La littérature, un art assez subtil pour montrer la complexité des choses

Clément Solym - 07.03.2011

Interview - humbert - litterature - livres


À l’occasion du prix des libraires 2011, ActuaLitté a décidé de rencontrer les trois auteurs sélectionnés afin qu’ils nous parlent de leur livre et de leur vision de l’écriture. Après Victor Cohen-Hadria (notre actualitté) et Fatou Diome (notre actualitté), c’est avec le troisième d’entre eux : Fabrice Humbert, auteur de La Fortune de Sila, que nous avons pris un café jeudi dernier…

Avec La Fortune de Sila, j’ai voulu jouer sur le double sens du mot fortune. D’abord la fortune au sens de l’argent, mais aussi la fortune au sens du destin « Fortuna », en latin. J’ai toujours été très marqué par l’idée du destin, c’est pour cela qu’elle revient souvent dans mes livres. Dans ce roman, j’ai choisi de parler de la société. Pour ce faire, un des meilleurs axes consiste à parler de l’économie et de la finance. Donc ce n’est pas un livre économique, selon moi, mais plutôt la peinture de notre époque, laquelle est inséparable de son économie. J’ai voulu mettre en valeur les rouages sociaux et les difficultés morales auxquelles est confronté l’individu.



En fait, l’histoire de La fortune de Sila, c’est le choc qu’il peut y avoir entre l’individu et les règles indicibles et dures de la société, exactement comme chez Balzac. En revanche, la forme est plus cinématographique que balzacienne. La construction prend la forme d’un récit choral conçu autour d’une scène inaugurale, puis les personnages de cette scène sont repris tout au long du récit. Une adaptation au cinéma est par ailleurs en cours. Le film sera réalisé par Xavier Durringer (La Conquête) et produit par les frères Altmeyer (OSS 117).

Vos livres parlent beaucoup de la violence…

Je ne peux pas donner une définition précise de la violence, c’est d’ailleurs pour cela que j’essaye de creuser ce thème. Disons, que pour moi la violence c’est avant tout une menace, un facteur animal dans l’homme, un facteur à la fois de désorganisation et de domination. Mais pourquoi serait-elle tabou ? La littérature est un art suffisamment subtil pour pouvoir montrer la complexité des choses. Parce qu’on peut parler de tout, mais seulement dans la nuance et s’il y a un art qui peut aborder la complexité, l’ambiguïté et la contradiction même, c’est vraiment la littérature.

Le livre explique bien la crise économique. Y-a-t-il une visée pédagogique derrière tout cela ?

Non, ce n’est pas à mon avis la fonction de la littérature. Ce n’est pas non plus une critique directe, car dénoncer c’est toujours trop accuser. La fortune de Sila est plutôt un constat, bien que toute forme de constat soit une possibilité critique. J’estime quand même qu’il y a des mécanismes à l’œuvre dans la société dont les fonctionnements sont à clarifier. Je les ai observés, travaillés mais je voulais surtout montrer à travers la crise une période clef de l’occident, qui commence avec la chute du mur de Berlin en 1989 et va jusqu’à en 2008 : la période du capitalisme triomphant avec toute la démesure qui va avec. Tout en rejoignant l’idée des Grecs, que toute démesure et tout excès (hybris) amène fatalement une punition.

Il y a donc tout de même une certaine morale. A propos, ressentez-vous l’Influence de votre métier d’enseignant sur votre écriture ? ou l’inverse ?

Une morale ? Pour l’Occident peut-être, pour les personnages de ce roman, non. Quant à l’influence du métier d’enseignant, il est difficile de savoir ce qui vous influence directement, mais pour moi l’enseignement et l’écriture sont complémentaires. L’écriture est un travail solitaire et l’enseignement, relationnel. Il y a donc un certain équilibre entre les deux. J’ai commencé par écrire, avant d’enseigner. Toutefois, ma première existence « sociale » a été celle d’un enseignant. Car j’ai commencé à enseigner avant d’être publié.

Vous serez membre du jury pour le nouveau prix des prix, pourriez-vous nous en dire plus ?

Le prix des prix sera accordé en décembre. Il s’agit d’établir le meilleur livre parmi les huit prix d’automne (Académie Française, Décembre, Femina, Flore, Goncourt, Interallié, Médicis, Renaudot). Le jury est composé de différentes personnalités de la culture, il me semble que vous en connaissez déjà la composition ? (en effet : notre actualitté)

C’est vrai qu’il y a beaucoup de prix importants en automne et ça peut être utile de faire un choix parmi eux. Ce qui est intéressant, c’est que celui-ci ne se fera qu’entre huit livres, ce qui permet une comparaison plus directe qu’entre les centaines de livres de la rentrée. Mais comme tous les prix, le résultat traduira notre subjectivité de lecteurs.

(crédit photo : éditions Le Passage)

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