L'art de la micronouvelle : Jacques Fuentealba, artisan funambule

Tsaag Valren - 12.04.2014

Interview - Jacques Fuentealba - micronouvelles - livre numérique


Jacques Fuentealba est auteur de romans et de micronouvelles - un genre très particulier, proche de l'art du tweet, qui puise tant ses sources dans l'écriture sous la contrainte défendue par l'OULIPO, que dans les exercices conseillés (d'après sa légende) par Ernest Hemingway. Également auteur de romans, il a choisi et adopté le format numérique pour sa série Émile Delcroix chez Walrus. Il récidive dans le dématérialisé avec un recueil de micronouvelles, Scribuscules, paru en avril l'an dernier chez ActuSF

 

 

Amélie Tsaag Valren : Cher Jacques, pour tous nos lecteurs qui ne connaissent pas la micronouvelle, peux-tu te présenter en trois lignes et avec une chute ?

 

Jacques Fuentealba : Alors trois lignes ? Une chute ? T'es sûre ? Bon. La ligne de front : anthologiste, traducteur et sélectionneur de textes pour quelques revues et fanzines, (micro)auteur... à une époque, je voulais être présent partout, sur tous les fronts éditoriaux, histoire d'être vu (au risque d'être tiré comme un pigeon, accessoirement). Mais depuis je me suis calmé. Enfin, je crois.

 

La ligne de pêche : celle qui sert à aller chercher loin sous la surface des apparences, de l'autre côté du miroir aquatique des idées tordues et des tournures plus tordues encore. Romain Billot m'a indiqué un coin comme ça en Auvergne où – dans nos rêves éveillés – j'y pêche mes twreets. 

 

« L'inspiration, ça ne se commande pas, je peux vous le dire. En tout cas, ça fait des semaines que j'attends celle que j'ai achetée sur Internet. Je flaire l'arnaque... »

Extrait du Syndrôme de la page noire, par Jacques Fuentealba

 

Une chute ? Ce sera sans doute plus LA Chute – oui avec tout ça comme majuscules –, plutôt que la chute du Niagara ou des feuilles en automne. Parce que la notion de mal en religion, de son origine, m'interpelle. De façon plus ou moins directe, je pose souvent à travers mes textes la question suivante : « pourquoi le mal existe-t-il ? » et interroge au passage le lecteur – oui, j'suis comme ça, moi, faut pas me lire si on ne veut pas subir un interrogatoire poussé, après.

 

 

Alors, heureux ?

Crédits Céline Fuentealba

 

 

A. T. V. : Sans aller vers l'interrogatoire poussé, que penses-tu de ton expérience dans le numérique ?

 

J. F. : C'est une expérience très enrichissante, dans le sens où le numérique m'a permis de rencontrer pas mal d'auteurs et d'acteurs du milieu qui me seraient autrement restés inconnus et, je l'espère, d'étendre un peu mon lectorat en dehors des amateurs habituels de la SFFF qui composent notre fandom.

 

Ça m'a permis de fréquenter des gens qui ne parlent pas la même langue que moi, dès qu'ils abordent la création d'EPUB, et je trouve ça fascinant (un peu inquiétant aussi). On y découvre d'autres éditeurs, d'autres façons de fonctionner, de penser le livre…

 

Pour ne laisser planer aucun doute quant à ma position, donc : oui, je ne suis pas à l'aise avec la création même d'EPUB, parce que je n'y comprends rien – tout ce que je sais faire, c'est aligner des mots les uns à la suite des autres, jusqu'à obtenir quelque chose d'à peu près lisible, enfin j'espère. Mais oui, également, j'aime ce côté expérimentation, tenter des trucs, réfléchir à la littérature et à l'édition autrement que les acteurs du milieu, en particulier les pure players (éditeurs 100% numérique) semblent priser. Quand je dis ça, je pense bien entendu à Walrus, qui est l'un de mes plus grands soutiens éditoriaux.

 

A. T. V. : Comment est née ta passion de la micronouvelle ? Cette forme d'écriture sous la contrainte est-elle une manière de forger, d'affûter sa plume ?

 

J. F. : D'avoir traduit des micronouvelles d'auteurs hispaniques. J'ai commencé par corriger la traduction vers le français d'un recueil de micronouvelles  de Santiago Eximeno, puis j'ai travaillé sur une anthologie commune avec ce dernier, moi-même et Alfredo Álamo pour le compte des éditions Perséides. Au final, nous décidâmes avec l'éditeur de sortir uniquement des micronouvelles d'Álamo dans un recueil intitulé Les Contes de Gramm. Travailler sur la traduction de micronouvelles m'a poussé à en écrire moi-même, de façon plus ou moins frénétique selon les périodes.


