Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

L'éditeur Dodo vole se bat : “Le livre, loin d'être une priorité pour les Malgaches”

Nicolas Gary - 15.09.2017

Interview - éditeur Madagascar Réunion - Dodo vole édition - livre Madagascar


ENTRETIEN – Les éditions Dodo vole sont nées d’une association d’artistes, et notamment d’artistes visuels du sud-ouest de l’océan Indien. En prenant le Dodo comme mascotte, ses fondateurs avaient dès le départ l’ambition d’ancrer la maison dans cette zone (car si le dodo est mauricien, il a largement dépassé les limites de son île), et aussi de représenter les cultures en voie de disparition. Sophie Bazin et Johary Ravaloson nous racontent Dodo vole, une maison entre Madagascar et La Réunion.



 

 

Quelle est l’histoire de votre maison, et sa ligne éditoriale aujourd’hui ?

 

Dodo vole, comme le jeu pigeon vole, s’adresse d’abord aux imaginaires des enfants. Le dodo a disparu, car il ne savait pas voler. Nous aimons nous représenter les livres comme des ailes que nous offrons aux enfants pour leur permettre de s’émanciper, de résister, de s’évader.

 

La première collection, « Dodo d’artistes », a vu le jour pour promouvoir la peinture et la photographie dans nos îles. Alors que les catalogues d’exposition s’ennuient le plus souvent au fond des tiroirs, l’album jeunesse, lui, a une vie très active : il traîne sur les canapés, il reste ouvert dans la cuisine, il se repasse aux cousins quand l’enfant grandit. Avec l’album tout-carton, on a voulu faire entrer nos peintures dans les maisons, leur faire sauter la mer (puisque nos albums sont aussi diffusés en Europe francophone), et permettre aux enfants de rentrer dans l’art dès le plus jeune âge. Pour cette raison, cette collection est robuste, avec des angles arrondis, et c’est d’abord dans l’image que l’enfant pénètre.

 

Nous partons toujours d’une œuvre existante, et nous sollicitons un auteur pour mettre ses mots et concevoir le livre, à partir du travail visuel ; à l’inverse de la démarche habituelle qui consiste à illustrer le texte.

Chiens noirs (Jean Marc Lacaze/Ananda Devi)

 

Nous avons aussi répondu à certaines demandes qui nous semblaient légitimes, par exemple des albums en créole réunionnais pour les tout-petits.
 

Dès le départ, nous avons souhaité faire connaître des artistes confidentiels. Nous savions que ces livres se vendraient peu, et notre posture a donc été : faire des livres nécessaires, pas nécessairement rentables. Nous voulons qu’ils soient beaux, et abordables. La maison s’est donc construite en toute indépendance du marché, et pour chaque projet nous cherchons des cofinancements, par des souscriptions, du sponsoring, ou des subventions de la part des institutions.

 

Zanfan zavavirano (Griotte/Anny Grondin)


 

Dans un second temps, nous nous sommes installés à Madagascar et là, nous avons été sidérés de constater que les bibliothèques de province regorgeaient de beaux albums jeunesse en français (offerts généralement par des institutions de la Francophonie) alors que les publics étaient à l’évidence malgachophones. 

 

L’achat de livres est loin d’être une priorité pour la grande majorité des Malgaches, et il faut s’adapter aux capacités financières des parents, donc produire des livres brochés très accessibles. Les éditeurs malgaches résistent vaillamment aux crises avec une énergie qui relève autant du militantisme que du commerce, mais du coup les enfants risquent d’avoir une représentation sous-évaluée de la langue malgache ; seul le français s’incarne dans de sublimes albums, dont le sens reste un mystère. 

 

Nous avons cherché un moyen de produire des albums aux normes européennes, aux couvertures cartonnées, dans lesquels la langue malgache pourrait s’incarner en ses plus beaux habits. 


Lekozity et la racine magique


 

Nous avons aussi découvert que le corpus des contes traditionnels malgaches était riche et varié, même s’il devenait moins connu des enfants, qui subissent la pression de la mondialisation. Des conteurs tels que Laurent Babity ou Marcelline Vaviroa sont connus par la radio : nous leur avons proposé de passer à l’écrit. C’est ainsi qu’est né le projet du « Dodo bonimenteur » : grâce à des échanges entre écoliers de France et de Madagascar, une collection de contes traditionnels s’est constituée, illustrée par les écoliers et toujours bilingue français-malgache. Cette collection comprend aujourd’hui 22 titres et elle a notamment bénéficié d’un soutien constant de la part de la coopération décentralisée entre régions Normandie et Atsinanana.

 

Enfin nous avons ouvert une ligne de littérature adulte : la collection « Dodo plumitif », dirigée par Dominique Chélot, accueille nouvelles et romans qui proposent un regard sur Madagascar vu de l’intérieur. 

