L'algorithme "imaginé par des personnes avec des chiffres à la place du cœur"

Clément Solym - 23.01.2015

Interview - édition presse - lecture numérique - 10001 mots


Cette semaine, nous avons sollicité Olivier Bruzek et Gaetan Fron, cofondateurs du site 10001 mots. Cette maison numérique cherchait un point de jonction entre presse et édition, et près d'un an après son lancement, voici le point sur l'expérience. 

 

« Gaetan et moi-même sommes revenus de l'iPad. L'appareil universel destiné à concentrer la connaissance, l'information, les loisirs et le superflu a fini par être victime de son succès. Trop d'App tuent vos apps. Sous la pression de la concurrence, les tablettes ont explosé, les app aussi, mais au final pour lire un livre rien de tel qu'un univers protégé faiblement connecté (un peu quand même) qui facilite la lecture. Sur le papier, rien n'égale les liseuses ! Elles sont autonomes, pratiques, puissantes, efficaces et LISIBLES. Hélas, leur marché se consolide et des acteurs finissent par jeter l'éponge. Je pense notamment à Sony qui proposait une des meilleures consoles du marché. »

 

Or, l'expérience donne déjà quelques pistes à méditer.

 

Parmi les conclusions qui s'imposent, celle que les abonnements sont un vecteur important de fidélisation. « Cet hiver, nous avions près d'une centaine d'abonnés. C'est essentiellement, le bouche-à-oreille qui a fonctionné. Hélas, qui dit abonnement, dit compter principalement sur des ventes tablettes et non liseuses. Or, sur Tablette, les abonnements dépendent d'app spécifiques pas toujours visibles. Les textes s'égarent donc largement au milieu de dizaines d'autres app. La seule solution viable est donc d'investir dans une application visible et de régulièrement se rappeler au bon souvenir de ses lecteurs. »

 

"l'expérience nous a montré que si les livres sont de grands bavards, ils ne sont pas assez à l'écoute de leurs lecteurs"

 

La cible est certainement la plus difficile à conquérir : les lecteurs. Il ne s'agit pas d'une classe sociale homogène. Il s'agit d'un groupe de passionnés ventilé géographiquement au gré de leur histoire. Ils n'aiment pas la publicité. Ils sont sensibles à la recommandation. Ils aiment le livre en tant qu'objet, mais sont de plus en plus sensibles à un usage numérique, dès lors que cela répond à une problématique personnelle comme disposer de plusieurs textes simultanément. « Mais surtout, l'expérience nous a montré que si les livres sont de grands bavards, ils ne sont pas assez à l'écoute de leurs lecteurs. Il serait bon que les textes numériques soient capables de davantage d'interactivité. Volontairement, je reste dans le vague sur ce dernier concept. Chacun pourra y voir ce qu'il veut : un dialogue avec un auteur, avec un éditeur, avec des passionnés, etc. Tout reste à inventer. »

 

 

The reader

Kevin Dooley, CC BY 2.0

 

 

Pendant ce temps, la plus grande librairie numérique du monde devient un capharnaüm. « Jusqu'à présent, un éditeur distinguait son fond de ses publications. Avec le numérique, il va falloir apprendre à gérer les deux simultanément. Or, l'édition numérique ne peut exister sans algorithme. Ceux-ci ont été imaginés par des personnes qui ont des chiffres à la place du cœur et des formules à la place de l'âme. » 

 

« Ils ne recherchent pas la performance, mais l'ultra-performance. Techniquement, n'importe qui peut publier un texte numérique. Et c'est heureux. Toutefois, le jeu des algorithmes va avoir tendance à évincer la création originale pour se concentrer sur une requête diabolique : comment satisfaire le plus grand nombre et non plus laisser le plus grand nombre décider de la vie ou de la mort d'un texte ? Les textes ne meurent plus, mais les dés sont pipés dans leur suggestion. Avant, un lecteur avait le choix entre la disponibilité sur les étagères d'un libraire et emprunter les livres auprès d'autres lecteurs, livres destinés à ne jamais être rendus. Ce qui a fait écrire un jour Yann Queffélec que les bibliothèques des bibliophiles sont composées d'ouvrages empruntés jamais rendus et où l'on note l'absence de tous les livres achetés que l'on a prêtés et que l'on ne reverra jamais. » 

 

L'algorithme, un tueur d'édition ou d'éditeurs ?

