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Le monde change, Beigbeder ressent de la peur et de la colère

Clément Solym - 10.10.2011

Interview - parti pirate - lecture numérique - Maxime Rouquet


Entretien avec Maxime Rouquet, président du Parti pirate. Au menu, livre numérique, droit d'auteur et autres enjeux de l'économie numérique.

Propos recueillis par Nicolas Gary


ActuaLitté : Comment allier une politique culturelle avec la défense des libertés des internautes ?
Maxime Rouquet : La véritable question serait plutôt : comment en sommes-nous arrivés à mettre en opposition l'art et le public ? Avec l'évolution des technologies, de nouveaux modes de diffusion apparaissent, et les usages se diversifient. Ces nouvelles opportunités devraient être mises à profit, au bénéfice des auteurs et des artistes !

 

Mais au lieu de chercher à aider les nouveaux usages à se développer en mettant en place un cadre légal au bénéfice des auteurs et des artistes [1], les intermédiaires d'hier et les politiques qui les écoutent essaient d'entretenir le plus longtemps possible un mensonge : que la technologie et le public ne peuvent être que les ennemis des auteurs et des artistes.

 

 

Pourtant, même la HADOPI a reconnu que ceux qui partagent le plus sont ceux qui dépensent le plus [2], et les études indépendantes [3] montrent que le partage n'a pas d'effet négatif, et a plutôt, au contraire, un effet bénéfique sur l'économie.

 

Le problème de la culture en France et dans le monde est que le droit d'auteur est de plus en plus détourné, pour maintenir artificiellement des systèmes d'édition et de distribution oligopolistiques. La législation actuelle favorise les marchés dominés et contrôlés par un petit nombre d'intermédiaires, au détriment du public, mais aussi des auteurs et des artistes.

 

C'est la situation d'oligopole de ces intermédiaires que le mouvement des Partis Pirates propose de remettre en question, pour réconcilier les auteurs et les artistes avec le public.

 

ActuaLitté : Que pensez-vous à ce titre de la dernière intervention de Frédéric Beigbeder, qui promet sa "main dans la gueule", à celui qui téléchargerait son dernier livre ?


Maxime Rouquet : Frédéric Beigbeder ne veut pas comprendre les enjeux liés à la dématérialisation. Il a une réaction humaine et compréhensible : le monde change, il ressent de la peur et de la colère. Contrairement à ce qu'il craint, le livre n'est pas amené à disparaître. Le secteur va évoluer, mais de la même manière qu'on voit le marché du vinyle réapparaître, il y aura toujours un public, et notamment des passionnés et des collectionneurs pour acheter des livres au format papier.

 

 

Le problème est que cette évolution naturelle est retardée par les entreprises qui bénéficiaient de l'ancien système, puisqu'elles vont perdre leur emprise sur le marché. Alors qu'hier quelques éditeurs pouvaient choisir quel livre méritait de sortir ou non, aujourd'hui n'importe quel auteur peut éditer soi-même son propre livre sous format numérique (voire éventuellement au format papier [4]).

Les maisons d'édition devraient accepter qu'elles ne soient plus un passage obligé et que leur rôle soit moins important, et oui, cela implique de revoir leurs marges. Elles devraient se concentrer sur la valeur ajoutée qu'elles peuvent apporter aux œuvres, notamment en accompagnant et en conseillant les auteurs.

 

Mais accepter le changement n'est pas facile et les éditeurs, tout comme Frédéric Beigbeder, préféreraient que le monde reste tel qu'il est, avec quelques intermédiaires qui contrôlent la culture, et seules quelques figures médiatiques emblématiques qui peuvent publier pour un large public. Consciemment ou non, ils s'accrochent à un modèle de plus en plus obsolète, et en dénigrant ainsi toute possibilité d'évolution, ce sont eux qui risquent de faire le plus de mal au livre.

 

Le vinyle en est bon exemple : le marché basé sur quelques oligopoles favorise un seul moyen de distribution à la fois. En basculant du vinyle au CD, on a presque tué un support qui était pourtant apprécié par beaucoup de collectionneurs, et qui revient aujourd'hui. En passant du CD au numérique, on va probablement faire la même erreur, alors qu'il y a un public de fans qui souhaitera toujours un support physique, et sera probablement prêt à mettre plus cher pour une version collector travaillée qui apporte une réelle valeur ajoutée à l'enregistrement.

 

C'est une erreur de se concentrer sur un seul mode de distribution, et c'est en essayant de protéger excessivement le livre papier qu'on a le plus de chances de faire vaciller l'écosystème actuel (et notamment les librairies) au moment où le livre numérique deviendra incontournable, car le marché basculera brutalement.

 

Au contraire, en s'y adaptant progressivement, on diminuerait l'impact de l'évolution des pratiques, et on éviterait de passer par une période de crise et de fermeture brutale des librairies, avant de se rendre compte qu'il restera toujours un public.

 

ActuaLitté L'article 6 de votre Déclaration des droits de l'internaute ne pourrait-elle pas s'appliquer également à ce cas de figure, par effet d'inversion?
"Nul ne peut imposer l'usage ni la possession d'une technologie numérique particulière, tant pour le matériel que pour les logiciels" ?

 

Maxime Rouquet : La Déclaration des Droits de l'Internaute [5] a pour but de définir les droits des citoyens du monde qui devraient être défendus sur Internet. On peut le voir comme un complément aux droits de l'homme (que nous sommes attachés à défendre) pour en définir la portée dans le monde numérique.

 

Ici, il s'agit donc du droit du public d'utiliser les technologies qu'il désire, par exemple pour accéder à un livre. Nous considérons que les citoyens devraient pouvoir choisir entre livre papier et livre numérique.

 

Nous savons que beaucoup d'auteurs et d'artistes ont du mal à accepter que le public puisse souhaiter accéder à leur œuvre d'une manière différente de celle pour laquelle ils l'ont réalisée. Si nous pensons que l'auteur ne devrait pas pouvoir dicter au public la manière dont il peut accéder à son œuvre, c'est aussi parce que nous savons que la découverte d'une œuvre va inciter naturellement le public à aller la découvrir ou les suivantes dans de meilleures conditions.

Nous ne trouvons pas normal que Frédéric Beigbeder empêche d'acquérir son livre au format numérique, ce qui le coupe d'une partie de son public (et de revenus potentiels).

 

Les auteurs attachés à un mode de diffusion particulier (livre papier, salle de cinéma ou de concert) devraient présenter leurs sentiments et expliquer à leurs fans pourquoi les privilégier, au lieu de chercher à interdire les autres.