 

Madame à la campagne, recueil des chroniques de Michèle Rakotoson, a par exemple su toucher un large public avec une langue vivante et drôle, ancrée dans le quotidien, pleine d’autodérision et de tendresse.


Madame à la campagne, de Michèle Rakotoson
 

 

Comment vous inscrivez-vous dans le marché national ?

 

Nous sommes distribués dans l’océan indien (Madagascar, La Réunion, Maurice) et en Europe francophone. Nos albums touchent les amoureux de cette région, et les souscriptions donnent de la visibilité à nos livres. Mais cela reste un marché de niche. Maintenant que les collections existent, nous souhaitons améliorer leur diffusion, notamment par une présence plus régulière dans les salons internationaux, et dans les manifestations organisées par la diaspora.

 

Le marché malgache est très étroit et il est important de travailler en complémentarité, voire en collaboration, localement.

 

Quelles sont les spécificités de l’industrie du livre sur votre territoire ?

 

Nous aurions souhaité produire nos livres à Madagascar, mais les capacités techniques des imprimeurs ne peuvent pas convenir pour le type de livres que nous publions. Pour cette raison, nous avons choisi de travailler avec des imprimeurs basés en France.

 

Quelles approches avez-vous développé concernant le format numérique ?

 

Nous imaginons de beaux objets, peu éloignés du livre d’artiste. Le format numérique ne nous semble pas adapté à l’esprit de la maison. Les enfants avec qui nous illustrons les contes n’ont pas l’électricité dans leurs villages. L’objet de papier est résistant, transmissible, autonome, et finalement plutôt abordable quand il s’insère dans une structure de lecture publique. Il y a une grosse pression de la part des fournisseurs de réseau numérique, et les voix commencent juste à s’élever quant aux risques liés à l’usage des écrans chez les plus jeunes. Je suis plutôt du côté de ceux qui se méfient.

 

Comment abordez-vous le marketing pour sensibiliser les lecteurs à vos ouvrages ?

 

À Madagascar, nous travaillons surtout pour entrer dans les bibliothèques. Quand le livre est là, c’est gagné. Sur les salons, en province, les lycéennes peuvent passer une heure ou deux à dévorer les histoires, car, enfin, elles leur sont compréhensibles... 


Salon de Toamasina P1310448


 

En France, il y a beaucoup à faire. Avec d’autres éditeurs du Sud, nous sommes persuadés des effets nocifs du don de livres. Aussi nous essayons de sensibiliser les lecteurs francophones à l’intérêt du livre bilingue : la plupart du temps, un parent français mis en présence d’un livre bilingue pense que ce livre n’est pas destiné à son enfant, qui ne pourra pas déchiffrer la deuxième langue. 

 

Mais quand on donne ce genre d’ouvrage aux enfants français, on s’aperçoit qu’ils vont chercher à comprendre le fonctionnement de l’autre code, cela participe de la métacognition, de l’éveil aux langues. Ce n’est vraiment pas un obstacle. Par ailleurs, en achetant en France un album bilingue porteur d’une langue peu outillée, le parent manifeste une forme de solidarité constructive : il permet à un éditeur qui travaille aussi pour les enfants du Sud de grandir, de faire d’autres livres. C’est une position que nous essayons de faire comprendre, et que nous résumons par l’idée d’édition solidaire : le livre bilingue comme un outil de partage.

 

Que représente la contrefaçon — numérique — pour vous à ce jour ?

 

Franchement, nous nous battons pour que les livres existent, pour qu’on puisse les lire, en dépit du marché. Je ne crois pas que nous soyons pillés, mais si c’est le cas, tant mieux : cela fera connaître davantage les jeunes auteurs que nous défendons.

 

Quelles sont les manifestations primordiales pour votre activité — nationales ou internationales ? Que vous apportent-elles ?

 

Il est temps pour nous de montrer notre travail sur de telles manifestations, mais nous les ciblons soigneusement. Le salon jeunesse de Montreuil, par exemple, est beaucoup trop grand pour nous, on s’y sent noyé. Nous allons davantage vers des salons spécialisés, des endroits qui vont nous permettre d’instaurer un vrai dialogue avec les visiteurs.

 

Comment travaillez-vous avec les pays francophones ? Quels sont vos partenaires privilégiés ?

 

Nous sommes diffusés en Belgique et en Suisse par Arcades Diffusion. Nous aimerions beaucoup imaginer des collaborations, des coéditions, et notre entrée dans l’Alliance internationale des éditeurs indépendants nous permettra sans doute de nouer ces partenariats qui nous manquent.

réalisé en partenariat avec

l’Alliance internationale des éditeurs indépendants