La librairie, "une certaine conception de la diversité littéraire" (Serge Guérin)

Clément Solym - 24.10.2012

Interview - librairie - région ïle-de-France - Serge Guérin


Devant l'essor du commerce en ligne, et la concurrence âpre que mène Amazon, la difficulté du métier, la région Île-de-France a décidé de mettre en place un fonds de soutien aux librairies.  Ce dernier peut-il éviter que la librairie ne passe dans la case pertes et profits, à l'heure actuelle ? Serge Guérin, président du MOTif, Observatoire du livre, expose les enjeux de cette aide, mais également le développement de ce secteur d'activité dans la région francilienne. 

 

« Cette nouvelle aide régionale, mise en place sur proposition du MOTif, vise avant tout à conforter l'aide régionale à la librairie mise en œuvre depuis 2007. D'évidence, ce fonds de garantie bancaire ne saurait suffire face à la concurrence de grosses structures de vente en ligne dotées de moyens importants. Reste que le commerce de la librairie est vivant : s'il faut regretter des fermetures, remarquons de nombreuses ouvertures, y compris dans des lieux qui peuvent sembler peu propices. Citons les ouvertures récentes de Romainville et Bobigny où ces créations ont été aidées par la Région. »

 

Car toute la difficulté est de mettre en place des solutions, activement, et non de se laisser porter par les mutations techniques. « L'évolution technologique, a souvent des effets ambivalents, et peut avoir des conséquences négatives en termes de contenu. Dans le domaine de la culture ou de l'information, un monopole n'est jamais bon : c'est un facteur de risque pour la liberté d'expression et de création », précise Serge Guérin. 

 

De ce point de vue la librairie est également considérée comme « un commerce de proximité, c'est aussi une certaine conception de la diversité littéraire à offrir à nos concitoyens ». Il est impératif que l'aménagement du territoire, alors que les discussions sur les opérations à mener pour 2030, « doit intégrer cette offre du livre sur notre territoire ». 

 

 

Serge Guérin, président du MOTif

 

 

Depuis plusieurs années, la librairie est un commerce particulièrement fragile, peu capitalisé et très faiblement rentable. « Aujourd'hui, elle supporte une décrue plus importante que dans l'ensemble du commerce de détail. La nouvelle garantie bancaire régionale se veut une réponse possible aux difficultés passagères ou critiques des librairies indépendantes qui sont garantes de la diversité éditoriale, comme l'a montré l'étude « Qui vend quoi ? » du MOTif. Ce sont des choix importants, des choix de politique culturelle, mais aussi des choix de vie, qui sont en train de se jouer. Sans vouloir utiliser de grands mots, il faut souligner que cela a à voir avec la démocratie. »

 

D'autre part, il ne faut pas se leurrer : la situation d'une librairie dépend del'enthousiasme, du professionnalisme et de la vision proposée des libraires qui l'animent. « La librairie est affaire de cœur et de service. » 

 

 

Panorama de la librairie en Ile de France

 

Or, en avril 2012, l'Observatoire du livre, le MOTif, avait présenté une étude intéressante. On y découvrait que la moitié des communes de l'agglomération ne dispose pas d'établissement. Lien social évident, il suffit de voir la réussite de rencontres organisées par des établissements dynamiques, qui savent réunir les lecteurs, les solutions existent pour reconstituer ce lien qui se détend.

 

C'est que l'accès au livre est très contrasté en Ile-de-France. Car, à l'instar de toute pratique culturelle, il est fortement influencé par des paramètres socio-économiques, tout autant que démographiques. « On ne fait pas une librairie en plein désert et il faut un contexte de commerces de proximité pour qu'il y ait un minimum d'animation urbaine », pointe Serge Guérin.

