Laurence Vilaine : dire "le poids du passé, de cet héritage à la naissance"

Cécile Pellerin - 02.07.2012

Interview - Laurence Vilaine - Roms - silence


Laurence Vilaine est l'auteur du très beau roman  Le silence ne sera qu'un souvenir (Gaïa). Dans une langue poétique et lumineuse, elle offre la parole à un peuple opprimé, les « Roms » et libère une émotion puissante, sensible et envoûtante, prolongée bien au-delà de la lecture, tant elle pénètre au cœur de l'humain. Un livre précieux qu'il vous tardera de partager avec ceux que vous aimez. 

 

Depuis près d'un an, Laurence Vilaine va à la rencontre de ses lecteurs, échange sur son roman avec beaucoup de simplicité, une grande sincérité et un plaisir réciproque. Au détour d'une petite ville de l'ouest, Mordelles, un samedi de juin, elle s'est prêtée au rituel des questions. Une conversation chaleureuse mêlée de doux silences bienveillants, qui s'est achevée,  bien à regret.

 

CP : D'où vient l'envie d'écrire sur les Roms ?

LV : Je n'ai pas décidé d'écrire sur les Roms. C'est venu naturellement. Une image, au départ. Une jeune femme en robe blanche, pieds nus, court dans une rue sombre sous la pluie. Je lui emboîte le pas, pour connaître son histoire. Elle arrive sur la rive d'un fleuve, c'est le Danube, forcément. Un pont et de l'autre côté, de la fumée : des enfants roms jouent autour d'un feu. L'histoire se passe en Europe de l'Est, c'était une évidence pour moi ; en Slovaquie, pays que je connais pour y avoir séjourné.

 

 

CP : Cette histoire s'inspire-t-elle de rencontres, d'une recherche bien documentée ?

LV : J'ai souvent eu envie d'aller à la rencontre des Roms, mais je n'ai jamais osé franchir le pas. Par pudeur, par un je-ne-sais-quoi de ridicule qui vous empêche parfois d'allers vers l'autre… Sans doute l'écriture de ce roman m'a-t-elle permis ce pas de la rencontre. Les personnages sont venus à moi, je me suis documentée, pour asseoir ma petite histoire dans la plus grande, pour m'imprégner de leur culture et la transmettre à mon tour au plus près. 

 

 

CP : Diriez-vous que votre livre est un livre engagé ?

LV : Il l'est en tout cas devenu au fur et à mesure de mes lectures. Quand j'apprends que des femmes tsiganes étaient peut-être encore victimes de stérilisation forcée au début des années 2000, que des enfants sont envoyés dans des classes pour handicapés mentaux parce qu'ils sont roms, je ne peux pas rester muette. Pas plus que je peux écarter la montée du mouvement néonazi depuis la chute du Mur, mettre dans un tiroir et me dire « ce n'est pas le sujet ». Mon texte est engagé en ce sens où il donne tout simplement matière à constater, à réfléchir, à s'interroger sur la situation d'aujourd'hui. Au fil de mon travail, cette forme d'engagement est devenue nécessaire. Il était de ma responsabilité de « dire ».

 

 

 Laurence Vilaine, Crédit  © Cécile Pellerin

 

 

CP : La musique est omniprésente dans votre roman. Quel est votre rapport à la musique ?

LV : Je ne suis pas pratiquante ! Malheureusement, pas du tout…  Mais il y a des musiques qui vous donnent la chair de poule. J'ai sans doute eu besoin de partager cette chair de poule… 

 

 

CP : Dans presque toutes les interviews que j'ai pu lire, on vous interroge sur le peuple Rom et vous répétez que c'est l'écriture qui vous a conduit vers les Roms et non l'inverse. Ce livre aurait-il dépassé votre intention première ? A-t-il été perçu finalement comme vous l'escomptiez ?

LV : C'était sans doute naïf de ma part, je ne pensais pas que mon roman serait étiqueté « livre sur les Roms ». Pour moi, il s'agit d'un livre qui dit le poids du passé, de cet héritage à la naissance, plus ou moins lourd selon notre propre histoire et peut-être surtout celle de ceux qui nous ont précédés. Il s'agit du silence qui peut peser comme un couvercle trop lourd sur les existences, l'idée étant alors de le briser pour n'en faire qu'un souvenir. Et, ouf, peut-être alors mieux respirer.

 

 

 CP : Ce livre et le succès qu'il remporte change-t-il votre façon de vivre ?

LV : La reconnaissance est précieuse et nécessaire, qui apporte (un peu de ?!) confiance en soi. Elle fait aussi naître un sentiment nouveau : celui d'être moins seule. En écrivant ce livre, j'ai pu extirpé un peu de ce que j'avais dans le ventre. En le publiant, l'éditeur me permet de le partager. Le lecteur reçoit, c'est un cadeau sans nom quand il est touché…

 

 

Retrouver le livre

de Laurence Vilaine

dans notre librairie

CP : Un autre roman est en préparation. Pouvez-vous en parler ?

LV : Je sais à peu près où je vais. Mes personnages sont là, j'apprends en quelque sorte à les connaître. J'explore… C'est peut-être ça écrire, explorer des existences — et, à travers celles des autres, sans doute un peu la sienne. Je me laisse porter, j'aime cette idée de commencer une phrase sans savoir comment elle va finir.

 

 

CP : Votre écriture est poétique, ultra-sensible, prend aux tripes, mais reste délicate, sans excès, toute en retenue. Est-elle facile à venir ou au contraire, très travaillée ?

 LV : Ça dépend, je crois… Je ne lâche pas une phrase tant qu'elle ne « sonne » pas. Il y a musique dans la langue, il y a mélodie. Poésie, donc. Parfois elle est immédiate, parfois, non, et dans ce cas, il s'agit de chercher, de faire des pas de côtés, de revenir en arrière, de repartir en courant, de s'arrêter. D'accueillir les images qui nourrissent la phrase. D'accueillir l'émotion aussi et de l'autoriser à s'exprimer. C'est peut-être d'ailleurs cette émotion qui fait sonner la phrase. Et qui arrivera jusqu'au lecteur. Cette émotion  qui permet la rencontre.

 

Alors, j'ai repris le livre, tourné les pages et la musique des mots a, de nouveau, chahuté mes sens et réveillé un bel éclat de joie. Comme un petit fragment de bonheur à conserver jalousement en souvenir… 




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