Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

"La lecture, question centrale de mon mandat" (Vincent Monadé, CNL)

Antoine Oury - 26.12.2013

Interview - CNL - Vincent Monadé - librairie


En octobre dernier, la nomination de Vincent Monadé à la tête du Centre National du Livre était révélée avant l'heure par la ministre de la Culture. En poste depuis deux mois, le président du CNL a détaillé les grandes lignes de son mandat, et répondu à nos questions pressantes. Situations des librairies, indépendance de l'institution, et numérisation des indisponibles, rien n'a été oublié.

 

En période de restriction budgétaire, comment compter vous assurer à la fois le budget du CNL et son autonomie ?

 

Le budget du CNL  repose sur deux taxes : une taxe sur les appareils de reprographie, qui est plafonnée à 29,4 millions €, et qui rentre pour l'instant de façon satisfaisante.

 

Ensuite, une taxe sur les chiffres d'affaires des maisons d'édition, d'environ 5 millions d'euros annuels... Le CNL ne dépend donc pas des budgets du ministère de la Culture.. En revanche, l'autonomie n'est pas l'indépendance. Je suis ici parce que je crois en la politique de la ministre de la Culture.

 

Depuis Jack Lang, même s'il y a eu de grands ministres, notamment Jacques Toubon ou Frédéric Mitterrand pour la loi sur le prix unique du livre numérique, aucun ne s'est autant intéressé au livre qu'Aurélie Filippetti. Aurélie Filippetti a mis en place un plan à l'ampleur inégalée pour les librairies, qui sont le maillon le plus fragile de la chaîne du livre aujourd'hui, et a pesé énormément pour l'accord entre auteurs et éditeurs concernant les droits numériques… Je m'inscris totalement dans cette politique.

 

Nous appliquons tous, comme opérateurs publics, une politique gouvernementale, et un gouvernement n'est pas neutre.

 

Le précédent président a développé le côté événementiel du CNL, que manque-t-il à l'institution, d'après vous ?

 

Autrefois et pendant longtemps, le président du CNL était également le directeur de la direction du Livre et de la Lecture, cela n'était pas clair. Jean-François Colosimo a été le premier président du CNL de plein exercice nommé par le Président de la République. Il a souhaité affirmer l'indépendance de l'institution, et cela n'a pas été facile.

 

Sur l'événementiel, toutefois, je ne crois pas que le CNL ait vocation à accueillir le grand public, et donc à faire des soirées littéraires. Il doit soutenir la chaîne du livre, dans toutes les manifestations qui promeuvent le livre, y compris les animations en librairies, par exemple. C'est ce que j'appelle le « CNL hors les murs », sur lequel nous sommes en train de travailler.  Nous allons appuyer ces manifestations en apportant le soutien logistique du CNL. Nos budgets ne sont pas extensibles, mais nous allons travailler sur l'invitation d'auteurs dans des librairies, parfois isolées. Nous allons commencer par Paris, pour rôder le dispositif, avant de l'emmener dans des lieux plus difficiles. Si le phénomène se développe et prend de l'ampleur, il faudra le structurer avec un programme annuel et un passage en commission ; cela me paraît tout à fait envisageable.

 

 

Vincent Monadé, président du Centre national du Livre

Vincent Monadé, en octobre dernier au Forum de la SGDL (ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)

 

 

C'est donc la librairie qui devient le sujet préoccupant pour le CNL ?

 

Je me souviens d'un très beau livre de Danièle Sallenave, Le Don des Morts, dans lequel elle expliquait que nous avions perdu notre relation au livre, et qu'au XVIIIe siècle les gens se réunissaient sous les charmilles pour parler des livres. Cela existait sans doute dans les milieux privilégiés. Le mineur ne se réunissait pas pour autant le soir avec sa famille autour d'un livre.

 

Des lieux sans librairie, il y en a toujours eu et il y en aura toujours : la librairie reste un commerce, elle doit être rentable, sur une zone de chalandise satisfaisante.

 

Le CNL est là pour favoriser la présence de librairies dans les territoires où cela fait sens. 

La question centrale de mon mandat va être la lecture. C'est un Sénateur qui m'a posé cette question lors de mon audition devant la commission Culture du Palais du Luxembourg : comment  susciter des lecteurs ? Je commence à réfléchir sur ce sujet. La disparition des grands lecteurs, confirmée par l'enquête passionnante et régulière du Département d'Études de Prospective du Ministère de la Culture, nous inquiète tous. Cet effritement nos concerne tous : si personne ne lit, personne ne publie et, peut-être, personne n'écrit plus... L'enjeu, c'est d'enrayer ce phénomène, ce qui ne dépend pas seulement du CNL.