C'est comme un muscle lié à l'inspiration, qui se met un jour à fonctionner et demande par périodes, dans mon cas, de l'exercice. C'est une inspiration assez particulière, qui fait des liens entre des thèmes, des concepts, des personnages souvent à des années-lumière les uns des autres et qu'un raccourci, un jeu de mots pas toujours heureux, une situation incongrue rapprochent en révélant d'eux une nouvelle facette, en en proposant un éclairage inédit ou en les dénaturant.

La contrainte n'est pas systématique dans l'écriture de la micronouvelle. Tu peux te retrouver à avoir l'idée d'un texte court qui te vient sans que tu t'y attendes et hop, tu ouvres une fenêtre Twitter et paf, c'est dans les clous, c'est écrit et c'est publié.


Ou… tu te retrouves à avoir l'idée d'un texte court qui te prend sans que tu aies rien demandé à personne, et c'est trop long, et tu le retravailles, le cisèles, le reprends, pour finalement en faire un tweet de 140 caractères, en allant à l'essentiel. Ou au contraire, tu n'arrives pas à le réduire à ce format parce qu'il perdrait trop des éléments qui te plaisent et qui pourraient toucher d'une façon ou d'une autre (rire, horreur, dégoût, sens of wonder) le lecteur en face.

Auquel cas, bah c'est toujours une micronouvelle, et il te reste Facebook pour la publier, hein.

 

Ou… tu te décides à explorer un thème/personnage (qui peut, lui, paf, t'être tombé dessus à l'improviste) et tu tires le fil et défais la pelote qui contient, si ça se trouve, toutes les micronouvelles que l'on peut écrire sur un thème ou un personnage. Enfin, du moins, c'est ce que tu te dis, pour que la tâche te paraisse moins colossale. Et puis parfois, dans le tas, tu vas extirper de la pelote des micronouvelles oubliables, faut bien se l'avouer.


L'exploration d'un thème/personnage est une bonne façon d'affûter sa plume, je pense. 

 

Un exemple, autour du joueur de flûte de Hamelin :

 

« Seule fausse note à sa carrière (si l'on excepte sa vaine lutte contre la pauvreté sur Terre), le joueur de flûte n'était jamais parvenu à faire disparaître son percepteur des impôts. »

Extrait de Sribuscules, par Jacques Fuentealba

 

 

Si je te dis, par exemple, essaie d'écrire une série de micronouvelles sur le Titanic, ton esprit va d'abord happer ce qui lui parle en premier, de façon plus ou moins instinctive ou inconsciente, c'est de l'ordre de la démarche souterraine, involontaire. Tu vas, je ne sais pas, par exemple, faire des analogies entre des choses qui te touchent et en retour parleront – plus ou moins – au lecteur.

 

 


Crédit Sandrine Scardigli

 


Du type : iceberg – glaçons dans un verre. Ou banquise – ours polaire – espèce en voie d'extinction qui a raison de penser qu'on lui veut du mal : on vient jusque chez elle pour lui foncer dessus et l'écrabouiller. Ou encore Di Caprio – Carrière – Titanic : le film qu'il fallait pour se remettre à flot.
Peu importe à ce stade que ça soit le foutoir dans ton esprit, que ça soit anachronique ou bancal. Le texte n'est pas encore vraiment écrit.

 

Tu mets ça en forme et à la rigueur, tu joues de l'anachronisme ou du caractère bancal de l'idée de départ dans ta mise en forme (l'histoire est racontée par un fou, un ivrogne, reportée par un personnage peu digne de confiance, par exemple).

 

C'est sans doute ce qui ressortira de tes premières microfictions, tu vas happer ce qui est le plus « proche de toi » par rapport au thème/perso. Sans doute tomberas-tu d'ailleurs dans le travers de penser que tu as fait quelque chose d'original, alors que d'autres avant toi on déjà eu cette idée, ont déjà fait ce rapprochement ou « découvert » ce jeu de mots précis.

 

Arrive ensuite une vraie phase de recherche si tu t'attardes plus longuement sur un thème/perso, où tu creuses et va chercher plus précisément des informations sur un événement en rapport avec le thème ou sur le caractère, les spécificités, l'histoire du personnage que tu auras choisi (le plus souvent historique ou légendaire – ce qui parle au plus grand nombre de lecteurs, même si, en écrivant une micronouvelle sur ta voisine que personne ne connaît, tu peux faire mouche, selon ce que tu y mets).

 

A. T. V. : Si j'ai bien compris, tu continues aussi les traductions. Est-ce que dans le contexte actuel, tu crains que des logiciels puissent bientôt le faire à la place des humains, comme on l'a lu récemment ?

