Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

“Les auteurs doivent désormais affronter les pratiques profondément anti-créatrices”

Auteur invité - 28.08.2017

Interview - prix littéraires édition - industrie commerce réompenses - prix littéraires fonction


Jean-Daniel Baltassat a commencé sa carrière d’écrivain en 1987 et a publié depuis plus d’une vingtaine d’ouvrages. Lauréat du prix Léonard de Vinci pour son roman Bâtards (éditions Bernard Barrault, 1991) et du prix Jean-d’Heurs du roman historique pour Le Galop de l’ange (Robert Laffont, 1997), il a également fait partie de la sélection Goncourt 2013 pour son dernier roman : Le Divan de Staline (Seuil, 2013). 

 

Il répond à cet entretien depuis la villa Clémentine, à Wiesbaden (Allemagne), où il séjournait en résidence d’auteur pour deux mois. 

propos recueillis par Sophie Léonard

 

Jean-Daniel Baltassat Photo : Hermance Triay 


 

Sophie Léonard – L’édition, la littérature, peuvent-elles se passer des prix ? 


Jean-Daniel Baltassat : Durant ces vingt ou trente dernières années, les métiers de l’édition, tous ceux particulièrement de l’édition dite « littéraire », ont été totalement bouleversés. Les grands groupes éditoriaux « globalisants » — Planeta, Hachette, Bertelsmann... — absorbent sans relâche tout ce qui fut l’édition indépendante et autonome. Ne leur échappe que les plus petits, négligeables économiquement. La razzia concerne tous les pays occidentaux.

En France, les îlots de résistance (Gallimard, La Martinière et Actes Sud) ne survivent qu’en devenant eux-mêmes des groupes voraces, absorbant à leur tour plus petit qu’eux. Le but de cette « industrie culturelle de masse » (au même titre que le cinéma) n’est en aucun cas la culture ou la littérature. Il s’agit uniquement d’une recherche de profits financiers à très court terme.

Aussi, les auteurs doivent désormais affronter (survivre !) les pratiques profondément anti-créatrices de ces entreprises : la surproduction de titres assurant des chiffres d’affaires importants, des livres à la vie/vente très courte (dépassant exceptionnellement un à deux mois d’exposition dans les points de vente), des choix de contenus à la mode et consensuels, l’obsession des traitements et des sujets « grand public » et une peopolisation intense des auteurs effaçant le texte derrière le visage de celui supposé l’avoir écrit.

Tout cela étant la condition sine qua non pour faire « pleuvoir où c’est mouillé » comme disait ma grand-mère, une règle incontournable des entreprises à but exclusivement financier. Dans ce paysage inquiétant, il est amusant de voir que les prix, justes ou injustes, sont devenus pour les auteurs le moyen le plus sûr d’échapper à l’engloutissement dans cette machine. Donc, oui, ils sont désormais indispensables. 

 

S.L. — Est-ce à dire, pour autant, qu’ils sont pertinents ? 


Jean-Daniel Baltassat :  Il est deux pertinences. L’une économique, et l’autre qui se voudrait « littéraire », ou du moins témoin d’une qualité des ouvrages. Certains des « grands prix » sont efficaces économiquement (en moyenne le Goncourt multiplie les ventes par quatre). D’autres non : le Renaudot ou le Médicis, par exemple. Mais il est aussi une multitude des « petits » prix. Eux n’engendrent aucun rebond des ventes.

C’est peut-être leur chance. Ils ont la possibilité (pas toujours saisie, c’est vrai) de promouvoir des « coups de cœur » bénéficiant à des auteurs à l’écart de la machine et de leur éviter l’engloutissement. Étrangement, cela assure une sorte de résistance. Que les choix faits soient « justes » ou « injustes » (ils sont toujours les deux à la fois !) n’est pas si important. Face au bonheur de la lecture, le parti pris me semble vital et le consensus ou l’unanimité bien suspects. 

 

S.L. — Que changent-ils pour un auteur ? Y a-t-il un avant et un après ? 


Jean-Daniel Baltassat :  Les camarades auteur(e)s qui reçoivent le Goncourt ou le Femina voient leur vie entrer dans une dimension très particulière. Il vaut mieux qu’ils ou elles soient préparé(e)s à ce choc. Il en a laissé plus d’un sur le carreau. En ces cas-là, l’écriture de l’après devient très souvent difficile. C’est le revers sombre d’une médaille intensément éclatante. 
 

La plupart du temps, la fête et la gloire sont plus modestes et éphémères. Selon la renommée du prix reçu, cela peut vous apporter quelques beaux mois, de belles semaines ou seulement deux ou trois belles journées avec des lecteurs, un petit regain de confiance et de ténacité à l’ouvrage.

Dans le meilleur des cas, les médias, les éditeurs peuvent se montrer plus attentifs à votre travail. Soudain, comme on dit, vous « existez »... Cela compte pour le travail à venir. Ou encore, c’est un très grand plaisir de voir que ceux qui vous accompagnent dans votre travail s’octroient un peu de la gratification et se récompensent de vous faire confiance. Cela rappelle que les auteur(e)s appartiennent comme les autres « aux métiers du livre ». À leur manière, ils ou elles assurent le salaire de dizaines de personnes. Ce n’est pas rien. 
 

Il reste une chose essentielle. À mon sens, les auteur(e)s seraient fous de croire qu’un prix reçu, petit ou grand (même un Nobel ne va pas sans doute !), soit l’assurance de la qualité ou de l’importance de son travail. On connaît trop les grands livres jamais primés et les mauvais trop souvent portés au pinacle. Pour cela, il n’est que le jugement personnel et la référence des auteurs que l’on admire le plus. Les approche-t-on seulement ? 

 

En partenariat avec l'agence Ecla


Jean-Daniel Baltassat – Le Valet de peinture – Editions Point – 9782757836385 – 7,20 € / ebook 9782221131411 – 9,99 €

Pour approfondir

Editeur : Points
Genre :
Total pages :
Traducteur :
ISBN : 9782757836385

Le Valet de peinture

de Jean-Daniel Baltassat

Un roman sur l'art, charnel et sensuel, débordant d'humour et de rebondissements... À l'automne 1428, Johannes Van Eyck se voit confier par son maître, Philippe de Bourgogne, une très étrange mission: aller au Portugal peindre un portrait qui révélera l'état le plus intime de l'infante Isabel. À trente ans, peut-elle être vierge et belle? Diaboliquement habile dans son art, mais serviteur soumis, Johannes se plie au caprice du duc. C'est compter sans l'intelligence d'Isabel. Maîtresse au jeu des dissimulations, elle refuse l'humiliante inquisition du duc et détourne le talent du valet de peinture. Le portrait qu'il peindra dira au monde la seule vérité que l'infante accepte de dévoiler. Et c'est par lui que Johannes Van Eyck deviendra le prince des peintres. Charnel, érudit, comique, écrit avec gourmandise et d'une modernité singulière, Le Valet de peinture est un roman captivant. C'est aussi une réflexion passionnante sur l'art et la liberté de l'artiste.

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