Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

“Les prix littéraires condamnés : l'histoire sonne la fin de la société verticale”

Auteur invité - 11.09.2017

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Ancien professionnel du livre, Olivier Bessard-Banquy est professeur des universités, spécialiste des lettres et de l’édition contemporaines. Son travail de recherche porte notamment sur le développement du marketing dans le monde des lettres. Avec lui, sont passées au crible les récompenses littéraires... 


Olivier Bessard-Banquy - Photo : Delphine Sicet 

 

Propos recueillis par Delphine Sicet 

 

 

Delphine Sicet – Pouvez-vous nous dire quelques mots sur l’histoire des prix littéraires, et tout particulièrement sur le prix Goncourt ? 
 

Olivier Bessard-Banquy – Le Goncourt est né de la volonté de mécènes souhaitant que leur fortune serve un but louable : aider des écrivains de qualité en les pensionnant et valoriser de jeunes talents ayant besoin d’être poussés, sinon soutenus. On ne peut pas vraiment dire que cette logique ait été dévoyée. C’est son succès qui en quelque sorte a changé la nature du Goncourt.

Àpartir de l’entre-deux-guerres, et d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs de Marcel Proust, le battage journalistique s’est nettement accru et le public a commencé à être électrisé par cette atmosphère de compétition. L’espoir de décrocher un prix a de fait été un des éléments structurants de la vie littéraire pour les auteurs et les éditeurs. Des livres sont désormais publiés dans cette logique et doivent correspondre à ce que les jurés peuvent distinguer. Des auteurs sont choisis pour leurs accointances journalistiques.

Il importe désormais, sinon d’être couronnés, en tout cas d’être sur les listes de sélection pour bénéficier de cette petite effervescence journalistique et de l’attention des libraires. Entre l’exploitation en poche et la vente par correspondance via les clubs après 1950, les ventes de droits cinématographiques, les possibilités économiques deviennent gigantesques. La publication d’un livre ressemble dès lors à une sorte de jeu de casino. Mais c’est tout sauf un jeu de hasard. 
 

C’est-à-dire ? 

 

Olivier Bessard-Banquy – Les membres d’un jury sont des membres de maisons d’édition, ils sont cajolés par leur éditeur dès qu’ils sont sélectionnés pour intégrer ces cercles très convoités, c’est d’ailleurs là l’intérêt premier d’être juré. Ils deviennent très sollicités même si leurs livres ne se vendent pas beaucoup. Ils vivent pour ainsi dire pensionnés comme sous l’Ancien Régime, invités à déjeuner ou à dîner dans des lieux de prestige... En retour ils votent pour leur éditeur, c’est la reconnaissance du ventre en quelque sorte. 
 

“Chacun sait bien que les prix ne vont pas aux meilleurs, ou alors par accident”

 

Certains parlent de corruption sentimentale. Les jurés votent pour leurs amis, leurs collègues, leurs proches, ceux qu’ils connaissent et dont ils ont vaguement lu les livres. Les choses ont évolué depuis l’arrivée de Bernard Pivot. L’animateur a été coopté pour sauver le Goncourt et lui redonner en quelque sorte un peu d’indépendance. Mais les enjeux sont gigantesques et les jurés sous pression. Les prix, de fait, ne récompensent jamais la qualité.

Ce qui compte, pour les jurés, c’est ce qui peut satisfaire le plus large public à l’intérieur d’un cercle d’influences où globalement il s’agit de récompenser celui qui fera les affaires de la maison. 
 

La course au fameux bandeau rouge conduit à une standardisation des œuvres littéraires ? 

 

Olivier Bessard-Banquy – Un ouvrage pour le Goncourt doit être d’une veine réaliste simple, tout public, et surtout divertissant. Michel Houellebecq a écrit La Carte et le Territoire en suivant cette contrainte quasi oulipienne, et c’est ainsi qu’il a été récompensé et non quelques années plus tôt avec Les Particules élémentaires, livre-choc, trop clivant. Il existe bien sûr des contre-exemples et des accidents. 
 

Toutefois, la standardisation dans les lettres n’est pas, loin de là, imputable à la seule logique des prix, c’est un phénomène beaucoup plus vaste.

Les pratiques culturelles ont évolué. La masse des gros lecteurs diminue au fil des générations alors que celle des lecteurs occasionnels se maintient à grand-peine. Ce qu’on appelle lecture aujourd’hui n’a plus rien à voir avec ce qu’elle était hier. Des lectures de divertissement d’un côté, de travail de l’autre perdurent ; les lectures d’études, de réflexion personnelle, ont perdu de leur importance. 
 

