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L'édition, “levier culturel et diplomatique” pour relier France et Émirats arabes unis

Antoine Oury - 09.11.2017

Interview - France Émirats arabes unis - salon livre Charjah - Bodour Al Qasimi


La Foire internationale du livre de Charjah, dans les Émirats arabes unis, bat encore son plein jusqu'au 11 novembre. Cet événement, qui se classe parmi les foires dédiées au livre les plus fréquentées du monde, sera suivi, en mars prochain, d'une invitation spéciale de l'émirat au Salon du Livre de Paris 2018. La Cheikha Bodour bint Sultan bin Muhammad Al Qasimi, fondatrice et PDG du groupe d'édition Kalimat, présidente de l'association des éditeurs émiratis, a répondu à nos questions sur cette invitation, l'édition dans les Émirats arabes unis et la liberté de publier.


Bodour Al Qasimi


 

ActuaLitté : L'émirat de Charjah sera l'invité spécial du Salon du Livre de Paris 2018. Qu'attendez-vous de cette invitation ?

 

Bodour Al Qasimi : Nous sommes honorés de cette invitation au Salon du Livre de Paris 2018. Nous considérons avec énormément de respect le rôle que la France a joué dans l'histoire de l'édition, et nous sommes impatients de jouer le nôtre dans cet héritage. Cette invitation est le symbole de la relation très forte que nous avons nouée avec l'édition française, en particulier, et avec les centres dynamiques de l'édition à l'international, de manière générale.

 

Avec cette invitation, nous souhaitons étendre de manière significative nos liens avec la France, aussi bien pour l'édition que pour la culture. Aujourd'hui, les Émirats arabes unis importent seulement l'équivalent de 1,6 million $ de livres depuis la France, et en exportent environ l'équivalent de 200.000 $ chaque année. La France se classe à la 8e place des marchés importateurs de livres dans les Émirats arabes unis, mais nous sommes persuadés que les exportations françaises pourraient atteindre l'équivalent de 3 millions $ par an avec des liens commerciaux renforcés. L'industrie du livre émiratie s'est fixé un objectif d'exportation vers la France de l'équivalent d'un million $ de livres pour 2020.

 

Charjah considère aussi l'édition comme un levier culturel et diplomatique. Ainsi, en tant qu'invité spécial du Salon du Livre de Paris, nous voulons jeter des ponts entre nos différences et construire les relations pour une compréhension mutuelle, tout en consolidant l'industrie de l'édition entre nos pays.

 

La France sera-t-elle l'invitée d'honneur de la Foire du Livre de Charjah ?

 

Bodour Al Qasimi : La France est pionnière dans le monde pour l'édition. Nos industries du livre respectives peuvent se soutenir dans un grand nombre de domaines, et la croissance de nos relations commerciales garantit une coopération plus importante de la France et de Charjah, à l'avenir. La France fait partie des pays étudiés en ce moment pour devenir invité d'honneur de la Foire internationale du livre de Charjah en 2019. Le comité de sélection de la Sharjah Book Authority [qui organise la Foire, NdR] fait son travail avec l'appui de figures centrales de l'industrie de l'édition, et nous continuons donc à former des partenariats avec des acteurs français de l'édition, en espérant que cela améliore le nombre d'éditeurs français à la Foire du Livre de Charjah.


Sharjah Book Fair 2017

L'entrée de la Foire du Livre de Charjah (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)


 

En tant que présidente de l'Association des éditeurs émiratis, quel regard portez-vous sur le marché du livre des Émirats arabes unis ? Est-il en croissance ?

 

Bodour Al Qasimi : Oui, c'est certain. L'industrie de l'édition des Émirats arabes unis est en croissance, et gravit peu à peu les échelons des classements mondiaux, ce qui témoigne d'une activité saine et d'un marché dynamique. J'ai eu la chance de travailler avec de nombreux éditeurs pour créer notre association professionnelle nationale, l'Association des éditeurs émiratis [Emirates Publishing Association (EPA), NdR], en 2009, et d'en devenir la première présidente. J'ai été réélue à ce poste en 2017.

