L'édition est un artisanat qui se rêve industrie, le numérique, l'inverse

Clément Solym - 06.07.2010

Interview - design - editorial - actialuna


Actialuna est une maison d'édition originale qui a vu le jour en janvier 2010, et se place en exploratrice, cherchant « approches éditoriales originales propres aux différents supports numériques, dans la dynamique des nouveaux comportements de lecture ». L'occasion d'aborder plusieurs questions esthétiques avec elle...


ActuaLitté : Actialuna se présente comme une société de design éditorial. Que pensez-vous à ce titre de l'interface du logiciel iBooks, d'un point de vue esthétique, de ces éternels six coins de pages de chaque côté ?

Actialuna : Je voudrais commencer par une remarque préliminaire. L'ordinateur, qui est un petit meuble, s'est démocratisé avec le couple clavier/souris. L'attitude adoptée est alors de s'installer devant pour interagir avec lui. L'ordinateur portable a changé ce rapport, mais le besoin de « s'installer devant » persiste. Alors que l'attitude face à un livre est de le prendre avec soi, pour l'emmener et l'utiliser dans des positions et des contextes très variés.

Le téléphone portable semble pouvoir le permettre lui aussi, mais son petit écran n'offre toutefois pas la possibilité d'afficher des compositions de page complexes, par exemple deux colonnes de texte. Les tablettes de lecture et maintenant l'iPad représentent donc un nouveau stade. En abandonnant les périphériques de saisie (clavier, souris, etc.) et en étant suffisamment compacts, ils offrent un nouveau type d'interaction – le rapport compacité, poids, puissance, autonomie est devenu acceptable. Ce nouveau support va permettre de reprendre toutes les expérimentations précédentes en terme de création de savoir explorées avec le CDRom, avec Internet, etc. Comme tous les nouveaux supports, on ne sait pas trop comment l'aborder, et on va chercher des références dans ce qui précède.

Pour répondre à votre question, le livre numérique commence par la force des choses par ressembler au livre papier. C'est fréquent dans l'histoire de l'art. Le cinéma par exemple a cherché ses codes dans le théâtre. À l'instar des peintres qui se sont détournés du réalisme à l’arrivée de la photographie, il faut néanmoins chercher des références sans les subir. Voilà tout le défi du livre électronique vis-à-vis de son pendant papier.

Au début des interfaces graphiques (le Lisa, le Macintosh, Windows 1), une artiste très importante du nom de Susan Kare a contribué à rendre l’espace de travail (le bureau de l’ordinateur) compréhensible. Elle a en effet designé toutes les icônes du Macintosh, puis de Windows. Son travail est absolument remarquable, simplement parce qu'il se situe dans la métaphore : une « corbeille » pour « effacer » un document nous semble désormais naturel.

Aujourd’hui, les possibilités graphiques et techniques sont telles que l’on tombe facilement dans l’excès d’effets. Les derniers choix d’Apple pour l’iPad sont en ce sens discutables. Dans ses GUI (Guidline User Interface), Apple conseille en effet de simuler des objets du quotidien. Le logiciel de note ressemble dès lors à un carnet de notes américain, et iBooks ressemble à un livre dont on tourne les pages. Mais métaphore et simulation réaliste sont deux concepts très différents : l'un fait recours au sens, tandis que l’autre fait recours au leurre.


ActuaLitté : Je vous ai déjà entendu dire que copier ou tenter d'imiter le papier ne donnait rien d'intéressant. Pourriez-vous développer cette idée ?


Actialuna : En effet, et cela me permet de continuer mon propos.

L’appropriation se passe quand on peut projeter son univers intérieur, et non pas lorsque l'on subit l’interprétation d’un autre. Évoquer le papier peut être une bonne idée, mais le simuler beaucoup moins. Que faire, dès lors que la simulation ne semble plus une si bonne idée ?

On peut voir, dans la presse ou chez des éditeurs axés numérique, un début de réflexion intéressante sur l’utilisation de la verticalité et de l'horizontalité avec une surface tactile. Un livre papier est en effet un objet en volume : son unique axe de progression est la profondeur. On suit avec l’auteur une intention, une démarche, un raisonnement ou le fil d’une histoire. Mais une surface tactile est fondamentalement différente. En perdant cette dimension de profondeur vis-à-vis du livre papier, la surface tactile peut en revanche utiliser à son avantage deux autres dimensions : l'évolution verticale aussi bien qu'horizontale au sein du texte, grâce au toucher du doigt.

Ce qui a une conséquence directe : une page peut devenir une entité signifiante. Par exemple, un article d’une revue peut se lire verticalement, tandis que le passage à l’article suivant s’effectue par un glissement horizontal. Et en littérature, cela peut devenir un choix éditorial ou un exercice de style de la part de l'auteur, de mettre un terme à sa page à un endroit plutôt qu'à un autre. Et ainsi donner du sens, travailler le rythme de lecture d’une nouvelle façon en choisissant la longueur de ses pages.

Les possibilités sont tellement vastes que les usages des auteurs comme des lecteurs vont évoluer progressivement. Nous sommes toujours leurrés par les micro-mises à jour rapides du monde technologique. Mais les usages sont toujours plus lents à changer. Pour trouver les nouvelles façons d'interagir avec du contenu textuel, il faut aussi bien de l'expérimentation et de la créativité que de la recherche scientifique, qui examine et valide l'ensemble de ces expérimentations. L'un de ces enjeux serait notamment le feuilletage et la mémorisation de la géographie d'un livre, donc la façon de se repérer au sein d'un texte. Il y a encore beaucoup de travail dans ce domaine.


Que vous inspire le formatage auquel on peut assister quand on lit un livre numérisé sur n'importe quel logiciel ? Comment aborder l'idée de livres qui se ressemblent finalement tous ?


Actialuna : Quand le Macintosh est arrivé les typographes l'ont souvent méprisé, car les finesses qu’un compositeur pouvait obtenir étaient sans commune mesure avec ce qu'une « vulgaire » machine pouvait faire. Une concurrence déloyale, une uniformisation se faisait jour au nom de l'économie de temps et d’argent. Aujourd'hui, la typographie n'est toujours pas en mesure de produire les mêmes résultats que le plomb, mais elle fait d'autres choses. Il y a d’abord une démocratisation de l’acte d’« imprimer ». Sur le plan artistique, on commence également à voir des raffinements en terme d'espaces, de variations de caractères totalement inédits et impossibles à faire en plomb… Des caractères conditionnels qui se modifient selon le contexte.

Le livre change de nature en se dématérialisant. L’erreur serait de considérer qu’un livre imprimé est la même chose qu’un livre électronique. Sa nature profonde change.

L’édition n’est pas une industrie dès lors que, contrairement à la production d’une barre d’acier, il existe un grain de sable qui s’appelle l’artiste ou l’auteur, dont les exigences vont demander à l’éditeur une adaptation permanente. L’édition est un artisanat qui se rêve industrie. Pour l’édition numérique, c’est l’inverse : ce sont des algorithmes, du code... bref, une force de frappe industrielle au sein de laquelle il faut réintroduire ce travail artisanal.

C’est l’essence même de l’existence de Actialuna.

Le mot « hacker » a été détourné de son sens initial : il désigne originellement des « bidouilleurs » qui maitrisent si bien l'outil informatique qu’ils sont en mesure de le soumettre à leur volonté humaine. D'une certaine façon, et sans nous revendiquer hackers, nous cherchons pareillement à plier le livre numérique et son formatage - implicitement critiqué dans votre question - à des exigences artistiques, et donc humaines.


(fin de la première partie de l'entretien)