 

Vous évoquez votre inquiétude vis-à-vis de la baisse du chiffre d'affaires de l'édition physique, qui représente tout de même 4,1 milliards €. N'est-il pas logique, dans une concurrence culturelle accrue, d'observer une érosion des ventes ?

 

S'il y avait compensation entre les marchés, ce ne serait pas inquiétant, mais il n'y a pour l'instant pas de transfert entre numérique et physique. Ce que l'on constate en 2013 , c'est l'impact fort de la crise économique sur les ventes de livres. Il y a un transfert partiel, sur l'édition de livres papier,  entre certains réseaux et le Web... Mais le tassement des ventes n'est pas compensé par la vente en ligne.

Par ailleurs, le marché du livre ne peut pas dépendre seulement de la saisonnalité des ventes : le livre a toujours bénéficié de plusieurs périodes importantes, avec un creux entre juin et septembre : les premiers jours de l'année, les achats avant les grandes vacances, la rentrée de septembre et les fêtes de Noël. Il n'y a aucun jugement littéraire là-dedans, mais la rentrée littéraire de septembre, cette année, n'a pas été très vendeuse, de l'aveu même de plusieurs libraires.

 

Le Goncourt est un très beau succès, comme le Goncourt des Lycéens qui se vend bien aussi, mais l'impact d'autres prix littéraires sur les ventes  a été moindre..  Depuis septembre, le marché ne se porte pas bien. En novembre, certains secteurs ont vraiment souffert. Espérons que décembre, qui s'annonce bien, confirme et rattrape en partie une mauvaise année.

 

 

Lettres roumaines:

Stand du CNL lors du Salon du Livre de Paris 2013 (ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)

 

 

Vous évoquez une solution à destination des librairies, pouvoir porter les livres directement au domicile du client, pourquoi et comment le CNL va-t-il participer à cette entreprise ?

 

Il s'agit d'une conviction personnelle pas du tout d'un projet du CNL, que cela soit bien clair. C'est formidable quand le client accepte de venir chercher un livre commandé en librairie. Mais beaucoup de lecteurs ont intégré une nouvelle pratique, recevoir le livre chez eux : on ne peut pas leur demander d'être militants. Les libraires pourraient très bien proposer aux clients de venir chercher les livres en librairie ou de se les faire envoyer à domicile. Sachant que pour être efficace sur ce type d'offre, il faut tenir un délai de 48 heures pour les livres les plus faciles à se procurer, les nouveautés des éditeurs bien distribués.

 

Autant que la question des frais de port, qui a fait l'objet d'une loi, la question du délai est centrale. Comment l'optimiser ? Peut-être en créant un pont entre le distributeur et le client. Le livre n'entrerait plus en magasin, et il y aurait sans doute un partage différent de la valeur par rapport à la situation actuelle. Mais pour moi, à partir du moment où le client a acheté dans sa librairie, qu'il repasse en magasin ou bien reçoive le livre chez lui, c'est le libraire qui lui a rendu un service, et pas une multinationale américaine.

 

Le client, une fois encore, n'est pas un militant ; il vient chercher un service et va vers le meilleur service qui lui est offert. Et je suis persuadé que les libraires peuvent être bien meilleurs que les multinationales américaines… .

 

Cela éviterait la construction d'entrepôts et d'infrastructures importantes ?

 

La tentation des entrepôts est derrière nous. Ce combat-là a été mené et perdu.

Comparez le prix d'une boutique en centre-ville, au prix d'un entrepôt en Saône-et-Loire et vous verrez ce qui fait la différence. Comparez le prix d'un salarié de librairie reconnu pour ses compétences, rémunéré aux maximum de ce que le libraire peut se permettre, parfois bénéficiant d'avantages réels (mutuelle, tickets restaurant…) et des manutentionnaires sous-payés et pressurisés et vous verrez ce qui fait la différence. 

 

Pour les libraires, il faut trouver d'autres systèmes, penser en réseau, comme ces superbes initiatives que sont  Paris Librairies, lalibrairie.com et Leslibraires.fr, pour lesquelles l'entrepôt,  est constitué de l'ensemble des boutiques. … Tous les libraires ne sont pas des geeks, mais beaucoup ont intégré cette dimension de réseau. 

