Librairie Stendhal à Rome : “On est cohérent quand on est honnête”

Nicolas Gary - 26.05.2018

Interview - libreria Stendhal Rome - librairie française Rome - Marie Eve Venturino


La librairie française de Rome est une librairie historique dont la date de création remonte à 1955. Salariée depuis 10 ans dans cette librairie, mais déjà libraire avant d’arriver en Italie, Marie-Ève Venturino a pu bénéficier d’un dispositif expérimental de prêt porté par la Centrale de l’édition et le CNL, afin de la reprendre en décembre 2016.


Après un an et demi, une restructuration complète des lieux et la mise en place d’un tout autre projet culturel, la librairie rebaptisée Libreria Stendhal, a vraiment pris un nouveau départ.
 

Libreria Stendhal de Rome

 

 

Quelles sont les spécificités historiques du marché du livre en Italie ?

 

Marie-Ève Venturino : Non pas que l’encadrement institutionnel fasse tout en matière de lecture, mais considérons quand même quelques données : pas de loi Lang et ses corrélats, pas de CNL, pas de mécanismes d’aides régionales, pas ou peu d’achats des collectivités territoriales… voilà le cadre italien. Dans ces conditions on peut donc imaginer l’état du marché.

 

De plus, on assiste à une scission de la distribution, d’un côté deux géants de la distribution qui tiennent quasiment tout le marché et dictent ainsi leurs conditions, et de l’autre, de l’autodistribution pour les petits éditeurs indépendants. Devant la grande difficulté d’ouvrir des comptes chez ces deux grands distributeurs, des grossistes fleurissent, mais qui peuvent aussi fournir écoles, etc. Ce qui pénalise évidemment les libraires. D’ailleurs, il existe très peu de libraires indépendants en Italie. Résistent les chaînes, appartenant aux grands éditeurs-distributeurs…

 

Il y a aussi, et cela en découle, une grande crise de la lecture, l’AIE Association italienne des Éditeurs annonce un taux de lecture de 42 % en Italie contre 70 en France, doublée d’une crise tout court, comme tout le monde le sait. Le marché du livre français en Italie est lui aussi en crise. Les librairies françaises de Milan et Venise ont fermé.

Et même s’il représente un marché de niche, spécialisé, destiné à une population relativement aisée, il est en difficulté, car le français est moins parlé et étudié, les institutions françaises en Italie ont moins de budgets, et donc font moins d’action autour des auteurs et des livres, et beaucoup de livres français sont traduits donc peuvent être lus en italien.

 

Comment établissez-vous votre sélection d’ouvrages mis en avant ?

 

Marie-Ève Venturino : Le choix des livres est pour moi une question cruciale de même que la constitution des fonds. Notre librairie fonctionne à 75 % sur les fonds et 25 % sur les nouveautés. Il est difficile d’extraire une logique globale, car chaque secteur a des dynamiques qui s’apparentent au fonctionnement d’une librairie spécialisée. Les secteurs littérature, sciences humaines, jeunesse/BD sont équilibrés et ont des poids relativement équivalents.

 

Pour nous démarquer, nous devons avoir une identité forte malgré cet éclatement des secteurs. Ici c’est la cohérence qui fait l’identité, à travers des choix exigeants, voire difficiles. Malgré cela, je ne conçois pas la librairie comme un lieu de prescription, nous croulons sous les injonctions à lire-consommer, elle doit être en revanche le lieu de l’élaboration du choix, tant du libraire que du lecteur face aux différents rayons. Les livres se doivent de répondre à ces critères, les secteurs avoir une vraie identité, être construits, pensés.

 

Ce travail sur les fonds nous appelle à avoir des compétences que je qualifierais de binationales, car nos clients connaissent aussi bien les catalogues français que les catalogues italiens, et nous nous trouvons être représentants de l’édition française ; mais ceci dans la porosité et des résonances que celle-ci peut avoir dans le débat d’idées italien ou le travail de l’édition italienne. Les sujets se répondent, se questionnent, s’influencent. Et c’est vraiment cela qui est passionnant dans ce lieu d’échanges matérialisé par la librairie française à l’étranger, et ce que les clients viennent chercher.