Depuis 2009, notre industrie de l'édition a connu une croissance significative. Entre 1999 et 2014, sa croissance annuelle a été de 12 % environ. Avec un poids d'environ 233 millions $, l'industrie de l'édition émiratie est désormais la 34e du monde. Nous publions quelque 500 titres par an, nos exports de livres dépassent les 40 millions $ par an, tandis que nos importations représentent 126 millions $ par an. Nous sommes passés d'un petit pays sans secteur de l'édition ou presque à un centre émergent pour l'édition doté d'une culture de la lecture en croissance. Ce succès nous a permis de développer rapidement un marché intérieur, mais aussi de multiplier nos exportations dans la région et au-delà.

 

Traduire et promouvoir la littérature arabe,
un travail de longue haleine

 

Combien de membres rassemble l'Association des éditeurs émiratis ? Cela représente-t-il tous les éditeurs de la région ?

 

Bodour Al Qasimi : Nous estimons qu'il existe environ 150 éditeurs dans les Émirats arabes unis, avec un grand nombre d'entre eux installés à Dubaï, Abu Dhabi et Charjah. L'Association des éditeurs émiratis rassemble pour l'instant une centaine de membres. L'ouverture de Sharjah Publishing City, la désignation de Charjah comme Capitale mondiale du livre en 2019 et la croissance du marché devraient, nous l'espérons, attirer au moins 150 autres éditeurs dans les Émirats arabes unis, dans un futur proche. Le nombre d'éditeurs dans la région, et au sein de l'association, devrait donc augmenter.

 

Quels sont les principaux objectifs de l'Association des éditeurs émiratis ?

 

Bodour Al Qasimi : Afin de définir des objectifs communs et créer un plan d'action pour l'avenir de l'édition dans les Émirats arabes unis, l'Association a mené différentes consultations, ces dernières années, auprès de spécialistes de l'industrie du livre. Ces consultations ont permis d'identifier 10 objectifs communs pour une transformation globale du marché du livre et de l'édition. Améliorer les partenariats et la coordination au sein de l'industrie de l'édition pour participer au développement social, culturel et économique ; devenir un hub international de l'édition ; améliorer le cadre légal de l'édition ; publier des contenus de meilleure qualité, en arabe ; consolider l'édition scolaire ; encourager la lecture ; développer la distribution et les points de vente ; transformer nos bibliothèques en centre d'accueil pour la communauté ; faire de l'édition une fierté nationale et faire fleurir les talents au sein des industries créatives par la formation.

Foire du Livre de Charjah

La Foire du Livre de Charjah (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)
 

 

Le président de l'Union internationale des éditeurs, le Dr. Michiel Kolman, a évoqué la liberté de publier dans son discours d'ouverture des journées professionnelles de la Foire. Pensez-vous que Charjah se dirige vers plus de liberté de publier [les ouvrages relatifs à la sexualité, à la religion et à la famille de l'émir sont interdits à Charjah, NdR] ? 

 

Bodour Al Qasimi : Les débats autour de la liberté de publier dépendent énormément du contexte. Au sein de l'Union internationale des éditeurs, nous avons pu découvrir les nombreuses différences culturelles au sein de la communauté des éditeurs, et nous travaillons avec tous les membres pour les évoquer. Dans les régions arabes, et encore plus aux États-Unis et en Europe, les sociétés se lancent dans des débats sur la liberté de publier et Charjah ne fait pas exception. Nous croyons en la diversité des opinions et notre Foire internationale a été saluée pour ses pratiques progressives vis-à-vis de livres et d'auteurs d'horizons variés.

 

Je pense que l'industrie de l'édition permet un dialogue plus ouvert entre les pays et les cultures, lequel invite à un changement progressif vis-à-vis de sujets culturels et sociaux comme la liberté de publier, ce qui est très utile pour le progrès de notre région et d'autres pays. La liberté de publier se construit à partir de la réflexion et de l'action collectives. Et je suis fermement convaincue en l'efficacité du dialogue pour faire réagir des pays sur la liberté de publier : l'Union internationale des éditeurs, et en particulier le Comité Liberté de publier, dont je suis membre, sont les lieux pour ce dialogue.