L’essor des médias de masse fait que toute production commerciale grand public est surexposée. Depuis les années 1970, cette production se retrouve directement présentée à un public de moins en moins lettré au fur et à mesure que la sélection des élites se fait par les sciences et les mathématiques. La qualité d’expression, la richesse de la langue ne sont plus un critère d’appréciation. Et puis globalement, collectivement, nous ne voulons plus des hiérarchies culturelles imposées d’en haut. Ce contexte a favorisé une explosion des littératures grand public qui fonctionnent sur la sempiternelle reproduction du même patron d’écriture, comme jadis les volumes Harlequin.
 

“Les lieux de la critique littéraire ne sont plus hermétiques” (Thierry Guichard)

 

Il y a maintenant du roman de gare chic, y compris chez les éditeurs les plus branchés. Les auteurs ont intégré cette évolution. Souvent, les livres sont spontanément travaillés dans l’optique de plaire et de décrocher des prix. La critique existe encore, mais elle est de plus en plus en échec face aux logiques puissantes de la promotion. Les éditeurs parisiens se sont adaptés avec pragmatisme à l’évolution d’un monde républicain vers un monde hyperdémocratique.

Heureusement, en France nous avons des contre-pouvoirs, à commencer par les libraires indépendants qui peuvent découvrir auteurs ou éditeurs qui ne sont pas dans cette logique de production industrielle sans substance. 

 

Pourquoi les petites maisons d’édition ne décrochent-elles jamais de « grands » prix ? 

 

Olivier Bessard-Banquy – La petite édition n’est pas équipée pour faire face aux conséquences d’un prix d’importance. Un Goncourt, c’est environ 200 000 exemplaires au bas mot, cela demande des équipes outillées pour gérer une telle opération technique, industrielle, commerciale, médiatique... 


Et puis les jurys sont un micro-milieu, bien souvent les petites maisons d’édition ne comptent pas auprès de ces auteurs germanopratins. Ce sont des Parisiens qui connaissent peu, voire pas du tout, ce qui n’est pas publié chez Gallimard ou Grasset. Actes Sud a mis trente ans avant de recevoir un prix, et encore cette maison a-t-elle entre-temps considérablement grossi. 


Les petites maisons peuvent gérer des prix moins prestigieux avec un plus faible impact économique. Mais elles doivent être professionnelles avec, généralement, dix à vingt ans d’expérience, comme aujourd’hui Finitude ou Monsieur Toussaint Louverture. 

 

Tous les prix sont-ils comparables dans leur fonctionnement ? 


Olivier Bessard-Banquy – Les prix fonctionnent globalement selon deux logiques distinctes : La logique académique d’un côté : l’œuvre sélectionnée par une élite doit plaire au grand public dans une perspective quelque peu populiste. Les prix Renaudot et Médicis semblent parfois un peu plus exigeants, mais c’est le Goncourt qui dans l’ensemble permet de vendre le mieux. 


Christmas #19 - The Timberland Santa
Noël, période cruciale – Kevin Dooley, CC BY 2.0

 

La logique des prix médiatiques, contraire : le choix est alors censé être celui d’une assemblée d’anonymes choisis pour leur passion de lecteurs. Il s’agit alors d’une organisation hyperdémocratique qui revient à peu de chose près au même, avec une sélection arbitraire de livres parmi ceux qui se sont imposés par la critique ou par la vente. Ce sont bien souvent des livres de maisons à la mode qui se voient couronnés. 
 

Quel sens ont alors les prix ? 

 

Olivier Bessard-Banquy – Les prix constituent un système qui a ses vertus. C’est un tamtam qui touche le grand public pour qui ils sont un repère dans la grande masse des livres qui sortent. Ainsi le prix a-t-il un rôle, une logique et un intérêt dès lors qu’il est entendu qu’il n’y a rien de méritocratique dans ce système. C’est un jeu très complexe de luttes d’influences. D’ailleurs, aujourd’hui, l’objectif des prix littéraires et tout particulièrement du Goncourt est de masquer une perte d’influence en couronnant systématiquement le livre le plus attendu ou le plus consensuel. 
 

Les prix sont condamnés par l’évolution de l’histoire. Le public ne voit plus de raison de suivre des avis d’experts. Cela correspond à une société verticale qui a vécu. La société évolue pour aller vers une hyper-démocratie cybernétique. Dans le monde horizontal qui est le nôtre, ce sont les plus malins qui savent faire le buzz qui réussissent à s’imposer face aux autres. La logique des prix est en quelque sorte sauvée par Noël, car il est bien commode de savoir quel livre offrir sous le sapin.

Ceux qui retirent le plus d’avantages aujourd’hui du système des prix sont les jurés. Pour rien au monde ils n’abandonneront leurs prérogatives et leur confort, mais la société les contraindra peut-être demain à en rabattre... 

 

En partenariat avec l'agence Ecla


article tiré de l'édition automne/printemps 2016-2017

 


Olivier Bessard-BanquyLa fabrique du livre. L'édition littéraire au XXe siècle – Presses universitaires de Bordeaux – 9791030000917 – 29 €

 

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