La prescription, ça a un côté médical assez déplaisant

Nicolas Gary - 31.01.2013

Interview - prescription - Julie Proust Tanguy - lecture


Un cycle de conférence sur les différents aspects du numérique est actuellement organisé par le Centre du livre et de la lecture en Poitou-Charentes en partenariat avec la Ville de Poitiers, la médiathèque François-Mitterrand, l'Espace Mendès-France, l'université de Poitiers, la Fondation Calouste Gulbenkian (Portugal). Les rencontres ont lieu entre le 22 novembre 2012 et le 14 février 2013 pour continuer d'explorer les mutations induites par le numérique dans l'univers du livre et de la lecture. 

 

Ces conférences se déroulent en partenariat avec ActuaLitté. Julie Proust Tanguy, qui intervient ce 31 janvier, dans une conférence autour du thème « Outils d'exploration, de critique et de médiation de la création littéraire ? »

 

 

ActuaLitté : Pouvez-vous nous présenter vos activités, et plus particulièrement celle de De Litteris ?

 

Julie Proust Tanguy : On pourrait regrouper toutes mes activités sous l'étiquette de "passeuse de livres" : je suis professeur de lettres classiques le jour et transmets virtuellement mes enthousiasmes littéraires la nuit. J'essaye, à travers De Litteris, de me situer à mi-chemin du critique littéraire et du libraire : l'essentiel est pour moi de mettre en valeur, par mes notes de lecture, certains éléments de notre paysage littéraire, et de défendre une certaine vision de la littérature.

Je défends plus particulièrement les petits éditeurs, ces véritables dénicheurs de perles littéraires : ainsi, la dernière semaine de chaque mois est consacrée à la présentation, à travers une semaine de critiques, du catalogue de l'un d'entre eux - ce mois-ci, ce sont les très jeunes et prometteuses éditions les Inaperçus qui sont sur "le grill". 

J'aime à mettre en avant des auteurs ou des genres dont on n'entend peu parler -  non en raison de leur manque de qualités littéraires, mais parce qu'ils construisent leur oeuvre avec exigence hors des sentiers battus, et parfois loin des grosses maisons d'édition et de leur attirail médiatique.

J'aime aussi à m'interroger sur la formation d'une sensibilité de lecteur : comment se façonnent nos goûts littéraires ? Comment le lecteur moderne peut-il se repérer dans la diversité éditoriale et ses circuits obligés (salons, rentrées littéraires) ? Quelle place y occupe-t-il ?

Je ne cherche donc pas à suivre l'actualité fébrilement (même si mes goûts littéraires me la font croiser de temps à autre) : plutôt à construire une bibliothèque, une voix, une sorte de catalogue de possibles voies littéraires.

 

 

 

ActuaLitté : Comment s'opère la prescription de livres selon vous, aujourd'hui, et par extension, comment attirer vers la lecture les jeunes publics ? 

 

Julie Proust Tanguy : Je n'aime guère à parler de "prescription" - il y a dans ce terme un côté médical assez déplaisant ! Les supports pour défendre les livres se multiplient et les plus intéressants, selon moi, se trouvent sur le web : même si l'utopie internet n'est plus aussi étincelante qu'à ses débuts, je trouve que le net est un outil formidable pour proposer un bel aperçu de la bibliodiversité (un terme à peu près aussi joli que prescription...), quand les blogs ou sites collaboratifs ne se contentent pas de reproduire la machinerie commerciale qui a entaché la réputation -voire la qualité- de la presse écrite, quand ils profitent de l'espace infini qui leur est offert pour construire une ligne éditoriale solide, développée, tournant résolument le dos aux phénomènes de mode qui n'ont pas besoin d'eux pour exister.

Quant aux jeunes, c'est une expérience que je vis au quotidien : le meilleur moyen de les contaminer au virus lecture est de leur montrer la profonde diversité de l'espace littéraire, de les aider, en oscillant entre classiques et modernités,à se construire une vision plurielle de la littérature, à faire corps avec elle. En tissant des liens entre littérature jeunesse - qui est un moteur formidable, quand elle n'abaisse pas son lecteur au rang de valeur marchande ou quand elle ne le "bébétise" pas- et littérature classique, ils se construisent ainsi une conscience littéraire -ou, de façon moins lyrique, si vous le préférez, une bibliothèque. Je reste persuadée que n'importe qui peut devenir lecteur, à condition de trouver le support qui lui convient.

