Les éditeurs allemands refusent d'être "les gazelles“ que chasse Amazon

Antoine Oury - 29.10.2015

Interview - Alexander Skipis - Boersenverein - amazon prêt bibliothèques


En défendant à la fois les intérêts des éditeurs et ceux des libraires, le Boersenverein des Deutschen Buchhandels a fort à faire, surtout au sein du deuxième marché du livre au monde. Alexander Skipis, directeur général de la Fédération allemande du Commerce du Livre, a répondu à quelques-unes de nos questions à l'occasion de la Foire de Francfort, ville qui abrite également le siège du Boersenverein.

 

Alexander Skipis - Frankfurt Buchmesse 2015

Alexander Skipis, à Francfort, devant la dernière campagne du Boersenverein, en défense de la liberté d'expression

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

En France, on constate depuis plusieurs années une augmentation de la production, et une baisse des tirages. Quelle est la situation de la production de livres en Allemagne ?

 

En Allemagne, la tendance n'est pas la même qu'en France. Ici, la production de livres est en baisse. Elle est passée de 93.000 ouvrages en 2013 à 87.000 en 2014. Est-ce sensé, au niveau économique, d’augmenter la production, tout en limitant les tirages ? Je peux difficilement juger, mais c'est toutefois bénéfique pour la diversité éditoriale.

 

 

Que pensez-vous des déclarations de Günther Oettinger faites à Francfort sur la réforme européenne du droit d'auteur et la création du marché unique numérique ?

 

Sur le fond, nous saluons naturellement ce plan, qui considère le marché numérique en Europe comme un seul marché Il faut réduire les obstacles et aussi se demander comment les ebooks circulent au-delà des frontières. Tout cela est définitivement dans notre intérêt.

 

L'interopérabilité est un autre des points importants. Ce que nous avons encore du mal à comprendre, c'est qu'un client soit restreint dans l’utilisation du livre qu’il a acheté, par exemple sur Amazon. Avec le système Kindle, les clients doivent acheter tous leurs livres sur Amazon. Ils ne peuvent plus en sortir avec leurs propres livres. C'est une forme de prison si l'on veut, que l'on ne peut accepter.

 

Les approches de la commission européennes sont fondamentalement bonnes, mais on doit aussi veiller à ce qu’il adviendra réellement par la suite. Il faut donc garder une certaine prudence, et éviter toute affaiblissement du droit d'auteur. Celui-ci reste l'un des garants les plus importants pour garantir aux artistes et aux éditeurs leurs conditions de travail.

 

 

Le Boersenverein a déposé plusieurs plaintes contre Amazon : considérez-vous le marchand comme un partenaire ou un ennemi ?

 

Nous luttons avec force et sans la moindre ambigüité contre Amazon. Pour nous, Amazon n'est pas seulement un concurrent – avoir un concurrent, c'est toujours bon – mais une entreprise qui a pour but de changer le marché du livre de manière fondamentale. Jeff Bezos a lui-même déclaré : « On doit pourchasser les éditeurs comme des gazelles. » Pour nous, c'est la preuve qu'une entreprise revendique son statut de monopole sur un marché. C'est-à-dire qu'il veut supprimer toutes les librairies et maisons d’édition et les remplacer par Amazon, qui deviendrait alors l'unique intermédiaire entre les lecteurs et les auteurs. C'est une évolution que nous n'accepterons pas pour des raisons liées à la politique culturelle. Cela modifierait d'office la qualité et la diversité du marché, qui serait alors extrêmement réduit.

 

L'Allemagne est le deuxième plus gros marché du livre au monde. Elle est un modèle de qualité et de diversité. Si Amazon atteint ses objectifs, tout cela est en jeu. C'est pourquoi l’Association des Libraires et Éditeurs allemands lutte avec force contre Amazon et son comportement sur le marché. Il y a des distorsions de concurrence, des abus de position dominante de la part d'Amazon sur le marché... Face à tout cela, nous tentons de trouver tous les moyens juridiques possibles. Sur tous ces points, Amazon n'a jusqu'à présent jamais coopéré.

 

Vorsicht Buch - Frankfurt Buchmesse 2015

« Qui aime les livres les achète en librairie », campagne allemande de promotion des librairies

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

Pour la mise en place du prêt de livres numériques en bibliothèques, quelle solution vous semble préférable ?

 

Le prêt des livres numériques par les bibliothèques est évidemment un bon moyen pour que les gens aient accès aux livres. Nous préférerions néanmoins une solution contractuelle, qui permet aux bibliothèques et aux éditeurs de négocier des licences. Une convention entre les différents opérateurs est toujours préférable, car les intérêts des uns et des autres seraient toujours mieux représentés. Les règles juridiques sont toujours à l'emporte-pièce, et mènent finalement à davantage d'incompréhension et de frustration.