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“La conception d’un livre numérique, c’est bien plus qu’une réplique du livre imprimé”

Nicolas Gary - 28.02.2017

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ENTRETIEN – Entendre parler de HTML, de Javascript et de CSS n’est plus aujourd’hui l’apanage des open spaces de la Silicon Valley. Spécialiste de la création de livres numériques, Jiminy Panoz intervient dans le cadre des formations de Fontaine Ô Livres. Aujourd’hui, il démystifie les formats, rappelant combien la qualité des fichiers reste essentielle, pour le confort de tous.

 

Kobo Aura One

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Quels types de livres numériques peut-on réaliser avec InDesign ? Est-on limité à l’homothétique ?

 

Jiminy Panoz : On peut réaliser un peu de tout, on n’est pas forcément limité à l’homothétique. Depuis InDesign CC 2014, on peut produire des fichiers à mise en page fixe avec des interactions. On peut donc imaginer exporter des livres photo, des BD ou des livres jeunesse contenant des animations. 

 

Par contre, la méthodologie de travail n’est pas tout à fait la même entre texte redistribuable et mise en page fixe, il y a pas mal de différences à connaître et à intégrer à ses habitudes de mise en page et composition. On pourrait presque considérer que ces deux exports sont deux logiciels différents, raison pour laquelle je recommande de bien maîtriser l’export redistribuable avant l’export fixe.

 

À noter également que l’export fixe n’est pas aussi mature que l’export redistribuable proposé depuis les versions « Creative Suite », donc qu’il reste forcément de grosses choses à améliorer de ce côté.


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Aujourd’hui, que pensez-vous de la qualité des fichiers commercialisés : y’a-t-il de mauvais élèves ?

 

Jiminy Panoz : C’est une vaste question et il est forcément compliqué de l’aborder de manière succincte. Je soulignerais donc surtout que le numérique implique de nouvelles approches de conception, donc nécessite des fondamentaux pour gérer la production au mieux. Les solutions de lecture modernes se reposent sur les moteurs de rendu des navigateurs web et il est par exemple illusoire d’imaginer pouvoir forcer un rendu au pixel près, y compris pour la mise en page fixe. 

 

Je croise régulièrement des fils de discussion sur les forums Adobe où des utilisateurs d’InDesign sont confrontés à de gros bugs de rendu qu’ils ne sont pas forcément capables de résoudre. Or, en s’intéressant un peu au fonctionnement des navigateurs web, ces problèmes de rendu s’expliquent très logiquement et peuvent donc être résolus bien plus facilement. 

 

C’est surtout et avant tout une problématique culturelle : la conception d’un livre numérique, c’est beaucoup plus qu’une réplique au mieux du livre imprimé, avec, éventuellement, du multimédia et des interactions. Il faut y intégrer les problématiques d’utilisabilité, de performance, de compatibilité avec les réglages utilisateur, etc.

 

À l’heure actuelle, si on regarde les directives techniques de certains revendeurs, on peut se rendre compte qu’ils modifient les fichiers ou démotivent fortement certaines manières de faire, parce qu’elles détériorent l’expérience utilisateur, par exemple en cassant certaines fonctionnalités comme la recherche et le surlignement, le mode nuit, etc.

 

Quand Amazon automatise la réparation d’une partie de la feuille de styles afin de proposer un service minimum à ses utilisateurs (réglage de la taille de caractère, contraste suffisant entre fond et texte, etc.), il faut tirer la sonnette d’alarme.

 

Quels sont les bons réflexes, en matière de méthodologie, à adopter, pour l’intégration dans la production ?

 

Jiminy Panoz : Il y a des étapes bien définies à respecter et tout un tas de petits détails à connaître pour intégrer au mieux EPUB dans la production. Encore une fois, les fondamentaux techniques sont à mon sens ce qu’il y a de plus important. Ils permettent de mieux comprendre pourquoi et comment faire certaines choses. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’insiste là-dessus en formation. 

 

Jiminy Panoz

 

 

Pour avoir effectué beaucoup de recherche et de développement, notamment pour le cadre de production Blitz, je ne sais que trop bien qu’un outil doit rester un outil et qu’il ne faut surtout pas lui faire totalement confiance.