Libreria Stendhal de Rome

 

En 27 ans de métier, ma vision de la librairie indépendante a bien sûr changé et si quand j’ai débuté, les librairies indépendantes se devaient d’être consensuelles, de tout avoir, d’être ouvertes à tous les publics, je défends le contraire aujourd’hui. On ne peut plaire à tout le monde. On ne peut satisfaire la frénésie du tout, tout de suite. On est cohérent quand on est honnête. L’honnêteté ici est subjective. L’honnêteté ici prend parti. De défendre des contenus. Et d’en exclure d’autres. De ne pas jouer le jeu de l’industrie culturelle même si nous faisons partie du système.

 

Ce n’est pas toujours un message facile à faire passer, il est exigeant, mais il s’agit d’une résistance culturelle, et ce, par les livres. Instrument par excellence de la subversion, celle de la lenteur, de la pensée, de la construction, et c’est ce que nous faisons en librairie par l’intermédiaire de l’ossature de notre fonds. Les textes fondamentaux veillent, les fantômes règnent et débattent avec les nouveautés, d’héritages en influences, réponses et prolongements se côtoient de rayon en rayon, d’un centimètre carré à l’autre. Le sens naît de là. Non pas de l’injonction publicitaire ou de l’opération commerciale, mais de ces constructions.

 

À ce jour, à quelles problématiques faites-vous face ?

 

Marie-Ève Venturino : Il y a plusieurs catégories de problématiques, commençons par les problèmes d’ordre concrets : transport, frais annexes et prix du livre.

 

En Amazon (ie), le temps c’est de l’argent et même plus, c’est de la perte nette de clients. Sur une période de 10 ans que je peux analyser en personne, non seulement le coût des transports a augmenté, mais les temps de livraison ne se sont pas améliorés. D’ailleurs le poste transports explose, car pour ne pas prendre de risque (notamment lors de venues d’auteurs de ne pas avoir les livres), nous devons souvent avoir recours aux DHL.
 

Imputer ces coûts sur le prix public alors qu’avec un smartphone un client peut vérifier immédiatement le prix Amazon.it sur les livres français qui n’est jamais majoré (je reste sur le cas de l’Italie) a ses limites. Si nous devions imputer coût des transports, coût de la TVA à reverser à l’État italien (car nous sommes des importateurs, et donc ce montant TVA est du coût non récupérable), nous devrions appliquer une augmentation du prix de couverture français de quasi 13 %... impensable.

 

Si là-dessus nous imputons les prix export du groupe Hachette encore seul distributeur à pratiquer un prix export majoré par rapport au prix de couverture français de 5,5 %, si nous imputons aussi les frais de pieds de factures pratiqués par Hachette et Interforum, d’un montant de 2 % et plus, alors dans ce cas la majoration devrait être de quasi 17 % au global ! Alors que fait-on ? On rogne notre marge. Dans le cas de livres scolaires, dont par exemple les remises sont basses, doublées de frais supérieurs de transport, car les livres sont plus lourds… ce marché-là ne nous permet même pas de respirer.

 

Ajoutons là-dessus le problème des livres de Français Langue Etrangère. En tant que librairie française, nous devenons naturellement référents en matière d’apprentissage du français. Nous devons ainsi être très compétents sur les différences entre méthodes, préconisations diverses spécificités pédagogiques… etc. très bien ! Rappelons au passage que notre quasi « seule » chance d’obtenir des ventes facturées et institutionnelles concerne ce secteur… Et là arrive le coup de massue.


Libreria Stendhal de Rome

 

Car alors même que nous avons des comptes ouverts chez tous les distributeurs français, que les contrats de vente ne spécifient aucune restriction, des maisons d’édition ont le droit de ne plus faire servir par le distributeur leurs livres sous le prétexte d’« exclusivité de distribution ». En France, ceci serait inconcevable, bien sûr. À l’étranger non. Une maison d’édition peut décider qu’il est plus « facile », « économiquement avantageux » ou plus officiellement que le travail est mieux fait par un distributeur local qui a une équipe sur le terrain, de confier « exclusivement » le marché à un distributeur local. La conséquence pour nous étant que les conditions commerciales changent du tout au tout. Avec diminution quasi de moitié de la remise, pas de droit de retour et un paiement en proforma.

