Legs Éditions : à Haïti, transmettre la passion des livres

Nicolas Gary - 20.02.2018

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ENTRETIEN – Tout n’est qu’une affaire de passion, une histoire de folie, une envie d’engagement, de transmission. Et ce n’est pas pour rien que ça s’appelle LEGS, c’est cet esprit de partage, d’échanges, de legs aux générations futures qui les a animés et les anime encore aujourd’hui. Dieulermesson Petit Frère nous raconte sa maison, basée à Delmas.


Legs Editions
L'équipe fondatrice de Legs Editions, CC BY SA 2.0


 

ActuaLitté : Quelle est l’histoire de votre maison, et sa ligne éditoriale aujourd’hui ?
 

Dieulermesson Petit Frère : Eh bien, LEGS ÉDITION est une association éditoriale que nous (Mirline Pierre, Wébert Charles et moi) avons fondée en 2012 suite à de nombreux constats que nous avions faits dans le monde du livre, mais deux particulièrement nous ont motivés. Primo : nous avions voulu répondre à un besoin urgent en ce qui a trait à l’enseignement de la littérature. Il y a longtemps, depuis que l’on parle de réforme au niveau du système éducatif haïtien, que l’on réclame de meilleures conditions de travail dans les écoles publiques, qu’il y ait des professeurs compétents dans le système et pas toutes les histoires à nous faire dormir debout que l’on a l’habitude d’écouter à la radio.

Mais l’on n’a jamais soulevé la question des livres dans les écoles – je ne parle pas de manuels scolaires –, mais plus des textes littéraires d’auteurs classiques qui sont étudiés et enseignés dans les écoles, de préférence au secondaire. Durant tout mon cycle scolaire et universitaire en Haïti par exemple – et c’est le cas de beaucoup d’entre nous – je n’ai jamais vu un livre d’Etzer Vilaire ou d’Ignace Nau, alors que je les ai étudiés à l’école. On a voulu combler ce vide, rendre les textes classiques disponibles tant pour le compte des écoliers que des enseignants.


Secundo : en matière de réflexion, de critique sur la littérature, nous avons voulu aussi renouveler le discours sur la chose littéraire haïtienne, parce que trop confiné dans des affaires d’amitié, de clan, de groupe. Et, de plus, nous avons voulu écrire une contre-histoire de la littérature haïtienne en mettant l’accent sur les textes, les considérations esthétiques, théoriques et thématiques en dehors de toute conception biographique, idéologique, de classes contrairement à ce qui a été prôné par Pradel Pompilus et consorts.
 

Donc LEGS ÉDITION est une maison d’édition haïtienne spécialisée dans la publication de textes littéraires. Il fallait aussi mettre sur pied un canal en vue d’accompagner, de promouvoir les auteurs, et de dynamiser le marché du livre haïtien. La maison publie également des œuvres d’auteurs contemporains, des livres jeunesse et pédagogiques et notamment la revue Legs et Littérature. Nous entendons promouvoir la littérature sous toutes ses formes à travers tous les canaux, travailler à la sauvegarde du patrimoine littéraire et artistique haïtien, préconiser les valeurs haïtiennes et établir des passerelles de communication entre les littératures et cultures étrangères.


Legs Editions
 


Nous publions dans sept collections : « Voix féminines » qui regroupe les voix fortes de la littérature féminine d’Haïti dirigée par Carolyn Shread ; « Classique » qui prend en compte les grandes figures de la littérature classique et qui est, en grande partie, enseignée dans les écoles dirigées par Wébert Charles. La collection « Critique » publie des textes critiques, des réflexions sur la littérature dont les textes paraissent sous ma direction. « Jeunesse et je découvre », destinée aux enfants de 6 à 12 ans, est dirigée par Mirline Pierre. « Textes courts », consacrée à la publication de courts romans ou de longues nouvelles a pour directeur Marc Exavier.

La collection « Poésie » accueille des recueils de poèmes d’auteurs contemporains et « Centenaire » reprend les textes centenaires phares de grands auteurs haïtiens. Notre catalogue compte à présent 42 titres dont 10 numéros de revue. Et nous travaillons à le rendre plus riche avec le peu de moyens dont nous disposons.
 

Un coup d’œil sur notre site web (www.legsedition.com) permettra d’avoir plus de détails.

 

Comment vous inscrivez-vous dans le marché national ?
 