 

Cette domination des algorithmes s'accompagne d'une drôle d'ambition pour certains : tuer les éditeurs. Après tout, pourquoi s'encombrer d'un intermédiaire qui croque une telle part du camembert du prix d'un texte ? Au diable les avances, aux ténèbres l'accompagnement de l'auteur, aux gémonies l'expérience. À en croire Amazon, ce qui compte, c'est l'auteur seul. Et encore pour combien de temps ? Dans quelques années, des algorithmes seront peut-être capables de produire des textes, non plus écrits avec le sang dont Nietzsche était si friand, mais avec des bits. C'est-à-dire grossièrement. 

 

« Contre ces algorithmes, la leçon que nous avons retenue est qu'il n'y a pas de fatalité. On ne peut pas compter sur eux, car ils ne favorisent que les grands. L'organisation de notre modèle de développement doit donc passer par un bouche-à-oreille constant. Les réseaux sociaux, autres repères d'algorithmes, sont une piste, mais pas que… »

 

Dans ces conditions, le succès passe davantage par la constitution d'un fonds que d'un catalogue. « L'avantage du capharnaüm, c'est qu'il permet de valoriser à tout moment une partie de vos publications alors même que vous aviez oublié leur existence. Peu après la tragédie de Charlie, nous avons été très surpris de voir que plusieurs exemplaires de notre “compil » des guides de survies” ont été commandés. La terreur qui a accompagné cet attentat lâche a fait prendre peur quelques lecteurs qui ont pensé qu'il serait bon de se familiariser avec les techniques de survie en milieu rural ou urbain au cas où, notre pays serait victime de nouvelles attaques. »

 

En décembre, honneur a été fait à Bel-Ami 2014, publié en avril alors que, pendant des mois, ce fut l'encéphalogramme plat en terme de ventes. « Pourquoi ? Je l'ignore. Nous n'avons pas communiqué. Idem pour notre guide amoureux de la viande, dans une moindre proportion. Un bouche-à-oreille, une requête sur des moteurs de recherche ont abouti jusqu'à nous. »

 

Des publications, plutôt qu'un abonnement

 

Un choix initial aura finalement été conforté : abandonner l'abonnement pour se concentrer sur des publications, non pas au rythme imposé par le temps qui passe, mais au gré des titres reçus et de leur qualité. L'écrasante majorité des abonnés que nous avions l'étaient au mois et non par année. « Cela peut paraître un détail, mais nous n'avions pas les avantages liés aux abonnements à savoir : le prépaiement de nos textes pour l'année à venir. Compte tenu des contraintes de notre stratégie de bootstrapping et de notre souhait de ne publier que des textes de qualité afin d'asseoir notre marque sur un ADN durable, nous avons compris que nous prenions un gros risque avec notre marque. Nous avons donc opéré un premier changement. 

 

Mettre fin à notre stratégie mi-presse, mi-édition. Exit les abonnements et place aux seules publications de qualité. Nous ne publions plus que lorsque nous avons des choses intéressantes à publier. Les auteurs ont reçu le message et se concentrent désormais sur des textes plus profonds. Nous devons donc nous concentrer plus que jamais sur des titres atemporels susceptibles d'intéresser dans 2, 3 ou 5 ans. » 

 

Enfin, la TVA n'a pas d'impact sur les ventes, expliquent les créateurs, et le prix général fait vendre ou réagir. « Nous n'avons jamais publié en papier et en électronique, nous ne pouvons donc pas nous prononcer sur les différences de prix entre les deux formats, même si nous avons souvent été interrogés sur cette question. »

 

Les ventes, s'opèrent aujourd'hui, et avant tout, sur Amazon, puis iBooks et le troisième acteur reste à trouver. « Il n'y a pas de 3e place. Nous n'avons rien vendu sur Google Play, Kobo, Chapitre, etc. » 

 

Tout reste à inventer

 

« Nous restons plus que fidèles à notre stratégie. Mais nous avons aussi compris que nous devons tenter d'échapper le plus possible au livre électronique tel qu'il existe aujourd'hui. Techniquement, la plupart des techniciens se sont efforcés de singer les livres et les journaux traditionnels. Les “digital replica” des magazines sont un aimable échec et les pages des livres que l'on tourne ne sont qu'un artifice ergonomique. » 

  

En ce qui concerne la forme que cela doit prendre, c'est le grand mystère. Les textes se sont constitués en grande partie du fait des possibilités et des contraintes d'un livre : occupation de l'espace de pages que l'on devait tourner. La mort des pages qui se tournent donne peut-être le signal d'une nouvelle ère pour la création littéraire. L'histoire nous le dira.