 

 

 

 

ActuaLitté : Que représente aujourd'hui l'animation d'un blog, alors que les maisons d'édition prennent d'assaut ces espaces intimes, pour les utiliser comme vecteurs de promotion ?

 

Julie Proust Tanguy : Un bel espace de contre-culture (osons les grands mots !), quand le blogueur sait défendre une vraie ligne éditoriale et a conscience des enjeux du petit monde de la "critique" littéraire (terme que je manie avec précaution, car je le trouve souvent mal utilisé, voire galvaudé). De Litteris, en deux ans, a reçu des centaines de propositions de service de presse : je n'en ai accepté qu'une dizaine (acceptant de me laisser surprendre par une maison d'édition ou un auteur inconnu, qui me semblai(en)t s'inscrire dans mon projet éditorial, si j'ose dire), l'ai toujours signalé dans l'article, et les ai "traités" avec la même objectivité que les ouvrages que j'achète. La tentation du "livre gratuit contre une critique" est forte - surtout pour la grande lectrice/acheteuse que je suis : une trentaine de livres par mois-, mais la volonté de choisir et de garder une certaine indépendance prime.

 

 

ActuaLitté : Critique, chronique ou médiation : sur quel pied préférez-vous dire que vous dansez ?

 

Julie Proust Tanguy : Je n'ose me revendiquer comme critique - le terme reflétant pour moi un contenu quasi-universitaire, voire de juge, qui ne me sied pas. 

J'oscille entre la chronique - une sorte de ressenti argumenté, une traversée personnelle du style et des thèmes de l'oeuvre, portés par une écriture hésitant entre lyrisme et analyse- et la médiation - j'espère vivement donner envie à ceux qui me lisent de découvrir Les doigts dans la prose, le vampire actif, Paupières de Terre, l'Escampette,  Lionel-Edouard Martin, Pierre Cendors, Christophe Esnault, la très belle anthologie poétique "Pas d'ici pas d'ailleurs"... entre autres !

 

 

ActuaLitté : Vous avez également une activité d'auteure et d'éditrice... pourriez-vous parler du croisement entre ces différents secteurs du livre ? 

 

Julie Proust Tanguy : Petite correction : je ne suis pas éditrice - pas encore ? -, mais très occasionnellement lectrice pour des maisons d'édition. J'ai commencé l'année de mes 17 ans, et c'est une expérience très formatrice pour un regard de lecteur : cela permet de comprendre comment fonctionne le catalogue d'une maison d'édition, le travail sur un manuscrit... et, par conséquent, de lire et "chroniquer" différemment, de proposer une vision de l'univers littéraire un peu plus immersive. Il est par contre évident que je ne chroniquerai jamais, par souci d'objectivité, des livres sur lesquels j'aurais travaillé !

Etre auteur - vous vous êtes bien renseignés ! Je travaille effectivement sur un essai sur l'évolution de la représentation du pirate dans l'imaginaire, qui paraîtra en septembre 2013 aux Moutons Electriques- me permet, sans nul doute, de sentir le travail du texte, du style, différemment, de ne pas donner à lire seulement les thèmes, les motifs qui structurent l'oeuvre, mais aussi sa musique interne, sa recréation de l'espace littéraire.

Je vis ces deux expériences comme des compléments à mon expérience de lectrice, des bonus à mes pérégrinations littéraires.

 

 

ActuaLitté : Que recommandez-vous pour choisir ses lectures ?

 

Julie Proust Tanguy : De faire confiance aux (petits) éditeurs qui savent "éditer", c'est-à-dire construire un catalogue, chercher de nouvelles voix, proposer une vision singulière et enrichissante de la littérature, et non des livres-kleenex, aussitôt lus, aussitôt oubliés.

D'accompagner les auteurs que vous aimez, tant il est précieux de voir se construire une oeuvre et de grandir avec elle.

Enfin, de chercher, dans les divers supports de "prescription", ceux qui correspondent à votre voix/voie littéraire, ceux qui osent sortir des sentiers battus et qui tentent réellement, au-delà des effets de mode, des rentrées de saison, de construire une vision de la littérature, qui nourrira la vôtre. Bref, de rester libre, exigeant, et ouvert à toutes les richesses littéraires en somme : tout un beau programme, n'est-ce pas ?




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