 

Dans ce cas, qu’il n’y ait pas de « contrôle » d’un tiers pouvant défendre les libraires mis en grande difficulté économique nous fait pointer du doigt la faiblesse et le peu de considération des services exports des grands groupes à notre égard. Le fait est que l’analyse du marché de l’export se fait bien souvent par de purs commerciaux, formés à la finance, mais pas forcément au livre. Ou bien si, formé à l’analyse d’une marchandise comme une autre dans un système économique comme un autre. Mais l’économie du livre ne peut être analysée de la sorte. Sous peine d’extinction d’un écosystème fragile.

 

Enfin, les aides CNL sont plafonnées à 15 000 € par an, quel que soit le CA total de la librairie. Il n’est pas non plus évident de les obtenir chaque année. De plus c’est un toit global, prenant en compte les différents types d’aides. Travaux, informatisation, animations et stock. Si une année on doit faire des travaux, on ne fait pas d’animations ? Ce toit global pose problème et dans un cas par exemple de reprise où le chantier est total et où chaque action est primordiale, des secteurs sont sacrifiés ou bien non, mais les finances sont immédiatement et structurellement fragilisées.

 

Mais plus largement, nous devons penser notre condition générale qui passe aussi par nos conditions générales de travail et de ventes. Et là nous arrivons à la question des distributeurs.

 

Quelles sont vos relations avec les distributeurs ?

 

Marie-Ève Venturino : Le maillon de cette chaine qui, de logistique est passé à décisionnaire sous les auspices favorables de l’industrie du livre et des dérives de l’industrie culturelle en général dont parlait Adorno il y a déjà plus de 70 ans, c’est la distribution.

 

Représentante par excellence du système économique, elle génère bien souvent des rapports exclusivement commerciaux, où les intérêts unilatéraux peuvent se lire dans les contrats qui nous lient à elle, ou aux organismes dits de « défense » du livre, ou exportation du livre, ou d’autres appellations, sous forme de listes de devoirs sans corrélats de droits. La distribution actuellement n’est plus une entreprise, mais un pouvoir.

 

Dans cette chaîne du livre où traditionnellement le suivant est le client du précédent (auteur-éditeur-distributeur-librairie), nous sommes tous devenus clients des distributeurs, maillon industriel du système. D’ailleurs parfois les deux maillons centraux ne font qu’un, où le rapport de force est décidément consommé.

 

Il y a en France un peu plus de contrôle grâce à la loi Lang de 1981 ayant introduit une variable qualitative aux négociations des remises. Idem dans le cas du label LIR qui comporte un volet invitant à un encadrement des relations commerciales entre distributeurs et librairies indépendantes et des rapports de force.


Libreria Stendhal de Rome
 

 

À l’étranger c’est bien différent. Tout d’abord parce que l’interface qui connaît et peut défendre la librairie, dans son travail spécifique et son profil particulier, en la figure du représentant, ne nous visite que rarement et les profils de ceux-ci, jadis d’anciens libraires connaissant le terrain, a pour beaucoup glissé vers un profil purement commercial. Le commercial l’emporte dans la logique de l’industrie culturelle.

 

Alors dans un type de librairie où le fonds compte plus que les opérations commerciales et les nouveautés, où l’immobilisation est grande, et dans un contexte d’extrême concurrence, on comprend bien que la bataille sur nos « conditions » est bien la bataille pour notre condition. Les enjeux sont vitaux. Alors il faut négocier. Mais négocier seul, et c’est bien le problème.

 

Encore faudrait-il parler de la même chose. Le livre du libraire est-il le même livre que celui du distributeur ou de l’interlocuteur credit manager avec qui l’on parle ? Eh bien non. La nuance qualitative à l’export est bien souvent reléguée à un vocable obsolète contre la notion prépondérante du quantitatif. Le dialogue commence bien souvent non pas par « ah oui cette librairie que je connais… », mais par « Ah… vous faites tant de CA… » Plutôt qu’à la défense de catalogues pointus ou l’évocation des risques encourus à garder des stocks et de travailler des titres difficiles, est conseillé le travail des catalogues supermarchés, à l’évocation des conditions difficiles liées aux coûts de l’importation est opposé le choix que nous avons fait en venant nous installer dans le pays.

 

Dans tous les cas, il s’agit de notre responsabilité. Et nous devons en payer les conséquences, car c’est comme ça et pas autrement.

