Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

La gestion d'une librairie, fragile équilibre entre diversité de l'offre et rentabilité

Nicolas Gary - 11.07.2017

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Travailler dans un monde de pages, de chapitres, de mots et de lettres n’épargne en rien d’ouvrir de temps à autre le Grand Livre... des Comptes. Si les chiffres sont une réalité propre à tout commerce, celui de la librairie implique une gestion particulière, en regard des marges de ce métier. En somme, il faut mettre les mains dans le cambouis... de la comptabilité.


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Guillaume Brialon, CC BY NC SA 2.0



Expert-comptable, depuis plus de 30 ans, Thierry Caron a créé sa propre structure, Norma Expertise Comptable, il y a 12 ans, dans le Val d’Oise. Le hasard a placé un libraire sur sa route puis bien d’autres l’ont rejoint, si bien que le monde du livre représente désormais plus de 20 % de sa clientèle. Il en connaît les arcanes et les subtilités qui étayent avec bonheur son expertise et lui font dire que le hasard est devenu une belle histoire !

Il intervient également en qualité de formateur à la société Book-Conseil et répond aujourd'hui à nos questions.

 

ActuaLitté : Quelles sont les spécificités de la librairie dans son économie ? 
 

Thierry Caron : Du point de vue de l’expert comptable, les spécificités sont inhérentes à la structure même de l’activité de la librairie : mouvements nombreux, liés à un nombre élevé de références en regard du chiffre d’affaires, donc suivi administratif et financier complexe. 
 

La problématique de la trésorerie est récurrente. Certes, le sous-financement, en particulier en fonds propres, n’est pas réservé aux libraires, mais ils sont plus touchés que d’autres activités. Peut-être est-ce simplement parce que la maîtrise des stocks se heurte à un choix très cornélien entre les contraintes d’ordre financier, et la nécessité d’une offre culturelle variée – dont dépend certainement aussi le niveau des ventes ? 
 

La rentabilité aussi est souvent très limitée, ce qui ne facilite pas l’obtention de financements, donc ne fait que renforcer les contraintes négatives du libraire : maintien du stock à un niveau faible, difficulté à envisager des investissements, même à forte rentabilité future. 
 

Mais chaque métier ayant les avantages de ses inconvénients, la librairie reste une activité économique de proximité attrayante, le large choix, la qualité du conseil et de l’accompagnement du client sont un motif d’attachement fort pour des clientèles qui, au-delà du développement d’autres circuits de vente, tiennent à leur libraire. Lorsque la boutique est correctement placée, que le libraire s’adapte aux évolutions sociales dans son appréhension de la clientèle, celle-ci peut atteindre un niveau de stabilité très fort. 
 

Comment choisir au mieux les professionnels qui accompagneront (comptables, avocats, etc.) ? 
 

Thierry Caron :  La « spécialisation » du professionnel accompagnant n’est pas en soi une absolue nécessité, mais la connaissance à minima du fonctionnement d’une librairie est importante. Méconnaître la chaîne du livre, les contraintes financières et administratives du libraire peut poser problème. 
 

Un élément déterminant est la capacité du professionnel à mettre en place un échange constructif avec son client : le métier de libraire est un métier de passionnés, qui mélange avec subtilité des contraintes commerciales et un goût profond de la culture et le besoin de la diffuser. Le conseil du libraire devra comprendre cette dualité, l’intégrer personnellement, et apporter des solutions qui permettent de sécuriser et conforter son client dans ses choix. 
 

Quels sont les éléments primordiaux dans le cadre d’une reprise d’établissement ? 
 

Thierry Caron : Il est difficile de faire abstraction des règles habituelles en matière de commerce de proximité qui s’appliquent au libraire : l’emplacement, l’emplacement et toujours l’emplacement. Même lorsque la libraire est reprise, et affiche un chiffre d’affaires confortable, il n’est pas possible de faire l’économie d’une étude de l’environnement et du marché. 
 

