Louis Vuitton : le luxe... d'une maison d'édition

Clément Solym - 29.06.2012

Interview - éditions Louis Vuitton - malles - applications iPad


De la penderie, on avait tiré nos pires frusques : rouge sur vert sur bleu, de quoi filer un infarctus à Lagerfeld (heureusement pour lui, on n'habite pas le même quartier). Mais ce sont les éditions Louis Vuitton qui devaient faire l'objet d'un article, avec une présentation de la maison par Julien Guerrier, chargé du développement des éditions Vuitton. Devant notre accoutrement, il décrète : « La couleur est de retour, il suffit de regarder les vitrines ». Si on peut même plus compter sur ses idées reçues...


À quoi s'attendait-on ? De gros livres, couverture cartonnée, dorée à l'or fin, photo de David Lachapelle ou Helmut Newton, avec devant l'objectif des sylphides lascives dans des chiffons hors de prix portés une seule et unique fois... « Pas du tout, nous explique Julien Guerrier, l'essentiel des éditions Vuitton est centré sur le voyage ». Un centre d'intérêt commun avec Louis Vuitton, né dans une petite commune du Jura et parti pour Paris en 1835, à 14 ans. En 1854, il fonde la maison qui porte encore son nom.

 

En 1859, il transfère son atelier à Asnières-sur-Seine « où 200 employés travaillent encore actuellement » : « Entre 1854 et 1900, il voit tous les modes de transport apparaître, qu'il s'agisse du train, du paquebot ou de la voiture ». Louis Vuitton spécialise alors sa production dans les accessoires de voyage, et plus particulièrement avec les célèbres malles constellées du fameux « LV ». Dès 1914, avec l'ouverture du magasin Vuitton sur les Champs, ce sont des clients de choix qui se pressent dans la boutique : William Somerset Maugham, suivi par Simenon, Sartre ou Hemingway... La malle devient un objet plus vraiment accessoire.

 

 

 

 

Et pour ne pas traîner sa malle inutilement en villégiature, les City Guides des éditions Vuitton pourront s'avérer utiles : « Ce qui nous a différenciés, c'est qu'il n'y a pas la moindre image, ni photographie. Nous avons pris le pari de nous appuyer sur l'écriture, pour un ouvrage qui peut être lu avant, pendant ou après le voyage. Ou même sans qu'il n'y ait de voyage ». Guerrier nous devance : « On pourrait se dire qu'un guide de voyage Vuitton, c'est un guide de voyage de luxe. Mais non : il ne suffit pas d'être à la mode et d'avoir une étiquette "luxe" pour figurer dans le guide Vuitton. On pourra y trouver un palace, à quelques pages d'une épicerie ou d'une petite boutique de créateurs ».

 

Karl Marx s'habille chez Vuitton


Los Angeles  édition 2010

Retrouver les livres des

Éditions Vuitton, en librairie

En coédition avec La Quinzaine littéraire, la maison Vuitton fouille aussi le patrimoine pour proposer des récits de voyage : ici, pas les habituels Chateaubriand et consorts, mais Philippe K. Dick, Lawrence Durrell, ou... Karl Marx. « Ça peut paraître étonnant, mais on ne se pose pas la question de l'enquête marketing, puisque l'édition n'est pas le coeur de notre activité. Avec Maurice Nadeau [de La Quinzaine littéraire, NDR], l'idée était de pouvoir dire “Le voyage et la littérature, cela peut s'appliquer à tous les écrivains. Karl Marx, par exemple, n'est pas intéressé par les paysages, mais par les modes de vie des habitants, d'une manière évidemment très politique ».

 

Certains auront peut-être tiqué en lisant que l'édition n'était pas le coeur de métier : est-ce à dire qu'il s'agit d'une activité de dilettante ? « Il y a une sorte de légitimité historique qui sous-tend les éditions Vuitton » nous explique Julien Guerrier. Effectivement, Gaston Vuitton, le petit-fils de Louis, fut un bibliophile accompli, ainsi qu'un éditeur passionné qui entretint avec Flammarion et Grasset des échanges épistolaires. Bon, l'Histoire a retenu un autre aspect de sa personnalité, bien moins présentable...

 

L'actuel directeur artistique de Louis Vuitton, Marc Jacobs, est d'ailleurs lui aussi amoureux des livres, à tel point qu'il s'est offert une librairie à New York (Bookmarc), une deuxième à Los Angeles, et une troisième à Paris, dont l'ouverture est fixée au mois de septembre prochain.

 

Par ailleurs, on est loin d'une exploitation commerciale débridée : la maison d'édition Vuitton se fend parfois d'un ouvrage en quantité limité, et pas seulement pour faire monter les prix. « Nous avons par exemple réalisé avec Jean Larivière une édition limitée avec une vingtaine de tirages argentiques de ses photographies. Il était très étonné, son travail n'avait jamais vraiment attiré l'attention d'un éditeur. Après, on sait bien que c'est pour un public de niche, mais le projet rend l'éditeur et l'auteur très fiers, et c'est sûrement le principal. »

 

 

L'espace librairie du magasin Louis Vuitton des Champs-Elysées

 

 

Sur les 450 magasins Vuitton du monde, 6 abritent une librairie : dans ces dernières, les ouvrages Vuitton, parfois coédités avec La Martinière, Actes Sud ou les éditions Xavier Barral, mais pas seulement, puisqu'une sélection plus large de titres est assurée par les libraires derrière le comptoir.

 

Le propre de la mode ? Changer

 

Dans la famille Vuitton, on a toujours eu un faible pour l'innovation : le Vuitton III, un hélicoptère, sera ainsi dessiné et fabriqué par deux petits-fils de Louis Vuitton, Pierre et Jean, début XXe. En son temps, Louis Vuitton s'était penché sur des malles adaptées aux coffres des premières voitures. Le livre numérique semblait donc tout désigné pour accueillir de nouvelles expérimentations, à base de scripts plutôt que de croquis : pour leur premier essai en la matière, les éditions Vuitton ont choisi une application, parue sur l'App Store au même moment que le beau livre 100 malles de légende

 

Le résultat est bluffant, fluide et agréable à regarder. Et il ne s'agit pas seulement d'une collection d'images que l'on pourrait trouver sur Internet : des vidéos, une quarantaine de documents sonores, des textes à n'en plus finir, et, luxe du luxe, des mises à jour mensuelles qui ajoutent du contenu supplémentaire... Pour les bibliophiles ou les amateurs de mode, la 101e malle pourrait être au trésor.