“La bibliothèque reste un lieu pour comprendre l'autre” (Xavier Galaup, ABF)

Antoine Oury - 10.06.2016

Interview - Xavier Galaup ABF - ABF congrès - bibliothécaires France


Le 62e Congrès de l'Association des Bibliothécaires de France (ABF) s'est ouvert hier à Clermont-Ferrand, sur une thématique plus optimiste — les innovations — que la précédente — les tensions. Une façon pour l'association d'affirmer la détermination des bibliothécaires à assumer leur rôle dans la cité, celle d'aujourd'hui comme de demain. Entretien avec Xavier Galaup, président de l'ABF.

 

Xavier Galaup - Congrès ABF 2016 à Clermont-Ferrand

Xavier Galaup au 62e Congrès de l'ABF à Clermont-Ferrand, devant les photographies de Marielsa Niels

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

Évoquons d'abord le bilan de l'Association des Bibliothécaires de France : où en sont les adhésions et les finances ?

 

Xavier Galaup : Les adhésions sont assez stables, et nous tournons actuellement autour de 3000 adhérents. Nous portons une attention toute particulière à la fidélisation, c'est la raison pour laquelle nous créons une commission Vie de l'association, afin de l'améliorer. Les finances sont plutôt bonnes avec un résultat positif de 47.000 € environ, grâce au soutien des collectivités au niveau des groupes régionaux et à un bénéfice plus important de notre société, l'ABIS, qui commercialise le Congrès et toutes nos publications. C'est une bonne dynamique, mais elle reste liée aux subventions publiques, notamment, raison pour laquelle nous restons vigilants.
 

Et les publications de l'ABF ?


Xavier Galaup : Le médiathème Bibliothèques troisième lieu a un très bel écho, Fenêtre ouverte sur la prison fonctionne bien également, avec beaucoup d'intérêt, car un tel livre manquait dans la profession. Informatiser la gestion de sa bibliothèque vient de sortir, et, depuis 2000, il n'y avait pas eu de livre sur la question, il y a donc un véritable intérêt pour ce type d'ouvrages. Organismes de formation et collègues ont besoin de ce type de ressources.

 

La Commission numérique de l'ABF a été créée ce 8 juin 2016, avec Silvère Mercier comme responsable : pour quelle raison n'y avait-il pas de Commission numérique jusqu'à présent, et quel sera son rôle ?

 

Xavier Galaup : Depuis que le numérique est arrivé en bibliothèque, nous avons créé assez rapidement la Commission Bibliothèques hybrides dans laquelle nous traitions de la question numérique. Celle-ci a drainé beaucoup d'adhérents, et a permis de changer l'image de l'ABF. Elle a pris tellement d'ampleur que nous l'avons scindée en plusieurs groupes, ce qui a donné les Commissions Lab en Bib et Jeux vidéo. Lionel Dujol est ensuite devenu secrétaire adjoint chargé du numérique, et le numérique était donc directement porté au sein du Bureau national. Il n'y avait donc pas d'impératif à créer une commission, jusqu'à présent. En réunissant un comité d'experts qui effectueront de la veille sur les sujets importants, elle permettra des propositions au Bureau pour des prises de position et des sollicitations auprès des pouvoirs publics.

 

La France est en état d'urgence depuis les attentats du mois de décembre dernier. Quel a été l'impact de cet état d'urgence sur les missions des bibliothécaires et leur service au public ?

 

Xavier Galaup : L’état d’urgence a surtout eu un impact sur les accès numériques : nous avions fait un travail pour convaincre les élus et les directions générales afin de libérer l’Internet dans les bibliothèques, et nous avons constaté des freins et de légers reculs sur l’accès à un Internet libre dans les établissements. Mais je pense que ces blocages restent marginaux et temporaires. La question la plus délicate est plus générale et concerne la société dans son ensemble, poussant certains élus à ne plus investir, à fermer certains établissements ou à réduire les horaires. Le contexte semble avoir provoqué une baisse des moyens qui réduisent la qualité du service que nous pouvons rendre.

 

Alors que, paradoxalement, les bibliothèques sont des lieux tout désignés dans ce genre de situation ?

 

Xavier Galaup : Les bibliothèques sont un lieu de débat, où les gens pourraient venir s'informer un peu différemment par rapport à une information focalisée sur les dangers. La bibliothèque reste un lieu pour comprendre l'autre, un lieu d'ouverture sur le monde, une agora. Des collègues nous ont fait part de visites de personnes résidant dans des quartiers qualifiés de “difficiles” qui cherchaient à comprendre ce qui arrivait à leurs proches qui s'étaient renfermés sur eux-mêmes ou avaient adopté des positions d'intégrisme. Il faut que la bibliothèque les accompagne, les aide à comprendre en tant que parents, et comment agir auprès de leur enfant. Cela montre bien que les bibliothèques ont un rôle à jouer.

 

Plus d'un an après les débuts de l'expérimentation PNB, quel est le diagnostic de l'Association des Bibliothécaires de France ?