Mais le libraire des années 2010 exerce « urbi et orbi » : Boutique ouverte au public, certes, mais aussi ventes par internet, collectivités, participation à des manifestations culturelles locales, la liste n’est pas limitative. Souvent ces activités peuvent être développées, donc il existe un potentiel à exploiter, mais lorsque c’est déjà fait, il faut s’assurer qu’il est transmissible au repreneur, ne serait-ce que pour des raisons purement relationnelles ? 
 

Dans ces conditions, la préparation d’un plan de financement, d’un compte de résultat et d’un bilan prévisionnel sont indispensables. Certes on peut compter sur les financeurs, de plus en plus exigeants sur ce point, mais, au-delà de leurs demandes, il y a une vraie nécessité pour le futur « pilote » de la librairie de construire son propre tableau de bord. 
 

Hall du Livre, Nancy
ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

À quelles difficultés le libraire peut-il être confronté quotidiennement – et quelles solutions apporter ? 
 

Thierry Caron : La difficulté majeure réside dans la multitude des tâches matérielles qui rendent la vie impossible au libraire. Il a repris ou ouvert une librairie par goût de la lecture et il se trouve à porter des cartons, pointer des documents, dresser des listes pendant de longues heures ; le contact avec le public, qui bien entendu n’est pas vécu négativement, est aussi chronophage. Ainsi, il est parfois compliqué de prendre du recul. 
 

S’organiser paraît une évidence, en réservant des plages horaires à telle ou telle tâche. Mais pour cela il faut se convaincre que la maîtrise du temps est tout aussi importante pour un commerce de proximité, que pour une activité de main-d’œuvre, même si le lien entre le chiffre d’affaires et le temps du libraire ne paraît pas aussi évident. 


Les solutions technologiques sont aussi à portée de main. Certes si les caisses électroniques sont quasiment acquises partout, les outils de gestion qui vont avec sont encore sous-utilisés. 
 

Formation Book Conseil : Suivre sa comptabilité


Le libraire peut avoir un recul par rapport à l’économie numérique, qui n’a été appréhendée jusque maintenant dans cette profession que comme le chiffon rouge de la disparition d’une proportion importante du chiffre d’affaires du livre. Il reste qu’une chaîne numérique intégrée de gestion des entrées en stock, des sorties, des ventes, de la gestion des retours, du contrôle permanent de l’existant en stock donc des réassorts et des retours, est un outil ultra-précieux de gestion qui fera gagner du temps au libraire, du chiffre d’affaires et lui permettra d’optimiser son niveau de stock.
 

Quelles sont les erreurs traditionnelles que vous observez ? 
 

Thierry Caron : Deux types d’erreurs, dans ce qui touche en tout cas le professionnel de la comptabilité : Le niveau de stock n’est pas adapté, dans les deux sens ! Soit pléthorique, il ne correspond plus à la typologie de la clientèle, les coups de cœur, les best-sellers ne ressortent pas, plus grave l’âme de la librairie peut ne plus être visible. Et dans ce cas, les difficultés de trésorerie sont au rendez-vous. Insuffisant, il crée un vide dans la librairie, le niveau des ventes s’en ressent donc la rentabilité. 
 

L’administratif, la comptabilité sont à l’abandon, traités avec retard. On pourrait penser que l’assortiment, la vente sont de strictes priorités et qu’il est profitable de les privilégier. Mais paradoxalement, l’effet est inverse à celui attendu : traitées avec retard, ces tâches sont encore plus envahissantes, car elles rentrent systématiquement dans le registre de l’urgence, et en particulier pour la comptabilité, qui devient inutile.

Le libraire abandonne toute idée de valeur ajoutée pour cette partie, dont le coût, interne et externe devient alors totalement inacceptable. L’administratif, la comptabilité, la gestion financière sont des tâches à part entière qui doivent être intégrées dans le planning du libraire. 


 

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