 

Des fondamentaux permettront d’intégrer au mieux la production EPUB dans son processus InDesign, quasiment de manière transparente. Il faut simplement comprendre comment tirer avantage de l’outil qu’est le logiciel pour remplir les objectifs que l’on vise, et non pas laisser le logiciel fixer ces objectifs.

 

Une fois le livre produit, comment s’assurer de disposer d’une qualité optimale ?

 

Jiminy Panoz : Il y a évidemment le test de validation ePubCheck à passer, ce que diffuseurs et revendeurs imposent de toute manière, mais c’est un outil qui ne peut évidemment assurer le zéro défaut dans les solutions de lecture.

 

La qualité ne pourra qu’être jugée à l’utilisation, en testant le fichier sur un panel suffisamment large de solutions de lecture, en passant en revue les fonctionnalités et réglages utilisateurs, en activant la synthèse vocale pour voir ce que cela donne niveau accessibilité, etc. 

 

L’accessibilité est l’un des arguments d’EPUB 3. C’est quelque chose d’important, au point où IBM investit beaucoup là-dessus par exemple. EPUB 3.1 contient même des spécifications dédiées, une documentation qui comprend des recommandations aussi bien techniques que design.

 

Or, le contenu purement textuel comme une abréviation, des chiffres romains, des caractères Unicode, etc. peuvent déjà poser beaucoup de problèmes à la synthèse vocale par exemple. Je ne suis pas sûr que tout le monde le sache à l’heure actuelle.

 

Il m’a fallu engager un long travail pour le découvrir, en créant un kit puis en le testant sur plusieurs apps de lecture. Ce kit est d’ailleurs disponible sous licence Creative Commons 0, donc n’importe qui peut le copier, l’améliorer et le redistribuer.

 

Acquérir ce genre de données et construire des connaissances par dessus, c’est un travail de longue haleine qui ne peut qu’être envisagé collectivement. Dans l’absolu, la qualité optimale ne pourra qu’être assurée quand nous mettrons ces connaissances en commun.

 

Intégrer le livre numérique dans son processus InDesign (2 jours)

 

Coding Javascript

Christiaan Colen, CC BY SA 2.0

 

 

À quel moment intervient le traitement des métadonnées ?

 

Jiminy Panoz : Lors de l’export ou après celui-ci, pour compléter les champs qu’InDesign ne propose pas. C’est mieux d’en avoir un maximum dans le fichier, mais diffuseurs et revendeurs les redemanderont en général lors du dépôt du fichier sur leur plateforme.

 

Pour être honnête, il est même plus aisé pour l’éditeur de fournir beaucoup plus de métadonnées à ce moment-là, parce que les interfaces sont souvent plus complètes et compréhensibles que beaucoup d’outils de production existant.

 

Peut-on réaliser un fichier numérique qui permettra par la suite l’impression à la demande ?

 

Jiminy Panoz : En théorie, on pourrait puisqu’il existe des modules CSS — langage de mise en page d’EPUB — pour gérer la mise en pages imprimée. Mais il faudrait alors générer un PDF à partir de l’EPUB à l’aide d’un outil dédié comme Prince, qui est beaucoup plus performant que les navigateurs web là-dessus. Hachette USA l’utilise d’ailleurs pour une partie de sa production puisque celle-ci est basée sur HTML.

 

En pratique, je ne vois pas le plus gros des éditeurs chambouler leur chaîne de production pour générer une version imprimée à partir du fichier EPUB, a fortiori si la version numérique accompagne la version imprimée. 

 

Comment sera-t-il possible de créer un fichier qui pourra être commercialisé sur Kindle ?

 

Jiminy Panoz : De facto, Amazon supporte EPUB au niveau de ses outils de conversion donc il suffit de lui fournir un fichier EPUB avec d’éventuelles modifications spécifiques à Kindle. 

 

Encore une fois, il y a quelques petits détails à connaître pour préparer le fichier au mieux puisque celui-ci sera très largement transformé pour s’intégrer à la chaîne de distribution et technique, notamment en ce qui concerne la méthode de rendu très spécifique de Kindle — les contenus HTML et CSS sont en effet transformés en « fragments JavaScript » qui seront par la suite injectés de manière dynamique, là où ses concurrents manipulent en général les contenus HTML et CSS directement.