Dieulermesson Petit Frère : Le marché du livre en Haïti n’est pas assez dynamique. Il n’y a malheureusement pas de vraie politique du livre et de la lecture, ce qui fait que les gens n’ont pas libre accès aux livres. D’autant plus que la majorité de la population ne sait pas lire. Le livre ici n’est pas subventionné, il est ainsi relativement cher si l’on considère le pouvoir d’achat des gens qui est très faible. Il n’y a pas de service d’impression de qualité. Les métiers du livre ne sont pas valorisés. Il n’y a que deux ou trois librairies (à Port-au-Prince) pour l’ensemble du pays. Et parmi ces trois, il n’y a que la librairie La Pléiade qui reste une référence en la matière.
 

Toutefois, nous arrivons à nous trouver une place sur le marché. À côté des foires, des journées culturelles organisées dans les écoles, nos livres sont placés en librairie et sont aussi distribués tant bien que mal tant dans la capitale que dans les villes de province. À l’international, ils sont en ligne sur Amazon et d’autres sites marchands. Mais nous avons une politique de proximité. Nous allons dans les écoles, auprès des écoliers, étudiants et professeurs d’universités. Ainsi, nous arrivons quand à même à trouver un moyen pour écouler des titres.

 

Quelles sont les spécificités de l’industrie du livre sur votre territoire ?
 

Dieulermesson Petit Frère : Nous ne pensons pas qu’il soit possible de parler d’industrie du livre chez nous parce qu’il n’existe pas une vraie politique du livre, voire de la lecture. Comme souligné plus haut, aucun encadrement n’est donné aux opérateurs du livre et de la culture – et quand c’est fait, c’est sur la base de copinage –, cela fonctionne à l’image du pays. Les activités promouvant le livre et la lecture sont surtout le fruit d’initiatives privées ou personnelles, d’associations culturelles (foire dans les écoles, universités, villes de province…).


Legs Editions
Legs Editions, CC BY SA 2.0

 

L’État n’a pas vraiment une présence réelle quoiqu’il existe un ministère de la Culture et une Direction nationale du livre ! Ces institutions s’occupent plutôt de politique. Et c’est dommage ! Il y a certes une foire du livre organisée par la Direction nationale du livre, donc par l’État haïtien, toutes les fins d’année (Foire internationale du livre d’Haïti : Filha), mais elle a une portée politique. Toutes les maisons d’édition ou de distribution ne sont pas représentées. Elles sont choisies en fonction des rapports de proximité développés avec les responsables.


Par ailleurs, il y a la Fondation connaissance et liberté (Fokal) qui nous offre une subvention depuis l’année 2016 pour la réalisation de la revue Legs et Littérature, ce qui nous permet de tenir le coup. C’est la Fokal qui, depuis un certain temps, semble jouer le rôle du ministère de la Culture – et c’est une bonne chose il faut le dire –, car c’est elle qui est à l’écoute des opérateurs du milieu culturel et a aussi l’œil sur tout ce qui se fait dans le secteur.

Puis, nous essayons de développer des partenariats avec d’autres institutions, par exemple il y a l’Institution Éducative Notre Dame (INEND) qui nous a accompagnés en 2017 pour la réalisation d’un numéro de la revue, et depuis nous essayons de faire des activités avec elle. Il y a également la Galerie Festival Arts de Marie Alice Théard qui est à nos côtés depuis la parution du premier numéro de la revue. C’est grâce à une subvention de la galerie que nous avions pu réaliser les numéros 2 et 3 de la revue, et depuis nous avons fait de notre mieux pour garder ce partenariat, d’autant plus que Marie Alice met gratuitement des tableaux à notre disposition pour l’illustration de couverture de la revue.

En juin 2017, nous avons commencé une collaboration avec Pascale Monnin de la Galerie Monnin qui met aussi des œuvres à notre disposition pour la couverture de nos livres. Et récemment, le journal Haïti Monde, à l’occasion de notre dixième numéro consacré à « La Critique littéraire » nous a aussi rejoints pour des collaborations. Ainsi, nous arrivons à rémunérer (symboliquement) nos contributeurs, tels que nous l’avons toujours souhaité.
 