 

C'est drôle ça, parce que j'ai lu récemment un article qui compare les traducteurs à des chatons

L'exemple de la traduction d'un texte de l'anglais vers le français par Google Trad puis par l'auteur de l'article est éloquent. En l'état actuel des choses, les logiciels de traduction « automatique » sont bons à jeter à la poubelle quand il s'agit de capter l'essence d'un texte un tant soit peu subtil. Ne serait-ce que pour des termes simples, ils offrent de belles coquilles et de magnifiques contresens. À toutes fins utiles, on pourra nourrir le débat de quelques exemples croustillants ou simplement se marrer un peu pour se détendre, ici. Des groupes similaires existent d'ailleurs sur Facebook.

 

Pour en revenir à mes propres traductions, quand j'ai travaillé sur une version hispanique de certaines de mes micronouvelles afin de préparer un recueil (Bestiario, désormais disponible en format papier aux éditions madrilènes Amargord), j'ai eu quelques surprises. C'est pour cela que l'on dit toujours aux traducteurs de ne jamais traduire dans une langue qui n'est pas sa langue maternelle, mais je suis une tête de mule, je ne commets ce blasphème que pour mes textes – et je me fais toujours relire par des auteurs espagnols et/ou sud-américains. Bref, on découvre que dans certains cas, tel ou tel jeux de mots et tout bonnement intraduisible et on doit procéder à une adaptation… voire, même, laisser tomber (ce que j'ai fait sur quelques micronouvelles sans trop de scrupules, parce que j'étais mon propre traducteur et que je ne suis pas assez schizo encore pour m'en prendre violemment à moi-même, au simple prétexte que j'ai laissé de côté quelques microtextes). Une tournure comme « substantifique moelle » ne s'utilise pas en espagnol, par exemple, parce que Rabelais n'a pas eu l'importance et le rayonnement qu'il a connu en France dans la sphère linguistique espagnole.

 

Dans « Jours d'automne », une nouvelle d'Eximeno que j'ai traduite pour Galaxies (le n°13 de la NS), le protagoniste à la retraite a vu son travail évoluer de traducteur à correcteur. Les logiciels de traduction automatique lui avaient pris son job en quelque sorte, et il avait dû s'adapter en devenant correcteur de leurs traductions pas toujours excellentes.

 

Si l'on parvient à pousser à l'extrême la logique capitaliste du rendement à tout prix, c'est sans doute là ce qui nous attend : des traductions de merde réécrite par des traducteurs-devenus-correcteurs. Mais je ne pense pas que cela arrivera avant des décennies…

 

A. T. V. : Qu'est-ce que tu nous réserves, pour les mois à venir ?

 

J. F. : Je bosse sur un projet ultrasecret avec d'autres auteurs qui devrait voir le jour dans quelques semaines/mois. Mon éditeur nous a interdit formellement d'en parler pour l'instant. Il risque de me destituer de mes droits si j'en dis plus. Et… bah je serai obligé de te tuer, si tu me poses de nouvelles questions sur ce sujet.

 

J'aimerais boucler plein de projets en cours, je bosse sur un dossier de BD à présenter à des éditeurs du 9e art, cela se déroulera dans l'univers du Sunset Circus, mais ça s'adressera à un public beaucoup plus jeune que celui du Cortège des fous et de L'Antre du diable (lequel vient de sortir récemment chez Malpertuis). Je réfléchis à la conclusion à donner à cette trilogie, d'ailleurs. J'ai déjà le titre, ça n'est pas si mal ! J'ai également eu l'idée de départ pour le tome 2 d'Émile Delcroix. Espérons que je trouve le temps de l'écrire bientôt.

 

Le second tome de Retour à Salem, Les Orphelins, sort normalement au mois de juin et j'ai quelques recueils de micronouvelles à gauche à droite dans les starting-blocks (en soumission ou qui devraient paraître).

 

Enfin, j'ai aussi sur le feu la saison 2 de Jason et Robur, mes deux journalistes qui parcourent l'univers en quête de scoops. Le résumé des épisodes est écrit… y a plus qu'à.

 

Merci de m'avoir proposé de répondre à tes questions.

Je n'ai rien oublié, je crois, non ?

Ah tiens, si !

La troisième ligne, de la question 1.

Il s'agit donc, comme tu t'en seras douté, de la ligne de fuite.

 

Ciao !

 

 

Afin de découvrir l'auteur sans douleur (c'est à dire gratuitement), le lecteur avisé se tournera judicieusement et non sans une émotion fébrile teintée d'excitation vers deux titres : 

 

Dernières publications de Jacques Fuentealba : 

L'Antre du Diable, Malpertuis

Retour à Salem t. 2, Midgard