 

 

Siège France Loisirs et Chapitre.com

Siège des sociétés Chapitre.com et France Loisirs (Actissia) (ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)

 

 

Votre intervention au Sénat sur Chapitre, faisait très Mélenchon du Livre…

 

Les gens de Chapitre brandissent le drapeau de la librairie indépendante. J'ai reçu le patron de Chapitre. Il protège, fort bien, les intérêts de son entreprise ; de là à passer de Chapitre à la défense de la librairie indépendante… En centralisant les commandes des librairies, en gérant l'ensemble des commandes sans considération des besoins des clients dans les territoires, en appauvrissant les fonds, Chapitre a détruit des librairies indépendantes ou des réseaux de librairies qui avaient été achetés bien avant Chapitre. Pourquoi les librairies parviennent-elles à vivre et parfois prospérer ? Parce que les libraires proposent des vrais choix, avec un fonds personnel, toujours différent de celui du libraire voisin.  Les librairies vendent les mêmes best-sellers que les autres, mais jamais les mêmes livres. Il faut pouvoir proposer le Goncourt et Barbara Cartland, et recevoir le lecteur de l'un comme de l'autre avec la même attention, la même empathie. Un libraire n'est ni un intellectuel, ni un écrivain, mais un commerçant du livre. 

 

Certaines chaînes de librairie ont uniformisé leurs établissements autour des nouveautés et de fonds très pauvres :  les classiques incontournables et deux ou trois best-sellers de l'année précédente. Elles paient aujourd'hui cette uniformisation.

 

Sur la situation de Chapitre, le CNL va aider à la reprise de certains établissements, à Rennes, Nice, ou d'autres, comme il l'a fait à Toulouse cet automne.  Mais ce sera en fonction de la qualité des projets de reprise, projet par projet. Chapitre dépend d' un actionnaire qui assumera, je suppose, ses responsabilités sociales. 

 

Des rachats par des maisons d'édition, comme Albin Michel ou Gallimard , vous semblent-ils être une solution ?

 

Cela me paraît très bien que le Groupe Gallimard ou Albin Michel prennent ce risque. Le groupe Gallimard a une longue expérience de la librairie, il en possède cinq sur Paris et une sur Strasbourg. Il me semble même me souvenir qu'il a, autrefois, possédé d'une librairie française à Mexico. Le groupe Albin Michel prend lui un nouveau chemin et je ne doute pas de  la volonté de Francis Esménard de créer des librairies indépendantes de qualité. Je salue leur prise de risques d'ailleurs, tout à fait dans la tradition des libraires éditeurs d'autrefois.

 

Le fait qu'ils soient des groupes d'édition ne constitue pas un obstacle à une demande d'aide du CNL.  Je fais d'ailleurs a priori plus confiance à un groupe d'édition qu'à un homme d'affaires opportuniste qui n'y connaîtrait que pouic au commerce du livre.

 

S'ils nous sollicitaient, nous ne les aiderions bien sûr pas au même niveau qu'un repreneur individuel qui n'aurait pas de fonds personnels disponibles, mais nous étudierions leurs dossiers avec intérêt. Pour le moment, ni l'un ni l'autre n'ont fait appel à nous. Qu'ils sachent que nous sommes ouverts au dialogue, à tout le moins. 

 

La ministre de la Culture nous a demandé d'aider à pérenniser le plus de librairies du réseau Chapitre dès lors que les projets sont solides. Ce sera notre seule ligne de conduite.

 

Si cette solution se généralise, ne présente-t-elle pas des risques pour la diversité du marché ?

 

Cela présenterait un risque si toutes les librairies françaises étaient rachetées par une seule maison d'édition, mais nous en sommes très loin. Allez dans une librairie Gallimard : sur la table des romans, le groupe Gallimard est bien présent, mais on trouve aussi Albin Michel, Stock, Fayard, Hachette… Aucun libraire ne peut fonctionner en librairie d'éditeur, ce n'est plus possible.  Imaginez aujourd'hui une librairie se priver du Goncourt, chez Albin Michel, parce qu'elle appartient à un autre éditeur ! Personne n'a la volonté de se créer un réseau de distribution exclusif, car les livres d'un éditeur vivent aussi de la présence des autres livres. Les éditeurs savent qu'il y a de grandes librairies de territoire dans le réseau Chapitre : si elles disparaissent, tout le monde souffrira de la chute des ventes. S'il n'y a plus les Trois Épis à Brives, c'est tout un territoire où le livre vit plus mal. 

 

À propos de l'ADELC, quelle sera la participation des éditeurs dans le dispositif du plan Librairie ?

