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Kazé n'exclut pas de travailler avec les team de scantrad

Mario Geles - 05.05.2011

Interview - kaze - travailler - team


Depuis quelques années, le scantrad s'est démocratisé. Ce qui n'était qu'une portion congrue du monde manga s'est taillé la part du lion, avec l'éclosion d'internet. Pas la bulle, hein, on parle des premiers pas. « Dès 96, principalement aux États-Unis, on a vu l'apparition de fichiers scannés et traduits. Puis, ce qui n'était qu'une activité marginale, a pris de l'ampleur au point d'être à ce jour une véritable industrie », commente Raphaël Pennes, de Kazé.

Frustrée de l'arrivée tardive de titres qu'elle découvre au Japon et attend dans les autres pays, dans une version compréhensible, toute une communauté s'est structurée, s'organisant en équipe, ou team, les uns s'occupant du lettrage, d'autres de la traduction, d'autre encore de numériser les ouvrages.


« Notre changement d'appréciation sur ce phénomène vient de ce qu'il a pris une ampleur très importante. Nous sommes loin de l'époque des chats sur IRC pour découvrir tel ou tel titres… » Bienvenue dans un univers d'illégalité la plus complète, pourtant alimentée par un désir sincère de partage et d'échange. Problème : ce n'est pas incompatible.

La campagne de pédagogie de Kazé

Depuis quelque temps, les éditeurs ne peuvent plus suivre. Ainsi, Kazé multiplie les exemples : « Le titre, en papier ou en anime, sort le vendredi au Japon, on peut être certain que dans la matinée du lundi, la version traduite par des fans est disponible sur la toile. » Des traductions souvent réalisées d'un anglais déjà approximatif, puisque lui-même issu d'une traduction effectuée par un public chinois. Et même si l'on reconnaît la qualité de certains travaux, particulièrement riches en détails et en explication sur le contexte, réalisant un véritable boulot de professionnels, cet excès de zèle ne dissimule pas l'illégalité de la pratique. C'est dans cette optique que l'éditeur a décidé d'entamer une véritable campagne de pédagogie, tant auprès des téléchargeurs que des teams. (notre actualité)

Un travail ensemble

« Il est impératif que les fans sachent non seulement quels sont les risques qu'ils prennent, pourquoi il faut qu'ils fassent attention, mais surtout qu'ils comprennent les enjeux de leur activité de traduction pirate. Kazé est une filiale d'éditeur japonais dont les droits sont désormais bafoués depuis des années. » Tout cela est dit sans énervement aucun. C'est un constat. « La passion des fans, c'est beau, mais ils ne saisissent pas à quel point ils s'exposent. Prenons cet exemple que nous avons trouvé, d'un site dont le propriétaire s'est enregistré avec son adresse personnelle et ses nom et prénom. A-t-il réellement conscience des conséquences pour lui ? Pour ses parents s'il est mineur ? Autant d'exposition est dangereux, et beaucoup l'ignorent. »

De là toute la campagne de sensibilisation qui va être mise en place par Kazé, pour d'un côté, remercier le lecteur qui achète des titres - qui trouvera dès le mois de juin, dans les ouvrages, des remerciements qui lui sont adressés, ainsi que des explications. Et dans le même temps, toute une tentative pour « assainir le marché, ou du moins, le rendre un peu plus sain ». Cela passera donc par une pédagogie auprès des équipes de scantrad ou de fansub (la traduction d'épisodes d'animes), alors que « l'ensemble des sites et des équipes a déjà été établi ». (plus de détails dans cette actualité)


Et que l'on ne s'y trompe pas, si les teams travaillent pour la gloire et la fierté d'être la première à proposer un titre traduit, contrairement aux sites agrégateurs, qui eux monétisent, après l'avoir récolté, le travail des scantraducteurs, « les deux sont dans la même illégalité », même si les seconds ajoutent à la faute. Mais Kazé « compte sur les fans pour soutenir l'industrie qu'ils aiment ».