 

« L'étude du MOTif montre que 23 communes de plus de 20 000 habitants n'ont ni librairie, ni librairie-papeterie-presse, ni grande surface culturelle, situées majoritairement en Seine-Saint-Denis et en Essonne. Au-delà de 100 000 habitants, toutes les communes disposent d'au moins 1 librairie ou librairie-papeterie-presse. En zones péri-urbaines les librairies-papeteries-presse, où le livre est également présent, prennent le relais. » 

 

 

Importance de la bibliodiversité et des professionnels culturels

 

Pour autant, implanter des librairies partout, coûte que coûte, « ne saurait être un objectif, ni le retour à un idéal passé, qui n'a jamais existé au demeurant : l'histoire de la libraire est celle d'une hyper-concentration dans les V° et VI° arrondissements de Paris. Si l'on peut souhaiter que l'accès au livre soit le mieux réparti sur notre territoire, par la présence de librairies et par leur travail d'animation et de médiation qui, il est tout à fait vrai, soutient ce lien social dont vous parlez, il ne faut pas oublier que la lecture relève aussi du travail des bibliothèques et des associations culturelles et d'éducation populaire ».

 

« Nous portons aux librairies indépendantes un message simple : nous sommes à leurs côtés pour maintenir et développer le maillage de librairies indépendantes. 23 librairies on déjà été aidées en 2012 par la Région à travers deux dispositifs d'aide à l'animation et au développement du fonds. »

Julien Dray, vice-président de la Région

Île-de-France

(voir notre actualitté)

« Si l'on estime qu'il faut créer, recréer et soutenir le lien social, et si l'on considère  que la création littéraire et intellectuelle portée par le livre produit de la convivialité et du vivre ensemble, alors la puissance publique doit se mobiliser.  Les professionnels culturels sont à la fois les premiers témoins et les passeurs auprès du public de cette création. C'est pourquoi aider ces professionnels à travailler ensemble est alors aussi un objectif. »

 

À l'heure actuelle, il semble cependant plus important de préserver la diversité de l'offre de livres. « Une librairie de proximité proposera bien d'autres titres qu'un hypermarché qui se fixera sur de potentiels best-sellers. C'est cette diversité que nous voulons défendre : oui à la bibliodiversité ! »  

 

Une valeur forte, bien entendu, mais qui dépend du contexte socio-économique. Et depuis plusieurs années, le pays est entré dans une phase de crise, quand bien même le terme serait frappé du tabou. Or, ce critère reste un point nécessairement discriminant.

 

 

Efforts pour un équilibre territorial

 

Pour autant, plusieurs actions, pour certaines déjà mises en place, participent de cet effort d'équilibre territorial : on les retrouve au niveau de la région, de différentes structures nationales du livre, ou encore dans la diversité des manifestations littéraires en Ile-de-France. « Ce sont autant de soutiens à la lecture et, par là, à la librairie. L'accès au livre n'est pas lié uniquement à la présence de librairies sur un territoire. »

 

« C'est la différence que nous faisons, au MOTif, entre l'accès marchand et l'accès public au livre, deux types d'accès dont on aurait avantage à observer les interactions possibles. C'est l'enjeu de la lecture publique qui se pose. Mais également celui de la place de la librairie dans la commande publique de livres, souvent ignoré ou minoré par les municipalités et leurs élus, alors qu'il permet de soutenir et de maintenir la librairie et même parfois la librairie locale. C'est pourquoi le MOTif a mis en place depuis plusieurs années une veille pour les libraires, alertés dès qu'un marché sur leur zone de chalandise est publié (cf lemotif.fr). Le soutien à l'accès à l'offre de livres, nécessite une politique d'innovation et de créativité qui peut passer par l'invention de nouveaux lieux. Pourquoi ne pas imaginer des librairies en bibliothèques ? 

 

Mais la plus grosse difficulté rencontrée actuellement concerne le coût des loyers. Il y a là matière à réflexion pour les élus. La Mairie de Paris ou des villes de petite couronne ont réussi à préempter des locaux à faible loyer pour des librairies. Il faudrait étendre ce genre d'initiatives. »