture, seulement l'intérêt, l'éveil à la lecture, on ne peut que constater une considérable carence, un désintérêt superbe (assumé ?), bref une asthénie des jeunes face à la lecture (ce qu'il me semble observer au travers de mon métier).

 
Julia Kerninon : Le problème, en soi, ce n'est sans doute ni la lecture ni l'accès à la lecture ni l'état d'esprit de la jeunesse : le problème, c'est que nous vivons à une époque où, pour des raisons auxquelles je ne peux pas réfléchir tellement cela m'effraie, il est de bon ton de professer un certain mépris pour les choses intellectuelles, les choses abstraites, les choses subtiles.
 
Autrefois, dans un village, l'instituteur n'était pas un notable comme le médecin, mais il était respecté – aujourd'hui, on traite les professeurs des écoles comme des baby-sitters paresseux. Ça ne peut pas fonctionner. Rien de bon ne peut arriver dans une situation où les choses les plus hautes sont considérées comme étant les plus basses et vice-versa. Ce n'est pas viable.
 
Bien sûr qu'on peut vivre sans lire – l'être humain est étonnamment résistant et résilient – mais quelle vie vit-on exactement dans ce cas-là ? Et je ne fais pas allusion ici à ceux qui ne peuvent pas lire – parce que je pense qu'il existe des personnes pour qui lire est une chose très compliquée – mais à ceux qui choisissent de ne pas le faire.

Je sais que je suis un peu extrémiste, mais si je vais au fond de ma pensée, que quelqu'un puisse avoir des hobbies – c'est-à-dire du temps de loisir – et cependant ne pas lire m'emplit de peur et de colère à la fois. Parce que je ne pense pas qu'on puisse impunément faire l'impasse sur cette source d'information que sont les livres.
 

Hakim Malik : L'accès aux livres est a priori facile ; mais l'accès à la lecture plus compliqué. À cet égard votre expérience est intéressante et peut éventuellement faire des émules. J'ai même la tentation de placer votre dernier roman dans la lignée du 84, Charing Cross Road de Helen Hanff. Pensez-vous alors que lire peut "sauver" ? Amener ou ramener à la raison ? Stimuler la connaissance de l'autre par le biais de cet objet modestement séduisant ?

 
Julia Kerninon : Qui désire être sauvé, et de quoi exactement ? Et qu'est-ce que la raison ? Et est-ce que "stimuler" n'est pas un verbe un peu trop rationnel pour parler de l'effet de la lecture ? Ce que je veux dire, je crois, c'est que j'ai pour les livres un respect religieux, dont une des expressions consiste à ne rien attendre de leur lecture afin de pouvoir tout en recevoir. Les livres ne me doivent rien, n'ont pas d'effet automatique, ne sont pas des fortune cookies. Comme toutes les éducations, il faut la désirer vraiment pour en bénéficier.
 
Si les jeunes se désintéressent de la lecture, c'est vraisemblablement parce que personne ne les a convaincus, explicitement ou pas, de sa richesse. La connaissance des livres, la connaissance de soi-même en tant que lecteur est un long parcours qui ne connaît aucun raccourci, et c'est un parcours dont certains segments sont laborieux. Apprendre à lire – pas apprendre à déchiffrer, mais apprendre à lire facilement, peut-être aussi rapidement, savoir ce qu'on aime, où le trouver, comment le comprendre – cela prend du temps. Et je ne suis pas sûre que la patience soit une vertu suffisamment louée, et à sa juste valeur.
 
Je ne sais pas comment on transmet le goût des livres. Mais je pense qu'il doit exister des moyens. C'est Danilo Kis, je crois, qui disait que personne n'a rendu autant hommage aux livres que les dictateurs qui se sont tous assurés, dès leur arrivée au pouvoir, de mettre en place des autodafés. Leur crainte du livre imprimé est, selon Kis, la preuve paradoxale de leur respect. Dans La Fin de l'Homme rouge, Svetlana Alexievitch décrit l'importance qu'avaient les livres sous le Communisme, le soin avec lequel ils étaient transmis malgré la censure.
 