Cette tentative pour « nettoyer le marché et chercher à l'épurer de cette offre contrefaite et illégale, c'est un combat sans fin. Deux à trois fois par an, nous nous attendons à devoir recommencer ce travail d'éducation, avec des communications, des achats d'espaces publicitaires, pour communiquer ». Et les solutions en attendant pointent le bout de leur nez.

Des solutions légales

D'abord, la grande question du simulcast, qui « ne change rien au problèmes de fond». Ensuite, la possibilité d'Iznéo, qui n'a pas vraiment convaincu. « Ce que je vois personnellement, ce sont deux marchés différents. D'abord, l'accès immédiat, par la prépublication, rendant accessible à un temps 'T' les titres gratuitement pour une durée limitée. Un point qui avait déjà été effleuré lors de la conférence du Salon du Livre sur le scantrad [notre actualité]. Ensuite, viendra une offre pour le fonds de catalogue, payante, pour un tarif moindre. Par exemple, un manga en streaming, je penses que s'il est vendu à 1,99 €, cela n'a aucun intérêt. En revanche, un téléchargement pour 2,99 €, c'est plus pertinent. »

Le tout, sans omettre de prendre en compte que les auteurs demandent sans cesse plus de droits sur le numérique, « alors que le travail éditorial est toujours le même est que les frais de réalisation restent identiques. Ce que l'on peut réellement dégrever, ce sont les coûts d'impression. Après, il ne faut pas rêver : quand on arrête le livre, rien ne le remplace, et il ne faut pas se voiler la face. Nous achetons suffisamment à l'avance pour organiser les publications de série, mais certains ont déjà commencé à réduire la voilure, et cela va se ressentir ».

EPUB 3, ou les problèmes techniques

En évoquant l'arrivée prochaine de l'EPUB en version 3, Kazé considère que, oui, ce pourrait être le format enfin respectueux du travail des mangaka. « L'EPUB 3 pourrait résoudre les problématiques techniques que l'on rencontre, de recadrer les images et les pages, tout en respectant l'oeuvre originelle. Cependant, le format n'était toujours pas conçu pour supporter l'écriture japonaise. Et cela, tout simplement parce que jusqu'à présent il n'y a toujours pas d'iBookstore en Asie. » De ce côté, les nouvelles normes, si elles ne sont pas complètement fixées, assurent qu'elles prendront en charge différentes langues asiatiques. Et le format pourra prendre plus de sens encore. (notre actualité)
 
Conférence sur le scantrad au Salon du Livre 2011. (Raphaël Pennes est sur le dernier siège à droite)

Travailler avec des team de scantrad ? Pourquoi pas !

Et si pour lutter contre le scantrad, il suffisait d'engager les équipes ? « Elles sont nombreuses, réactives et pleines de volonté. Et c'est connu, les meilleurs hackers, si l'on parvient à les convaincre, deviennent souvent des chefs de la sécurité informatique au sein de certaines sociétés. Simplement, je vous signale deux choses : d'abord, il faut les identifier, ces équipes, mais dans ce cas, je ne suis pas contre faire affaire avec elles et tenter de contractualiser. Mais il faut ensuite les convaincre de travailler dans ce cadre-là. Et surtout, bien leur faire comprendre que l'on n'est absolument pas là pour légaliser les sites de piratage », conclut Raphaël Pennes.

Une idée que l'éditeur indépendant Digital Manga tente déjà de développer aux Etats-Unis avec son projet Digital Manga Guild.

Après la pédagogie, si aucune issue n’est trouvée, et que les maisons mères de Kazé, Shueisha et Shogakukan, qui ont intégré le collectif d’éditeurs luttant contre les scantrads (qui ne touchent pas uniquement le secteur manga, mais celui, aussi, des comics, par exemple), décident que la maison doit appliquer les consignes de la Digital Comics Association, alors, il faudra peut-être se résigner à des actions plus fortes.