Louis Delas (SNE) : En BD, le numérique coûte, ça ne rapporte rien

Clément Solym - 26.05.2010

Interview - numerique - bande - dessinee


Croisé lors de la présentation des Bulles pour l’UNICEF, Louis Delas, Président du groupe BD au S.N.E. (Syndicat National de l’Édition), était fier de présenter le soutien des éditeurs pour une opération destinée à soutenir l’éducation des enfants dans le monde. Voilà un homme intéressant pour une discussion autour du numérique en bande dessinée.

Le tout prenant place dans le cadre de notre cycle d’interviews – vous l’avez remarqué, j’espère – entamé avec Nicolas Georges du ministère et Hervé Gaymard.

Un tronc commun de concertation

Louis Delas est également Directeur général de Casterman BD et jeunesse (Casterman, Flammarion jeunesse, Père Castor, Fluide Glacial), ce qui, vous l’admettrez, n’est pas rien. Rendez-vous est donc pris au 87/89, Quai Panhard et Levassor dans le 13e arrondissement de Paris, dans les locaux spacieux du groupe Flammarion.


Louis Delas, NG / ActuaLitté ®
 
Il est midi pile, ou presque, le bureau est couvert des dossiers à traiter, les étagères débordent de BD en tout genre : Jean-Claude Tergal, Enki Bilal, Tardi, Nicolas de Crécy, Le Chat de Geluck… C’est dans cet univers de papier que nous évoquons avec lui les questions qui préoccupent les éditeurs en ce moment, le numérique en général, la T.VA. à 5,5 %, le prix unique du livre, les droits d’auteur en particulier.

Sur ces sujets « un peu touchy », comme il nous l’annonce d’emblée, sa mission complexe est avant tout de fédérer les éditeurs membres du S.N.E. en tenant compte de leurs différences, « chaque éditeur a sa personnalité, ses objectifs, ses axes éditoriaux et sa stratégie ». C’est un « tronc commun de concertation » pour avancer dans « ce domaine d’expérimentations ».

Avancer, oui, mais avec qui ?

Alors que le S.N.A.C. (Syndicat National des Auteurs et des Compositeurs) appelle auteurs et instances publiques, depuis quelque temps déjà, à se mobiliser autour de la défense des droits sur les œuvres numériques, Louis Delas avoue n’avoir été interpellé réellement que deux fois au SNE. Il s’est tenu au courant des réunions qui ont régulièrement lieu entre auteurs, et des pétitions qui circulent, surtout depuis la mise en place d’IZNEO, le plus grand choix de BD en ligne, qui a été « le révélateur d’un sentiment d’inquiétude ».

Alors, ils se retrouveront en juin, pour discuter entre gens de syndicat, peut-être « éviter les maladresses du passé », et mettre en avant ce qu’il nous a maintes fois répété : « L’éditeur est montré comme un adversaire, un ennemi, alors qu’il faut absolument faire front commun » face aux géants comme Google ou Amazon, trouver rapidement des solutions efficaces pour créer les conditions d’un vrai marché, plutôt que de se le faire imposer.

Le ministère, interlocuteur légitime

Dans tous les cas, les deux syndicats, les auteurs et les éditeurs qu’ils représentent, devront commencer par fixer le cadre juridique de ce terrain de discussion, même si ces échanges sont pilotés par une institution publique, car, rappelle-t-il, « ce n’est pas au ministre de la Culture ni au S.N.A.C. de fixer les conditions financières et la rémunération entre un auteur et son éditeur en matière d’exploitation numérique de chaque œuvre, en revanche ces interlocuteurs sont légitimes pour nous aider à fixer le cadre de celles-ci ».


Louis Delas, NG / ActuaLitté ®

Selon lui, les priorités sont ailleurs, dans la défense d’une T.V.A basse, sur le prix unique du livre numérique, et surtout sur la lutte contre le piratage, sur laquelle il regrette les silences du S.N.A.C. Et pour conduire correctement des discussions, encore faut-il savoir quels bénéfices sont à tirer de ces avancées technologiques…

« Aujourd’hui, il n’y a pas de marché »

C’est bien en fonction des conditions économiques qu’il faut, pour lui, envisager le numérique. Pour l’instant, les éditeurs se bornent à « appliquer les contrats existant », sans avoir de réelle solution. C’est une démarche de tâtonnement, un modèle à défaut, qu’il décrit en précisant tout de même que chez Casterman, les droits numériques ont été intégrés très tôt dans les contrats. Jusqu’à maintenant, le numérique en bande dessinée est resté dans le domaine des investissements, sur « un marché qui ne représente rien ».

« Le numérique, pour l’instant, coûte de l’argent, ça n’en rapporte pas. » Alors, la rémunération des auteurs ? Elle dépendra intimement des recettes engrangées sur ce marché fantôme, à la hausse s’il se révèle juteux, à la baisse si le bateau coule. En attendant, Louis Delas, comme tous ses confrères, surveille le marché japonais, seul endroit de la planète dans lequel le numérique représente une vraie part de marché des ventes de livres (NdR : 441 millions € en 2009, 726 millions € prévus en 2014, pour le livre numérique).

Pour lui qui croit à une réelle cohabitation du papier et du numérique dans le futur, l’essentiel est de « trouver une position commune, une synergie, avec l’ensemble de la chaîne du livre, du libraire à l’éditeur, en passant par les auteurs et les diffuseurs ». Car il y a de réels dangers à un éclatement du milieu de l’édition, et d’éventuelles positions insoutenables présentant un livre papier à 12 € et deux mois avant une version numérique à moitié prix ne peuvent conduire qu’à « la mort de la librairie ».

C’est ce que nous aimerions tous éviter…