Astrid Manfredi : "On vit comme si la liberté s'était tirée"

Nicolas Gary - 10.09.2015

Interview - Astrid Manfredi - Marguerite Duras - petite barbare


Elle nous donne rendez-vous dans un café du XVe arrondissement. Astrid Manfredi connaît un joli démarrage : son premier roman, La petite barbare est apprécié des libraires et se retrouvait la semaine passée avec Laurent Binet, sur La Grande Librairie. Un ouvrage dur, qui parcourt l’existence d’une jeune fille, privée du langage nécessaire pour faire face à la société. Rencontre, avec Marguerite Duras en invitée surprise.

 

Les trois garçons

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Artiste, artisane, Astrid Manfredi veut jouer de la langue, tant pour modeler l’outil que pour lui en faire sortir des formules qui dépassent celles d’un langage trop cru. Sa petite barbare, n’a pas de nom, vit déjà dans « les entrailles du déni », réside dans « un no man’s land, un chaos où elle doit trouver son petit chemin de lumière ». Et pourtant, elle cherche la lumière, dans cet isolement où elle réside. 

 

« Oui, le barbare, en grec, c’est celui qui ne parle pas la langue. Mais nous vivons dans un monde où ce ne sont pas simplement les Sans Dent, mais les Sans Mots qui tentent de s’exprimer. Ils nous semblent barbares parce qu’ils ne partagent pas le langage. Ou bien, ce sont la violence et la déraison qui l’accompagne qui servent de langue », assure Astrid. Sans accepter non plus, mais avec le sentiment profond que « la colère devient salutaire, elle garantit que l’on n’acceptera pas tout ».

 

 

 

Jeune romancière, elle-même revendique une certaine insoumission. « Révoltée, oui, insoumise, sans quoi le ton et la justesse m’auraient manqué pour le livre. La petite barbare, comme bien d’autres, souffre du détachement des autres, mais cet autre, par moment, c’est nous. » Tout nous pousse, nous incite, si l’on se laisse emporter par le monde autour de nous.

 

« J’ai un véritable problème avec la société de consommation, pas uniquement celle du luxe : je me demande comment on peut faire pour ne pas avoir de problème avec elle. Que propose-t-elle d’avantageux, d’intelligent, de grand, pour que l’être humain s’élève ? Des repères totalement faussés, des étendards absurdes comme un bourrage de crâne. C’est un couvercle qui réprime, et étouffe l’indignation : un moyen de nous faire taire. »

 

Astrid Manfredi

 

 

Les Champs Elysées, qui sont présents dans le texte, deviennent lieu de décadence invraisemblable : « Effrayants. » Entre les SDF qui planquent leurs affaires sous les bouches d’égout et les boutiques de luxe, dont sortent des femmes invraisemblablement vêtues. « Des favelas où se seraient implantées les boutiques Chanel. »

 

Et voici que revient alors l’insurrection. « Il faut être aveugle pour ne pas comprendre que tout pétera, à un moment. » Et qu’en attendant, des marqueurs apparaissent, indicateurs d’une barbarie privée des mots du commun, mais dotée de ses propres moyens pour s’exprimer. Quitte à les apporter jusqu'en prison, comme elle l'explique : 

 

 

 

« Dans l’univers de la Petite barbare, l’on a fait disparaître toute forme de spiritualité – avec Duras, elle trouvera un repère, et son psychologue lui en conférera un autre. Mais ce n’est pas qu’un monde sans dieu, c’est un monde sans maître à penser. Dieu est évoqué, invoqué pour justifier un acte atroce, comme un alibi ou un argument qui serait happé depuis BFM TV, et recraché. » 

 

Cette barbare s’en sortira avec Duras, et L’Amant. « Marguerite Duras, c’est une rencontre littéraire que j’ai faite tardivement, loin des bancs de l’école. Ma Barbare partage avec ses romans le sentiment d’inappartenance, d’exil, autant que l’écriture de l’enfermement. » Mais l’on quitte les rives de l’Indochine, pour les tours de la cité. « Et comme chez Duras, c’est par le fantasme, et l’expression du désir que l’on parvient à s’échapper. »

 

Astrid revendique un héritage durassien, celui de la langue musicale – « il y a la petite musique de Sagan, et la grande musique de Duras ». Astrid parle avec passion de cette romancière qui « a désacralisé la sexualité des femmes » et avoue bien volontiers son « admiration pour son rapport sauvage à l’écriture, sans concession. Elle s’est livrée corps et âme à la littérature. Ça l’a portée, autant que cela a pu la détruire. »

 

 

La rédemption passe par la littérature, en tout cas, le livre qu’elle ouvrira, apportant une vision de l’amour et de la relation à l’homme qui lui a fait défaut. « Son comportement carnassier prendra fin, pour approcher une nouvelle émotion, une sensualité qu’elle ignorait. » Raison pour laquelle la frénésie qui s’en dégage était si à même de toucher sa petite Barbare.

 

« Duras, c’est comme Céline : on n’avance pas vers eux de façon immédiate, on a besoin d’un cheminement personnel, littéraire, avant d’y accéder. » Et chacun porte l’idée d’une dignité à restaurer. « Si l’on porte l’attention nécessaire aux autres, ils expriment tous un sentiment de captivité, plus ou moins affirmé. Comme s’il était impossible d’accéder à ses rêves. Tout relève d’une complexité permanente : emploi, logement, bonheur. On vit comme si la liberté s’était tirée. »


Pour approfondir

Editeur : Belfond
Genre : litterature...
Total pages : 160
Traducteur :
ISBN : 9782714459435

La Petite Barbare

de Astrid Manfredi

" Moi, monsieur, je suis pleine du bruit assourdissant de vivre. "br /gt; De la vénalité apprise dès l'enfance à l'incarcération pour complicité de meurtre, une fille de 20 ans jette à la face du monde le récit d'un chaos intérieur et social. Comment devenir une autre? Est-ce possible? Le roman brut et stupéfiant d'un monstre de beauté animé par la rage de vivre. br /gt; En détention on l'appelle la Petite Barbare ; elle a vingt ans et a grandi dans l'abattoir bétonné de la banlieue. L'irréparable, elle l'a commis en détournant les yeux. Elle est belle, elle aime les talons aiguilles et les robes qui brillent, les shots de vodka et les livres pour échapper à l'ennui. Avant, les hommes tombaient comme des mouches et elle avait de l'argent facile. En prison, elle écrit le parcours d'exclusion et sa rage de survivre, et tente un pas de côté. Comment s'émanciper de la violence sans horizon qui l'a menée jusqu'ici? Peut-elle rêver d'autres rencontres? Et si la littérature pouvait encore restaurer la dignité? Subversive et sulfureuse, amorale et crue, La Petite Barbare est un bâton de dynamite rentré dans la peau d'une société du néant.

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