 

Xavier Galaup : Nous constatons des évolutions positives sur l'augmentation du nombre de titres et un début de baisse au niveau des tarifs. C'est loin d'être suffisant, dans les deux cas, mais il y a des évolutions : le catalogue n'est toutefois pas complet. Par ailleurs, il y a trop de cas de figures au niveau des licences : durées ou nombres de téléchargement font que les bibliothécaires ont parfois du mal à s'y retrouver. Chaque éditeur fait à sa manière, raison pour laquelle, à nouveau, une licence légale serait meilleure. L'insuffisante rémunération des auteurs, scandaleuse dans le cadre du prêt numérique, nous préoccupe également. Nous regrettons aussi que davantage de libraires ne soient pas dans la boucle, nous avons l'impression que quelques prestataires seulement sont dans PNB alors qu'il ne s'agit que d'un mode d'acquisition de documents : n'importe quel libraire devrait pouvoir y accéder. Par ailleurs, si Dilicom fait un travail solide, il est toujours préférable, dans un environnement concurrentiel, d'avoir plusieurs prestataires.

 

À quoi sont dues ces améliorations que vous évoquez ?

 

Xavier Galaup : Les améliorations sont dues aux discussions avec Réseau Carel, les éditeurs, les libraires, Dilicom et le ministère, cela permet de faire avancer le catalogue. L'expérimentation permet aussi de faire des retours aux éditeurs, afin que ces derniers saisissent mieux les problématiques.

 

L'ABF avait exprimé son désir de voir un droit de prêt numérique être mis en place. Est-ce toujours le cas ?

 

Xavier Galaup : Nous sommes toujours, effectivement, sur la position d'un cadre légal qui autorise les bibliothèques à prêter : une sorte de licence légale, qui nous autorise par défaut à prêter des livres, sous réserve bien sûr de rémunération des éditeurs et des auteurs. Nous préférons ce cadre à celui des négociations contractuelles sur lesquelles nous restons malgré tout minoritaires face à des éditeurs ou des groupes d'éditeurs qui ont parfois des stratégies internationales. Une licence légale permettrait de faire en sorte que tous les livres disponibles au format numérique soient accessibles en bibliothèque, mais aussi d'avoir des conditions de mises à disposition les plus homogènes possible.

 

Congrès ABF 2016 à Clermont-Ferrand

Le Congrès de l'ABF à Clermont-Ferrand au petit matin (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

L'autre sujet évoqué ces derniers mois était le dépôt légal numérique. L'ABF a-t-elle obtenu des explications sur les raisons qui ont motivé l'opposition du gouvernement ?

 

Xavier Galaup : D'après les discussions avec le ministère de la Culture, il semble que des problèmes techniques empêchaient la mise en place du dépôt légal numérique, et ces derniers sont visiblement en voie de résolution. A priori, il sera effectif dès la disparition de ces problèmes techniques.

 

De nombreux mouvements sociaux ont eu lieu récemment dans les rangs des bibliothécaires pour dénoncer les élargissements d'horaires uniquement tournés vers le dimanche. Quelle est la position de l'ABF dans ce débat ?

 

Xavier Galaup : Nous ne sommes pas un syndicat, nous n'avons donc pas de position sur le travail du dimanche. Cela dit, la question des horaires d'ouverture doit être traitée au cas par cas, il faut un diagnostic des modes de vie des habitants pour déterminer si le dimanche est pertinent ou non. Il ne faut pas affirmer que le dimanche est la martingale, dans de grandes villes comme Paris, c'est probablement une solution qui pourrait avoir du sens. Mais c'est également une question de moyens, de bonne compensation pour les bibliothécaires, il ne faut pas que cela se fasse n'importe comment même si cela contribuerait probablement à une meilleure fréquentation des bibliothèques, parce qu'il s'agit d'un jour plus propice à la détente et à la lecture. Dans les endroits ouverts le dimanche, on constate la présence d'un autre public et d'un autre type d'utilisation de la bibliothèque. Le livre Ouvrir grand donne des éléments sur la négociation, des pistes sur l'organisation du temps de travail.

 

Certains fonctionnaires dénoncent également un recours de plus en plus fréquent aux vacataires et autres contrats précaires. L'ABF fait-elle le même constat ?

 

Xavier Galaup : N'exagérons rien, beaucoup de gens ont encore un statut de fonctionnaire ou un contrat à durée indéterminé : il y a des services civiques et des vacataires, particulièrement dans les bibliothèques universitaires et les grandes villes, et cela a du sens en fonction du projet. Les vacataires étudiants dans les BU permettent ainsi de fournir un job étudiant, d'étendre les horaires d'ouverture et parfois à des gens de se découvrir une vocation de bibliothécaire. Il y a plein d'utilités et le mode de vacation doit être vu comme un renfort, mais qui n'est pas destiné à être pérenne. Sur des périodes de baisse d'effectifs ou pour des projets particuliers, le recours aux vacataires peut être utile.

 

Dans votre discours d'ouverture du Congrès, vous avez déclaré que la réforme territoriale était « une opportunité » pour les bibliothécaires. Pourriez-vous expliquer pourquoi ?

 

Xavier Galaup : La réforme territoriale est une opportunité, car dans des réseaux qui existent, ou n'existent pas encore d'ailleurs, elle peut être l'occasion pour des collègues d'améliorer la politique de lecture publique en expliquant aux élus que le renforcement de la structuration intercommunale permet de mutualiser pour rendre un meilleur service aux habitants. Ainsi, une bibliothèque dans un village de 2000 habitants aura 5000 livres dans le meilleur des cas, mais, en réseau avec d'autres bibliothèques, sa collection se multiplie. Un système de navettes permettrait de faire venir rapidement un livre de la bibliothèque B à la bibliothèque A. On peut constituer un catalogue commun, mais aussi mutualiser des animations, faire venir ensemble des auteurs, et rendre ainsi visibles les bibliothèques sur le territoire. Les compétences sont mises en lien, ce qui permet de travailler plus intelligemment pour un bassin de population plus important.