 

Quel regard portez-vous sur l’industrie du livre ?


Marie-Ève Venturino : Il faut évoquer la condition de librairie indépendante (ici ou ailleurs). Historiquement, la librairie est née du geste de l’éditeur, alors librairie-éditeur. C’est un maillon de la chaîne du livre, qui prolonge les gestes de chacun, qui parle d’un auteur, d’un éditeur, d’un catalogue, d’une thématique qu’il a à cœur, d’un sujet de société qui émerge de façon essentielle et urgente dans le panorama de la réflexion commune.

 

Être Librairie c’est ça, c’est représenter l’ouverture, la diversité, la multitude.

 

Le livre reste encore subversif. Être libraire indépendant l’est plus que jamais. Résister à ce qu’on nous fait croire, résister au diktat de combien de chiffres on doit faire et comment.... Voilà l’avenir de la librairie indépendante, et ce modèle devrait être un modèle accompagné et protégé. Car garant d’un écosystème lui aussi à défendre.

 

Sinon alors tous vers Amazon. Vendons des produits de grande consommation. Algorithmisons les clients devenus marchandises. Soyons de bons petits soldats pour les grands groupes. Mais ne pleurons pas la bibliodiversité et fêtons les grandes funérailles de l’exception culturelle française.

 

Notre compétitivité est à encadrer avec des lois, un référent institutionnel comme par le passé avec la loi Lang. Pour les librairies françaises à l’étranger, il y a quelque chose à inventer. D’urgence. Il s’agit d’une exportation à forte valeur ajoutée dont pourtant tout le monde se moque. Une vitrine intelligente, bilingue, qui parle des livres, invite des auteurs, conseille des contenus éditoriaux de 10 h à 19 h, 6 jours du 7, 300 jours par an.

 

L’institution, si elle veut sauver la librairie indépendante française à l’étranger, qu’elle le fasse au nom de la francophonie, au nom de la bibliodiversité, au nom de l’exception culturelle française, au nom du rayonnement des idées… dans tous les cas devrait nous donner les moyens de construire.

 

Construire c’est thésauriser. Garder, faire vivre. Ne pas être que dans la gestion, mais la digestion. Non pas dans l’injonction, mais dans la jonction, dans ce qui fait lien, ce qui fait sens. Et cela passe par la valorisation de notre travail, l’aide à garder des stocks, l’aide à inviter des auteurs, aides à nous informatiser, à avoir des outils professionnels.


Libreria Stendhal de Rome

 

Et si nous devons restructurer la librairie, nous ne devons pas le faire en sacrifiant les animations, ou bien si nous devons faire rentrer du fonds, nous ne devons pas sacrifier un autre pan de notre travail. La librairie indépendante est sur ce terrain. Dans cette zone à défendre. Et là je ne parle pas que de subventions, mais de garanties d’un cadre de travail juste et sans rapports de forces déséquilibrés pour que nous puissions faire fonctionner notre modèle économique en tout professionnalisme.

 

Mais nous ne pouvons le faire sans penser et accéder à un statut de la librairie française à l’étranger qui passe par la lutte pour notre reconnaissance.

 

Vous êtes membre de l’Association internationale des libraires francophones. Que vous apporte le réseau de l’AILF ?

 

Marie-Ève Venturino : Dans la société, face à des positions de pouvoir il n’y a que le commun qui peut faire changer les formes de relations. J’espère en une réflexion autour de ce statut de la librairie indépendante à l’étranger et espère que la filière livre apportera son soutien. Il existe un label, mais je pense pour ma part qu’il faut aller plus loin.

 

Tant que les spécificités des librairies à l’étranger ne seront pas pointées au niveau institutionnel et donc en quelque sorte protégées comme un écosystème, nous resterons pris dans des négociations commerciales sur nos formes de librairies individuelles et donc dans un rapport de force inégal, réduit à l’analyse d’un chiffre sur le tableau Excel d’un crédit manager, qui ne parle pas la même langue que nous et ne fait pas référence à la même chose.

 

En ce sens, l’AILF a un rôle à jouer. Mais ce n’est pas du tout facile. Être libraire français à l’étranger, peut être encore plus vu le modèle économique périlleux auquel nous devons faire face, quasi sans aides institutionnelles comme nous pourrions les avoir en France, relève du militantisme.

