Le sexe, la censure et les éditeurs de manga

Clément Solym - 20.01.2011

Interview - sexe - censure - manga


Entretien avec Jean-Marie Bouissou, auteur de l'édifiant Manga : Histoire et univers de la bande dessinée japonaise (éditions Philippe Picquier) et spécialiste du Japon contemporain et directeur de recherche à Science Po.


ActuaLitté :
Avant de rentrer en profondeur dans la problématique de la régulation de la pornographie, peut-être serait-il bon de revenir sur la place du sexe au Japon.

J.M. Bouissou : C'est l'exact opposé de la place que tient le sexe dans l’Occident chrétien. Au Japon, le sexe n'est pas un péché, au contraire le shinto glorifie le sexe et tous les plaisirs qui vont avec, quels qu’ils soient. Dans le shinto, la pécheresse n'est pas la femme qui s'adonne au sexe mais celle qui reste vierge.

Mais à côté de cette permissivité, depuis l'ère Meiji (1868-1912), et l'ouverture à l'Occident, il y a eu un important refoulement social. Les devoirs sociaux ont été mis en avant au détriment du sexe et des plaisirs. Cela a laissé peu de place pour satisfaire l'imaginaire débridé hérité du shinto. Cette tension permanente entre permissivité et contrainte a beaucoup contribué au développement de la pornographie, y compris dans les manga.
 
« Dans le shinto, la pécheresse n'est pas la femme qui s'adonne au sexe mais celle qui reste vierge »
 

ActuaLitté :
Justement, dans le cas des manga, pourquoi le sexe ou du moins les allusions sexuelles y sont-elles si représentées ? Quelle en est l'utilité pour les mangaka ? (NDR : La question ne concerne évidemment pas le secteur particulier des manga pornos)

J.M. Bouissou : Le manga pour adolescents connaît un vrai succès dans le monde entier parce qu'il parle de ce qui intéresse les ados du monde entier. Et parmi ces sujets, il y a le sexe. Les mangaka en parlent sans chichis. Mais pourtant, ça reste très cadré : à chaque étape de la scolarité correspond une découverte, les premiers émois, les premières tentatives de séduction, le premier baiser, et on ne fait généralement pas l'amour avant la fin du lycée. À ce titre, le manga est une véritable école de la vie, mais au fond, il est plutôt moralisateur. Bien évidemment, comme il faut vendre, on épice un peu la recette (NDR : à base de jupettes volantes et de petites culottes dévoilées).

Il existe une deuxième clientèle spécifique pour l’érotisme dessiné, ce sont les otaku (NDR : fans de manga, d’animation ou d’idoles, qui éprouvent parfois des difficultés à s’intégrer socialement et tendent à se replier sur leur passion). L’otaku est plutôt un timide et il cherche dans les mangas des figures de femmes qui ne lui font pas peur. Il s'agit souvent de femmes à l’apparence de filles-enfants. Cette demande des otaku, mais aussi la stupide prohibition des poils pubiens par la censure japonaise, ont conduit au développement du lolicom (NDR : contraction de lolita complex – l'attirance pour des filles très jeunes, comme la Lolita du célèbre roman de Nabokov). Les magazines lolicom sont apparus dans les années 80 et à partir des années 90 les grands éditeurs se sont mis eux aussi (prudemment) à surfer sur la vague.


ActuaLitté :
Quand on regarde l'histoire des tentatives de censure de la pornographie au Japon et quand on connaît un peu la mentalité shinto, on serait tenté de croire que le regard de l'Occident joue pour beaucoup dans cette volonté de régulation.

J.M. Bouissou : C'est évident. Aujourd’hui, le lolicom s’attire les foudres des associations qui combattent la pédophilie au plan international, et même l'ambassade américaine à Tokyo est intervenue discrètement. En outre, comme le manga s'exporte de plus en plus, les Japonais s’inquiètent de l’image qu’il donne d’eux. Le manga est donc confronté à de nouveaux critères de moralité. D'autre part, comme la population japonaise vieillit massivement, elle est peut-être moins portée sur les choses du sexe et davantage sur la bonne vieille morale.

« En outre, comme le manga s'exporte de plus en plus, les Japonais s’inquiètent de l’image qu’il donne d’eux »
 

ActuaLitté : Dans les 30 dernières années, le Japon a beaucoup tenté de réguler la pornographie, cependant les éditeurs ont toujours trouvé des moyens de contourner les interdits et la pornographie a continué de se développer. Est-ce que la régulation de la pornographie c'est quelque chose qui a du mal à passer au Japon ?

J.M. Bouissou :
L’opinion y est assez indifférente, mais la censure gêne les éditeurs parce que l’érotisme est bon pour leurs profits. La censure à l’ancienne, celle qui pourchasse les poils pubiens, périclite aujourd’hui. Elle est relayée par des mesures plus générales qui cherchent à combattre les mangas « nocifs » (NDR : yugai en japonais). Au Japon, il y a trois niveaux de censure. L'État évite de monter en première ligne pour éviter toute polémique.

Il a plutôt tendance à se décharger sur les régions et les communes, qui ont beaucoup de pouvoir autonome. Enfin, le dernier niveau est une censure citoyenne, exercée par des associations qui vont dans les librairies pour repérer les fameux mangas « nocifs » (NDR : yûgai en japonais) et les signaler aux autorités locales en leur demandant de les interdire d’exposition.

« c'est la première fois que les éditeurs se rebiffent comme ça »


ActuaLitté :
La régulation de la pornographie est un problème épineux qui revient cycliquement. Est-ce que vous voyez une évolution dans la situation cette fois-ci ? Notamment, par rapport aux éditeurs qui menacent de boycotter le Tokyo Anime Fair pour protester contre le durcissement de la censure à Tokyo par le gouverneur Shintarô Ishihara.

J.M. Bouissou :
Effectivement, c'est la première fois que les éditeurs se rebiffent comme ça. Au début des années 90, il y avait déjà eu une offensive de la censure, et ils avaient plutôt fait le gros dos en s'autocensurant un peu. Mais là c'est différent, c’est très symbolique parce que ça se passe à Tokyo, et le vieux Ishihara est un personnage très controversé. Il y a aussi des enjeux économiques pour les éditeurs, et les nouvelles mesures sont formulées d’une manière dangereusement vague. Enfin, peut-être les éditeurs craignent-ils que le Japon apparaisse rétrograde aux yeux de l’Occident en restreignant la liberté de la presse dessinée.

ActuaLitté :
Comment envisagez-vous la suite des événements ? Les éditeurs menaçant de boycotter le Tokyo Anime Fair et de monter leur propre festival tapent fort. Peut-on s'attendre à voir des négociations entre les éditeurs et les autorités tokyoïtes comme le souhaite le Premier ministre japonais, Naoto Kan ?

J.M. Bouissou : À vrai dire, je n'en sais rien... Ishihara est un personnage très entêté, il ne voudra sans doute pas reculer, et sa marge de manoeuvre pour négocier est assez faible. Mais le gouvernement central n’a pas beaucoup de moyens de pression sur lui. Quant aux éditeurs, ils ne prennent pas de gros risques politiques à s'opposer à Ishihara. Ils y trouvent peut-être même un intérêt en terme d'image.

De plus, il ont tout à fait les moyens de faire ce qu’ils disent en créant un nouveau festival, s'ils estiment que ça leur sera profitable.