 

Je siège au conseil d'administration de l'ADELC, mais je n'y suis pas encore allé. Je crois que les discussions sont encore en cours au SNE. Vincent Montagne a expliqué que les éditeurs participeraient au Plan Librairie. Il faut leur faire confiance.

 

Comment les librairies, dont le taux de rentabilité atteint les 0,5 %, pourront-elles rembourser les aides en cinq ans ?

 

Ce système de remboursement n'est pas figé. Une librairie qui marche pourra rembourser dans les temps et tant mieux, car elle sort du système de prêt et récupère son indépendance capitalistique. Quand les affaires sont moins bonnes, il y a toujours un accompagnement, un échange pour poursuivre le travail sur le plus long terme. La vocation de l'ADELC n'est pas de faire de l'argent. L'association cherche à disposer d'un un fonds de roulement qui se reconstitue, certes, mais surtout à aider la librairie.  Vous savez, l'ADELC, c'est tout de même une formidable invention.

 

 

Stand du CNL lors du Salon du Livre de Paris 2013

 

présentation du plan librairie par Aurélie Filippetti

(ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)

 

 

Vous évoquez le plan Un euro pour deux euros du CNC appliqué au livre, comment fonctionne-t-il ?

 

Les régions sont très investies, depuis plusieurs années, dans le livre, souvent aux côtés des DRAC. Plusieurs schémas juridiques coexistent, mais presque toutes les Régions ont une politique du livre. 

 

Mon idée, que le CNC a longtemps pratiqué pour le cinéma, c'est de proposer que lorsqu'une Région verse deux euros pour soutenir l'économie du livre, le CNL en verse un de plus, pour créer un effet de levier.

Le CNL travaillera d'abord avec la Direction Régionale des Affaires Culturelles, car elle conduit les politiques de l'État dans les territoires, puis, autour d'une idée commune, nous irons voir la région pour entamer les discussions. Ce n'est pas plus de moyens, c'est une meilleure répartition des moyens disponibles, entre nous et les collectivités territoriales.

 

Passons à échelle plus grande : dans quelle direction se dirigent les politiques des différents pays européens ?

 

Le marché sans régulations,   c'est le renard libre parmi les poules libres. Je pense qu'il faut donner à tout le monde les moyens de se défendre, en harmonisant les règles du jeu. 

 

Il n'est pas normal que la TVA soit payée à 20, 10 ou 5 % par un commerçant selon les objets qu'il vend, quand un autre ne paye que 3 % parce qu'il est basé au Luxembourg. J'espère pouvoir réunir, sous l'égide du ministère de la Culture, les Centres Nationaux du Livre des différents pays d'Europe en 2014.  

Ce que je remarque, c'est que la France fait bouger les lignes en Europe, quand elle défend l'exception culturelle. Dans la plateforme CDU-CSU, figure l'engagement d'appliquer au livre numérique une TVA réduite. Nous l'avons fait, les premiers.  On peut espérer que ce mouvement s'élargisse en Europe. L'Union européenne, c'est un marché de 500 millions de consommateurs ; unie, elle peut imposer ses conditions, protéger son exception culturelle, ses entreprises et ses emplois face aux multinationales.

 

Votre prédécesseur a comparé le registre ReLIRE aux avions renifleurs de Giscard, avez-vous des garanties d'efficacité ? Existe-t-il un déséquilibre entre les aides du CNL, 9 millions €, et celles des éditeurs, 1,6 million € ?

 

Le coeur du métier du CNL, c'est la création, l'édition, la librairie contemporaines. ReLIRE, c'est un accord interprofessionnel. Il prévoit 9 millions d'euros de financement du CNL. Je pense que la mission du CNL est d'aider au bouclage financier de cet accord. 

 

Il s'agit de livres encore sous droit, donc bien de création contemporaine. Les éditeurs mettent de l'argent dans ReLIRE, beaucoup. Et les auteurs ont obtenu des vraies avancées, notamment sur la question de la rémunération. 

 

Je sais que ce sujet fait parfois polémique. Mais lorsque le CNL soutient ReLIRE, il est tout à fait dans son rôle. Il remplit sa mission. Nous nous engagerons dans ce projet avec résolution, sans doute dès 2014.

 

Ce que nous financerons, c'est la numérisation en fichier image, qui sera conservé à la BnF. Donc, un peu en avance, la numérisation du domaine public de demain. Par ailleurs, nous accueillerons les demandes de subvention de la société de projets pour la numérisation de son catalogue comme nous accueillons, sans que cela ne suscite d'émoi particulier, celles des autres éditeurs.