 

Il est important de nous confronter, de partager nos expériences, mais il faut aller au-delà et pouvoir être en mesure d’être une véritable force. Or les librairies membres ont des tailles et logiques très différentes, les contextes d’activité aussi : pays francophones, non francophones, libraires éditeurs, libraires grossistes. Il est très difficile d’avoir un discours commun. Mais c’est un véritable enjeu, passionnant et fondamental pour notre avenir.

 

Vous avez récemment lancé une campagne de Crowdfunding pour financer un festival qui a eu lieu dans votre librairie. Est-ce que vous conseilleriez ce type d’action à d’autres libraires ? Outre le financement, qu’est-ce que cela vous a apporté ?

 

Marie-Ève Venturino : Plus qu'un seul apport financier, une campagne de crowdfunding est un appel à la participation, au soutien collectif et à la création d’un commun à partager.

 

Partager un festival d’activités culturelles dans une librairie où toutes les propositions sont gratuites me semblait le sujet idéal à travailler. J’ai dû me mettre dans une optique de communication un peu diverse, manipuler des vocables inconnus, mais finalement le projet a vu le jour, les clients ont répondu présents et le budget a été collecté avec succès.

 

Mais attention, cela reste un moyen ponctuel de financement (il ne s’agit pas chaque année de faire un appel à financement participatif) qui demande beaucoup d’énergie et de suivi. Mais en effet c’est un mécanisme qui oblige à communiquer différemment et qui fait communauté, ce qui est assez naturel finalement pour le public d’une librairie.
 

 

En partenariat avec l'AILF

 

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Commentaires

Ces photos sont très intéressantes parce qu'elles disent à elles seules tout le problème du livre. Prenez un jeune de 15, 16 ou 17 ans de notre époque qui est donc un usager des jeux vidéos, de Youtube et des séries télé, et qui ne lit pas de livres, ce qui est l'immense majorité. Placez-le devant l'une des photos ci-dessus et demandez-lui ce qu'il ressent, s'il a envie de se balader dans les travées et d'ouvrir des livres. Il est à peu près certain qu'il va ressentir une sensation d'overdose désagréable et vouloir tourner les talons. Et il aura raison, car les libraires et les éditeurs sont myopes et entristes. S'ils adoptaient le point de vue de lecteurs potentiels, ils verraient qu'il faut réduire radicalement la voilure (effet de saturation rédhibitoire), ne montreraient que des couvs et pas des tranches de livres coincés les unes contre les autres comme des sardines. Ils en feraient des lieux attractifs au niveau de l'atmosphère (lumière, musique, design...). Bref, à force d'entrisme et de raisonnement binaire cupide l'édition et la librairie sont en train de se suicider à petit feu et le pire (ou le meilleur), c'est qu'elles soufflent avec entrain sur leurs propres braises...
Les livres s'adressent à ceux qui lisent. Le livre est une réalité que pour ceux qui en prennent conscience. Pour les autres, cette réalité n'existe pas : ce sont des trucs en papier dans des rayons, dans des endroits obscurs, des trucs sorciers qu'on n'ouvre jamais parce que ça ne sert à rien, parce que c'est ennuyeux, parce que c'est fatigant. Ceux qui lisent fouillent, cherchent, ont la volonté d'entrer dans une librairie ou une bibliothèque. La transmission de la Culture passe beaucoup par la lecture. Ce n'est pas parce que vous allez transformer une librairie en étalage aguicheur de marchand de légumes ou en rayons de supermarché avec des tours de magie d'imbéciles du marketing qu'il y aura plus de monde à y entrer ou à acheter. En édition, le marketing ne fait vendre plus que ce qui se vend déjà. Le reste, c'est du pipeau. De la flûte qui ne rapporte qu'à ceux qui en jouent.

La Culture demande un effort : lire, lire, lire, réfléchir et relire. La lecture est linéaire. C'est ce processus systématique qui fait que ça vous rentre dans le crâne. Il faut passer par ce filtre, se plier à cet exercice pour comprendre, connaître, se divertir, s'émouvoir, faire exister d'autres réalités et des imaginaires.