Hakim Malik : Les autodafés sont certes la preuve s’il en fallait une que les livres constituent un danger mais pas seulement dans les pays autoritaires, dictatures. Vous le dites justement, le mépris à l’endroit des choses intellectuelles, les choses pour lesquelles doivent s’exercer notre subjectivité libre et entière, me fait quand même dire que l’exercice de la lecture est une activité majeure dans l’acquisition des connaissances de bases et aussi des connaissances plus subtiles, plus nuancées. Les livres, par exemple (et des moindres) peuvent être un sésame pour une intégration réussie, ils donnent des outils, forgent l’esprit, développent une certaine liberté. L’idée « d’être sauvé » vient de ce constat. On pourrait expliciter le terme et l'idée de "sauvé" j'en conviens.

 
Julia Kerninon : Alors peut-être pas « sauvé », mais construit, nourri. On parle régulièrement du prix de la culture : il me semble que les livres représentent un investissement minimal, et inversement proportionnel à leur puissance de feu.
 

"En attendant, les universités, alors qu'elles nous fournissent des bibliothèques, ne nous proposent pas de professeurs de lecture, et m'est avis qu'il n'est pas de chaire dont on ait davantage besoin. Dans une bibliothèque, nous sommes entourés par des centaines d'amis chers (........) la loi de ces limbes où ils sont confinés impose qu'ils ne peuvent parler tant qu'on ne leur parle pas."

 


Hakim Malik : en résonnance avec les mots d’Emerson (in Société et solitude), le dialogue entre les livres et les lecteurs(trices) serait absent, entravé. Les écrivains peuvent-ils susciter la curiosité et l’intérêt ? Simplement en parlant de leurs livres mais surtout des livres qu'ils ont lus, ceux qui les ont bouleversés, émus instruits, changés, construits même. Non comme des « messies », mais à défaut d'être des professeurs de lecture, comme des passeurs. Bien entendu est soulevé ici la rupture qui existe entre les élèves et les professeurs quant à la découverte du goût de la lecture.

 
Julia Kerninon : Eh bien, je crois que ça dépend. Il ne faut pas oublier que le rôle de l'écrivain est simplement d’écrire. On essaye un peu trop souvent de nos jours d'essayer de lui faire porter d'autres responsabilités : animateur, performer, conteur, médiateur. Certains d'entre nous s'y prêtent de bonne grâce, d'autres moins.
 
Car au sein du peuple des écrivains coexistent une infinité de personnalités tout à fait distinctes, dont la pratique littéraire en tant que pratique est parfois le seul point commun. Je suis, moi-même, un écrivain-lecteur compulsif – c'est-à-dire qu'on pourrait dire que mon signe est écrivain et mon ascendant lecteur, pour le dire simplement.
 
Dans cette position, je vais naturellement avoir tendance à évoquer mes lectures – mais il s'agit simplement d'une position, et il me semblerait absolument déplacé d'attendre de l'ensemble des écrivains qu'ils se fassent les passeurs de quoi que ce soit. Je parle ici en mon seul nom. Et pour ce qui est d'Emerson, malgré toute son éloquence, tout ce que je puis dire c'est que je ne crois pas à une société encadrée au point qu'il existe des professeurs de lecture.
 
Je ne place que peu de choses plus haut que la solitude – je refuse d'être guidée dans mon chemin de lectrice. Si je vais vraiment au fond de ma pensée, il me semble parfois que les êtres humains seraient à la fois plus heureux et plus compétents s'ils cessaient de vouloir toujours faire les choses collectivement, pour essayer de les faire seuls. La lecture, en tout cas, me paraît une affaire trop franchement privée pour supporter des instructeurs.
 

Hakim Malik : Votre sortie concernant Emerson est (je vous livre le ressenti tel quel, brut) un peu féroce. Loin de sacraliser l'auteur ou un livre, l'idée de trouver des vecteurs, des personnes qui sachent faire le pont entre les livres les gens est essentielle et vitale. Imaginons qu'Emerson évoquait cette partie justement de la population qui ne lit pas non pas manque de volonté ou désintérêt mais par peur, méconnaissance. Pour faire naitre un lecteur à la lecture il faut à un moment ou à un autre que quelqu'un lui mette entre les mains le livre qui sera le sésame à la merveilleuse et inépuisable aventure de la lecture. C'est en cela que l'idée que développe Emerson me semble pertinente. Il est évident que la seule perspective d'"encadrer", de formater des gens à la lecture est effrayante.

