"Les thrillers pour les 14-18 ans c'est compliqué, il faut une véritable originalité"

Nicolas Gary - 02.04.2015

Interview - traduction mélodie - littérature jeunesse - récit vue subjective


Blackbird. Avec ce titre, Anna Carey aurait rangé l'immensité de fans de Paul McCartney derrière elle. Et il est vrai que son roman a bien quelque chose de la chanson de l'ancien Beatles. « Blackbird singing in the dead of night / Take these broken wings and learn to fly »... La ligne mélodique est inscrite dès les premières pages : la maison s'essaye au genre polar/thriller, orientation Young Adult. Récit d'une expérimentation avec Charlotte Mériaux, l'éditrice et le traducteur, Éric Moreau. 

 

 

« L'histoire est dans l'air du temps, pourtant chez Bayard nous n'avions pas de romans dans cette veine. Le phénomène Hunger Games a ouvert la porte à une littérature pour ados mettant en scène une certaine violence. Bien sûr, elle n'est pas gratuite ; elle sert la force de la tension dramatique et un certain propos », explique Charlotte. « La première scène est glaçante : on rencontre l'héroïne, allongée sur les rails tandis qu'une rame de métro fonce vers elle. Pour le lecteur, la situation initiale est à la fois déstabilisante et totalement addictive. »

 

Et surtout, une narration qui déploie tout le long un « tu » qui s'adresse directement au lecteur. « Presque un livre dont on est le héros, », poursuit Éric, « le lecteur devient le personnage, immédiatement pris au piège, pourchassé. On plonge immédiatement. C'est terriblement efficace, pour immerger dans le livre. » Une vue subjective, comme dans un jeu vidéo : « C'est le recours à la deuxième personne qui fait toute la personnalité du roman. »

 

Ce premier chapitre mêle angoisse, interrogation et stress : une jeune fille doit échapper à des personnes qui n'ont qu'une intention, la tuer. « Elle n'a aucun repère pour s'en sortir : elle ignore qui sont ses alliés, qui sont ses ennemis ; potentiellement, tout le monde peut vouloir la tuer. L'auteur entretient volontairement des lignes floues », note l'éditrice.

 

 


 

 

 

Le livre, découverte par l'intermédiaire de l'agence anglaise Rights People, avait immédiatement convaincu. « Cela correspondait à un genre absent de notre catalogue. Les thrillers, pour les 14-18 ans, c'est compliqué : à cet âge, ils peuvent largement aller se servir dans les rayons de littérature pour adultes. Il faut qu'il y ait une véritable originalité, une vraie personnalité, pour qu'on décide de se lancer », explique Charlotte Mériaux. L'achat des droits n'a pas souffert de longues négociations, alors même qu'un second tome est en préparation. « Nous ignorions quel était le contenu du tome 2 quand nous avons acquis les droits du premier. Voilà qui ajoutait à l'angoisse générée par la lecture du roman... Mais nous ne sommes pas déçus ! », plaisante-t-elle.

 

Et si les gens heureux n'ont pas d'histoire, le livre est au comble du bonheur : « Éric a su trouver la traduction juste, très rapidement. » Mais le traducteur nuance : « Le transfert de langue exige de trouver le juste milieu. L'anglais déploie facilement un langage plus cru, et, sans gommer cela, il faut l'adapter. » Ni trop d'argot ni de langage oral, pour ne pas donner de mauvaises impressions. « Sans trahir l'esprit ni la lettre, il faut arriver à toucher un lectorat plus jeune, et que le niveau de langue sonne juste. »

 

« Dosage et bricolage, ce sont les maîtres mots ! » Et avant tout, saisir la musicalité du livre, « indispensable pour saisir cette narration ».

 

Blackbird dispose aussi d'autres arguments, jouant avec différentes polices d'écriture, pour mieux coller aux narrations. Trois formes, pour que le lecteur distingue mieux les passages, mais également lui apporter des pauses. « La narration à la deuxième personne, avec ses phrases courtes, ciselées, a quelque chose d'éprouvant. Le changement de typo accompagne les changements de narration, sortes de petites pauses que créent les rares passages où le récit utilise un point de vue plus classique, avec l'emploi de la première ou de la troisième personne », se souvient Charlotte Mériaux.

 

Parce qu'en plus de cette narration au présent, le texte alterne flash-back et rêves : l'héroïne part à la découverte d'elle-même. « Et en l'absence d'un narrateur omniscient, le lecteur accumule un faisceau d'indices, en même temps qu'il devient le personnage. Cela a quelque chose du film Memento de Christopher Nolan. L'apprentissage simultané du lecteur/personnage était une gageure de l'auteure elle-même. »

 

 

 

 

Le texte établi, Bayard souhaitait donner au livre un caractère plus attrayant : la quatrième de couverture rompt avec le tutoiement constant, exposant une liste de faits, bruts de décoffrage. « Nous avons décidé de ne pas garder la couverture américaine sur laquelle était représenté un visage féminin. Cela nous paraissait trop clivant, car le roman est totalement mixte, et nous voulions conserver les codes du thriller, avec le noir et le rouge (notamment le jaspage — coloration de la tranche — presque fluo) et l'idée du labyrinthe, qui représente le dédale des rues de Los Angeles. »

 

Chose amusante, l'édition allemande a travaillé une couverture à peu près identique. 

 

 

Blackbird, couverture américaine chez HarperTeen et couverture de Random House CBT

 

 

Blackbird bénéficie d'un tirage de 12.000 exemplaires et d'une mise en place de 10.000 exemplaires dans les librairies et points de vente. « Nous n'avons pas spécialement dans l'idée de publier d'autres romans dans la même veine que Blackbird. Sauf si, comme pour celui-ci, nous avons un coup de cœur pour un autre projet du même genre », explique Charlotte Mériaux.

 

Éric Moreau est d'ailleurs en train de travailler à la traduction du second volume. « Je ne peux rien trahir, mais on pourrait parler de... riposte dans ce qui clôt ce diptyque. Et ce n'est pas moins tendu. » Après une carrière de 15 années dans le polar, le traducteur sait de quoi il parle : « Mon premier roman racontait l'histoire d'un tueur en série qui assassinait des auteurs de polars... » 

 

C'était Le tueur des ombres de Val McDermid. Le livre, paru en 2001 avait fait plusieurs dizaines de milliers de ventes. « Lui aussi, il jouait sur les polices de caractères, pour différencier les séquences narratives. » Blackbird est donc entre de bonnes mains. 

 

 

Retrouver Blackbird, Cours ou Meurs, en librairie