Et où peut-on donner envie de lire ? Là où les gens lisent, là où l'on apprend à lire. À la maison, les parents doivent lire. À l'école, parce que sans elle, pas de lecteurs. Si vous voulez attirer plus de monde dans une librairie, la meilleure vitrine, c'est l'école et après l'école, la bibliothèque.



Réduire la voilure, cela veut dire plus de livres en "facing" et moins de dos dans les linéaires. Cela veut dire, éviter au client fainéant qui passe sa vie devant des écrans à jouer et à se contenter de ne développer que des réactions rapides alors qu'il devrait prendre un peu de temps pour chercher et découvrir. Sauf que ces deux attitudes sont incompatibles. Vous ne ferez pas venir un adolescent qui préfère jouer et seulement jouer plutôt que se cultiver avec des paillettes dans une librairie. Le temps qu'il doit prendre pour lire, il ne le prendra pas. On ne vend pas de livres à des personnes qui ne veulent pas en lire.



Enfin, l'ouvrage en "facing", ça prend de la place et les librairies ne sont pas extensibles. Les libraires privilégient cette présentation pour les nouveautés. Mais un livre n'est pas toujours une nouveauté. Un succès de librairie non plus et une nouveauté ne veut pas dire une idée neuve. Un livre existe aussi parce qu'il reste dans les rayons des librairies, parce que lorsqu'un libraire ne l'a plus en rayon, il le re-commande. Si un titre disparaît d'un rayon, alors, c'est qu'il est (dans le meilleur des cas) épuisé et en cours de réimpression ou (dans le pire des cas) mort. Mais si un livre qui a été écrit il y a deux cents ans se vend encore, se lit encore comme s'il venait de paraître, alors là oui, c'est vraiment un livre qu'il faut lire ou avoir lu. Et celui-ci, pas besoin de "facing" pour le faire exister.



f*
Pourquoi ne pas faire sortir la littérature du papier ou des liseuses numériques. La littérature n'a pas besoin d'être confinée dans un livre. Les rappeurs l'ont compris. Les cinéastes et autres showrunners aussi. Le livre audio est une piste. Il y en a tant d'autres.
L'Odyssée d'Homère ne va pas disparaître parce qu'on a inventé le rap. Mais le rappeur qui chante l'Odyssée disparaîtra avant Homère. Le livre est un objet réel indépendant de ses interprétations.



f*
Disparaître non, mais s'effacer de nos mémoires à force de n'être plus lu ...



Le rappeur disparaîtra mais son rap transmettra l'Odyssée dans les faubourgs de Nairobi,de Niamey ou du cap, faisant perdurer et vivre ce récit. L'Odyssée c'est un voyage, pas un objet livre. Le livre n'est que le bateau du voyage. Le rap en est un autre, de bateau. Le voyage est indépendant des bateaux qui le portent. On peut en inventer et en construire d'autres, de bateaux, de nombreux, avec de l'encre sympathique ou antipathique. L'Odyssée est un bâton de relais. Tant qu'il y a des relayeurs, elle vit et prend la mer...
Et puisque vous parlez d'eau, même si l'air change et changera, le texte de l'Odyssée reste et restera la source.

Bonne journée à vous,



f*
grin grin grin

Super article, diffuseur des livres depuis des décades, je trouve l'analyses très brillant de la chaine du livre. Avec des libraires comme vous, le livre continuera à nourrir l'humanité.

MERCI

Salvador
Dites, m. garzón, êtes-vous cohérent?
FÉLICITATIONS pour votre article.



Très belle rénovation pour cette librairie, beaucoup d'idées, un look jeune et dynamique, qui donne envie d'aller vous voir.

On comprend bien à la lecture de l'article les ÉNORMES difficultés que rencontrent les librairies françaises à l'étranger.

Et je vous félicite pour avoir fait ce choix.

Il est indispensable que les pouvoirs politiques et financiers s'engagent concrètement sur les anomalies concurrentielles soulevées dans votre article, pour assurer la pérennité de ces lieux culturels indispensables au maintien de la littérature française à l'étranger.

UN GRAND MERCI pour votre engagement.
Article puissant de lucidité et de justesse.

L´éloignement aidant, il faut assombrir le tableau!



C´est en lisant les commentaires que je m´étonne.

Il y en a qui ont du culot.



Librairie Tiempos Futuros livres en francais à Bogota, Colombie.

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