Sans oublier qu’en 2015, la Coopération suisse à travers l’Ambassade de Suisse en Haïti a financé la publication de 5 000 exemplaires d’un livre inédit d’Etzer Vilaire (La vie solitaire pendant l’occupation américaine) pour être distribués gratuitement dans les écoles secondaires du pays (de préférence les écoles publiques). 

 

Quelles approches avez-vous développées concernant le format numérique ?
 

Dieulermesson Petit Frère : Nous ne sommes pas encore dans le numérique. Pour l’instant, nous nous fixons sur le livre papier, le numérique représente pour nous quelque chose dont nous n’arrivons pas encore à saisir les contours. Cela paraît un peu compliqué à nos yeux…

 

Comment abordez-vous le marketing pour sensibiliser les lecteurs à vos ouvrages ?
 

Dieulermesson Petit Frère : Sur ce point, nous essayons d’utiliser tous les moyens : Internet, la presse écrite et parlée (par le biais des articles dans les journaux et les émissions radiodiffusées et télévisées auxquelles participent nos auteurs, et parfois nous autres, pour une plus large sensibilisation). Les réseaux sociaux nous sont aussi d’une grande utilité. Parfois, nous organisons des ateliers de lecture et d’écriture dans les écoles et dans certaines villes de province.


Legs Editions
Clément Benoît Legs Editions

 

D’autres fois, nous proposons des offres promotionnelles aux lecteurs en consentant des réductions intéressantes sur un certain nombre de titres. Il nous arrive aussi de parrainer certaines manifestations autour du livre et de la lecture organisées par des associations travaillant dans le domaine, ou des concours initiés par des organisations tenues par de jeunes écoliers, en leur donnant des titres à offrir aux gagnants. 

 

Que représente la contrefaçon – numérique – pour vous à ce jour ?
 

Dieulermesson Petit Frère : Quoique nous ne sommes pas encore dans le numérique, nous pensons que c’est un grave danger pour l’avenir livre, les auteurs – pour ne pas dire pour toute la chaîne du livre. 

 

Quelles sont les manifestations primordiales pour votre activité – nationales ou internationales ? Que vous apportent-elles ?
 

Dieulermesson Petit Frère : Il y a « Livres en folie », la plus grande foire du livre organisée chaque année à l’occasion de la Fête-Dieu par Le Nouvelliste et la Unibank, qui représente pour nous un atout majeur. C’est l’un de nos plus grands rendez-vous en Haïti où nous avons la chance de rencontrer nos lecteurs, nos acheteurs et de vendre le plus de titres possible durant l’année. Tout se passe la plupart du temps assez bien, car à ce moment il y a une grande et une réelle circulation du livre à travers tout le pays.

Puis, il y a la caravane « Livres en liberté », une initiative de la bibliothèque Georges Castera du Limbé (Cap-Haïtien), organisée environ trois à quatre fois pendant l’année dans les villes de province sous la houlette de Clément Benoit II à laquelle nous participons parfois. Dans le temps, il y avait la foire « Verrettes à la découverte du livre » qui se tenait dans l’Artibonite au cours du mois d’avril. Il y a eu trois éditions (2013-2015). Il y a les foires dans les écoles et les universités également… Ce sont autant d’activités qui nous permettent d’écouler des stocks et de rencontrer des lecteurs.
 

À l’international, il y a le Salon du Livre de Paris, la Foire du livre de Francfort qui nous permettent de rencontrer d’autres éditeurs, de discuter, d’échanger. Il y a également le Salon du livre de l’Association des études haïtiennes qui se tient chaque année en Amérique du Nord (États-Unis, Canada) et quelquefois en Haïti. Toutes ces activités nous permettent d’élargir notre réseau, de nous ouvrir aux autres.

 

Comment travaillez-vous avec les pays francophones ? Quels sont vos partenaires privilégiés ?
 

Dieulermesson Petit Frère : Nous sommes en train, pour l’instant, d’établir des dialogues avec certaines maisons d’édition, mais nous ne pouvons pas encore parler de quoi que ce soit, puisque les discussions ne sont pas encore abouties. À part ça, nous avons de très bons rapports avec Sabine Wespieser, qui est l’éditrice de Yanick Lahens en France (nous sommes ses éditeurs en Haïti). Au Canada, nous essayons de développer des relations avec des éditeurs également, mais il est un peu tôt pour en tirer des conclusions.

 

réalisé en partenariat avec

l’Alliance internationale des éditeurs indépendants




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