Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Librairie Zadig : la culture française au coeur de Berlin

Nicolas Gary - 06.03.2017

Interview - Allemagne librairie francophone - Librairie Zadig à Berlin - Patrick Suel libraire


ENTRETIEN – Créée en 2003, en synergie avec les bouleversements de Berlin du début des années 2000, la librairie Zadig de Berlin est un haut lieu de la francophonie. Dans la capitale allemande, Patrick Suel dirige l’établissement, avec les spécificités d’un marché finalement assez proche de celui français.

 

réalisé en partenariat avec l’Association internationale des libraires francophones

 

 

 

ActuaLitté : Quelle est l’histoire de votre librairie, comment l’avez-vous créée ?

 

Patrick Suel : L’impulsion de départ a été pour moi un coup de cœur pour Berlin en général et son public curieux des livres, ceux-ci étant gages d’une francophonie ouverte et d’une europhilie très établie, en prise avec l’Histoire. Il y a eu au départ un bail de location avantageux trouvé par petites annonces dans un quartier très central, bien que délaissé à l’époque.

 

Puis le rachat du fonds français restant de l’estimée Romanische Buchhandlung, vieille de plus de vingt ans à l’époque et en cessation d’activité l’été 2003. Les comptes auprès des grands distributeurs ont été ouverts dans la foulée sans problème, et le flux des commandes et des visiteurs n’a jamais décru depuis.

 

Quelles sont les spécificités historiques du marché du livre en Allemagne ?

 

Patrick Suel : En Allemagne le marché de la librairie est alimenté par deux ou trois grossistes principaux dont les dépôts sont répartis sur tout le territoire fédéral, ce qui donne un service très efficace et très rapide pour les commandes clients. Née en Europe du Nord, la notion de prix fixe du livre y est très ancienne (1887) bien qu’il n’y ait eu une loi qu’en 1995, au moment où le Royaume-Uni, qui pourtant l’avait initiée, l’abandonnait.

 

Les critères de marge du libraire et d’office y sont assez similaires aux pratiques françaises. Ne subsistent des divergences notables entre les deux marchés que sur les droits d’auteurs, mais sinon l’un l’autre se complètent ou se ressemblent. Le livre audio est très demandé par le public, ceci en langue allemande, alors que l’offre en langue française est beaucoup plus restreinte. L’e-book s’y est peu développé encore, tout comme en France. Une large place est faite aux lectures publiques, en librairie ou parfois sur des scènes plus grandes.

 

À ce jour, à quelles problématiques faites-vous face ?

 

Patrick Suel : La pression s’accentue sur l’exigence de délais de livraison rapide et de prix, chez les particuliers comme les institutionnels. L’offre en vente par correspondance des géants comme Fnac ou Amazon est constamment invoquée par les particuliers, s’accompagnant parfois d’une prise de note de nos assortiments en magasin, ce qui constitue un pillage éhonté.

 

L’offre des centrales d’achat françaises aux médiathèques nous pousse à revoir nos devis à la baisse. Dernièrement, il y a eu à noter une logistique départ assez chaotique des distributeurs français à l’export, s’accompagnant hélas de dysfonctionnements accrus chez les prestataires en semi-express, à l’arrivée côté allemand.

 

Comment établissez-vous votre sélection d’ouvrages mis en avant ?

 

Patrick Suel : Nous travaillons dans la continuité d’une offre qui a eu son succès depuis plus de treize ans, sur la base de quelques éditeurs phares et d’une nébuleuse d’auteurs francophones sans exclusive. Les grands noms des rentrées littéraires sont d’autant prisés ici que la presse allemande se fait volontiers l’écho des parutions avant qu’elles soient traduites.

 

La priorité va aux pôles littérature, jeunesse et essais sur la base des bons de commande nouveautés fournis par les représentants dont le suivi en termes de visites est bon. Un ou deux abonnements à la presse littéraire permettent de se tenir à jour en complément.

 

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Quelles sont vos relations avec les distributeurs ?

 

Patrick Suel : Nous sommes désormais bien rodés avec les groupes Gallimard, Actes Sud, Flammarion. Nous visitant bien moins, les groupes Hachette Livre et Editis ont un manque à gagner chez nous en nouveautés, littéraires notamment. De même pour les catalogues Harmonia Mundi et Belles Lettres, travaillés à distance avec une représentante de qualité nous visitant moins, faute de moyens.

 

Ceci pousse à traiter au cas par cas « manuellement » les marques éditoriales concernées, qui sont indispensables et c’est dommage... D’un bout à l’autre du travail d’un libraire, le facteur humain doit primer, c’est une attente répercutée par le client-lecteur même. Vive le contact avec de vrais commerciaux qualifiés !

 

Que vous apporte le réseau de l’AILF ?

 

Patrick Suel : L’AILF est une plateforme qui aide à mettre en miroir sinon relativiser nos pratiques et nos besoins contemporains de libraires, de manière quasi planétaire. C’est un point de vue parfois envié (par exemple par quelques collègues d’Allemagne). On pourrait peut-être franchir un autre cap par rapport à ce qui a déjà été exploré, pour arriver au statut réel de groupe d’intérêt.

 

Quel regard portez-vous sur l’industrie du livre ?

 

Patrick Suel : Il y aurait un besoin crucial de dégroupage dans l’offre, la répartition des échanges, des biens et des données. D’aucuns diraient dans une optique démondialisatrice, réhabilitant l’âme des livres qui sont définitivement plus que des objets.

 

Comment la librairie Zadig participe de l’effervescence de la vie culturelle berlinoise ?

 

Patrick Suel : Nous y avons conquis une place avérée. Reste à voir si les investisseurs immobiliers qui fondent sur nos quartiers laisseront un espace aux librairies dites à l’ancienne. La gentrification est l’inconnue de notre modèle économico-culturel.

 

 

Librairie Zadig

 

Linienstraße 141,

10115 Berlin,

Allemagne

 

site internet 


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