 
Julia Kerninon : Il est effectivement très possible que je sur-réagisse à la remarque d'Emerson. Ou plus simplement, il se trouve que je ne suis pas d'accord avec lui. Je ne prétends pas avoir raison – mais il me semble qu'un professeur de lecture est un concept assez vain, et que les livres se lisent seul(e), et que c'est pour cela que je les aime, d'ailleurs.
 

Hakim Malik : Je rebondis sur votre propos sur le fait que faire les choses seul serait la condition pour être heureux et plus compétent. Pourriez-vous développer ?

 
Julia Kerninon : Encore une fois, je ne prétends pas avoir raison. C'est uniquement le regard que je pose sur le monde, et il est nécessairement très discutable. Mais il me semble que la solitude, et ce qu'elle offre ponctuellement d'autarcie mentale, sont des vertus très sous-estimées. On loue la puissance du groupe, l'intérêt du collectif, la collaboration, l'esprit d'équipe, et on ignore ou presque l'importance de se connaître soi-même, de se nourrir intellectuellement par soi-même, d'avoir des pensées secrètes. Je pense qu'être est une construction, et qui nécessite du soin. C'est tout.
 

Hakim Malik : L'acte de lecture est un acte solitaire qui finalement développe encore plus et mieux la faculté à vivre, exercer et accepter sa solitude.

 
Julia Kerninon : Oui. Encore que de mon point de vue la solitude ne pose pas, vous vous en doutez, de problème d'acceptation. La solitude est une compétence précieuse, non un obstacle à surmonter.
 

Hakim Malik : Vous opposez donc le collectif à l'acte solitaire. Je pense que le collectif étant composé d'individualités, chacun selon ses forces, ses compétences, peut directement ou indirectement apporter à l'ensemble. À cet égard, votre récit qui évoque votre parcours propre et intime, produit un objet tangible ; sa lecture sera certainement (cela est déjà le cas d'ailleurs) pour nombre de lecteurs et de lectrices une "révélation" , une évasion, une source de motivation ou même qui sait ? sera-t-il à l'origine de la naissance d'un(e) écrivain(e)?

 
Julia Kerninon : Tant mieux. Mais vous mêlez ici, à mon avis, deux choses différentes : au moment où je fais le livre, il s'agit d'un acte solitaire. Cependant, dans la mesure où l'objet de ce travail est destiné à être lu par d'autres, je m'applique à faire en sorte qu'il soit lisible. L'écriture est un moyen de communication : j'écris seule, mais je n'écris pas pour moi seule. Et c'est seulement lors de la publication que le livre en vient à appartenir non plus à moi, mais au collectif.


Hakim Malik : Vous avez lu depuis 2007, 1450 livres! Je n'ai pas fait le calcul pour ramener cela à la cadence mensuelle mais le chiffre reste impressionnant. Vos lectures, justement, quelles sont-elles ? Partagez-vous vos ressentis après vos lectures ?

 
Julia Kerninon : Je lis des romans, en français ou en anglais, des livres sur la peinture, des recueils d'entretiens, des biographies, des études littéraires, Agatha Christie, de la sociologie, des bandes dessinées, et beaucoup de livres qui ne rentrent dans aucune case. Je lis assez peu de littérature française récente, et à peu près aucune science-fiction. Je parle de ce que je lis avec l’homme avec qui je vis, avec les libraires et les lecteurs que je rencontre, et avec les quelques écrivains que je fréquente.
 

Hakim Malik : Votre dernier roman, Ma Dévotion (Rouergue, 2018), met en scène une femme dont l’intérêt pour la lecture et les livres caractérisent presque sa personnalité ; dès son enfance c'est dans la lecture et les bibliothèques qu'elle forgera la femme qu'elle est. Elle travaillera d'ailleurs dans l'édition. Helen nous rappelle la jeune femme que nous avons rencontrée dans Une activité respectable. Votre alter ego?
 

Julia Kerninon : Non, pas vraiment. Quand je veux parler de moi, je fais un livre ouvertement autobiographique, comme c’était le cas d’Une activité respectable. Au premier abord, je comprends qu’Helen puisse paraître me ressembler, mais c’est comme un gâteau différent fait avec les mêmes ingrédients, en vérité.
 
Mais surtout, j’ai pris une décision presque politique récemment, celle de toujours faire de mes personnages – ou du moins de certains d’entre eux, dans chaque livre – des lecteurs. Pour rappeler que la lecture fait partie de la vie, et que sa pratique ne devrait pas être un trait particulièrement remarquable chez un être humain.


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