Maia Mazaurette : "On ne peut plus être gentille"

Clément Solym - 24.09.2012

Interview - Maia Mazaurette - féminisme - parodie


À l'occasion de la prochaine sortie de La Coureuse, le dernier roman de Maia Mazaurette aux Editions Kéro, ActuaLitté a rencontré la jeune femme, célèbre pour ses passages à l'antenne de France Inter, ou ses multiples collaborations avec Artur de Pins, dans des BD sexy. L'auteure publie un nouvel ouvrage, une autofiction. Ou presque. 

 

ActuaLitté : Je ne peux commencer notre conversation autrement qu'en vous demandant de me raconter l'histoire de ce texte, et donc un peu de la vôtre.

 

Maia Mazaurette : Oui, c'est vrai. En ce qui concerne le genre, j'ai déjà fait de l'autofiction pour mon premier livre, il y a douze ans environ. Mais c'est un genre que j'ai laissé de côté, parce que je suis passée par internet, les blogs etc., Et parler de moi, je le faisais un peu tous les jours. Je suis passé par la science-fiction et la fantasy, et je ne serais pas retournée à l'autofiction si mon éditeur ne me l'avait pas fortement suggéré. C'était il y a 3 ans et demi, au Salon du Livre de Paris, et il m'a dit : « Fais ce que tu sais faire, tu es connue comme journaliste sexo, fais un truc qui parle de sexe, qui parle de couple, d'hommes et de femmes », et j'ai dit oui, en me disant trop facile. Sauf que des bouquins qui parlent de couple et de sexualité, il y en a des tonnes, dont certains qui ne sont pas passionnants ou qui rabâchent les sentiers battus.

 

J'avais envie de faire quelque chose de très honnête, mais je me suis aperçue que peut-être on ne me croirait pas. Parce que j'avais aussi envie de raconter une partie plus sombre des rapports hommes / femmes, et j'avais peur qu'on disqualifie ce que je raconte en me disant : « ton héroïne, elle n'existe pas. Ton histoire c'est de la fiction ». Donc j'ai décidé de la ramener  dans l'autofiction, parce que j'avais déjà fait suffisamment  d'essais et qu'il fallait que ce soit un roman. C'est un choix très raisonnable, en fait.

 

En ce qui concerne l'histoire , c'est celle d'une fille qui porte le même prénom que moi et qui fait le même métier que moi. Elle tombe amoureuse d'un mec danois qui pourrait être n'importe qui, et elle va faire beaucoup d'efforts pour avoir cet homme, qui lui n'est pas tombé amoureux d'elle. C'est un début un peu à sens unique, et dans une espèce de guerre des tranchées, parce que je décris beaucoup l'amour comme une guerre, chacun se retrouve à devenir la personne idéale pour l'autre, par sublimation amoureuse. Mais de cette situation idéale, à mi-chemin du livre, ça devient compliqué. Ça me permettait de parler du couple condamné, dans les circonstances les plus parfaites possibles. C'est l'une des questions auxquelles je voulais répondre en faisant ce livre.

 

 

  Maia Mazaurette, crédits ActuaLitté

 

 

ActuaLitté : Vous commencez par écrire l'histoire d'une rupture, assez conventionnelle pour l'héroïne qui, finalement, les provoque régulièrement. En même temps que celle d'une rencontre, le danois Morten, dont l'histoire ne semble pas encore aboutie.

 

M. M. : J'avais envie de décrire les rapports hommes / femmes et de prendre une histoire du début jusqu'à la fin. Pour nous, le célibat a complétement disparu. Quand il y a rupture, c'est généralement parce qu'il y a une autre personne derrière. Je ne me souviens plus du tout à quoi ressemble le célibat, et mes copines non plus. Nous sautillons.

 

 

ActuaLitté : Il y a un passage où votre personnage féminin, Maia, rentre en Allemagne. Son petit ami l'attend, armé de « l'obligatoire bouquet de fleurs et des obligatoires chocolats ». On sent que ces gestes codifiés de notre société, et, au fur et à mesure du livre, que le quotidien du couple, vous rebutent s'ils ne vous oppressent pas. On se demande alors si votre personnage est un modèle relationnel ou une fuite en avant, poussée par un dépit amoureux ?

 

 

M. M. : C'est du vécu… C'est forcément une fuite en avant. Mais comme il n'y a pas d'autres modèles que le couple,  et qu'on n'a pas de modèle d'union socialement acceptable pour le moment et que je trouve que le couple ne fonctionne pas, on se retrouve sur des échelles répétées qui, c'est assez paradoxal, n'enlèvent rien à l'idée de couple. L'idée de couple, c'est génial : les contes de fées, les princes charmants… Mais ce qui est fou, c'est que ça ne marche pas. Et l'amour étant notre nouvelle religion, c'est comme l'idée de Dieu en fait, ça ne marche pas. Pourtant on a cette espèce d'aspiration, à la fois à la simplicité et au sublime, qui va nous consoler. Le couple a complètement pris ce sens-là, pour nous aujourd'hui qui sommes majoritairement athées. Nous pensons être résolus par une histoire amoureuse, et donc par quelqu'un d'autre, ce qui, à mon avis, est d'une lâcheté parfaite.

 

On est tous coincé par ce qu'on aimerait être et ce qu'on n'est pas, et par le modèle qu'on a en face et dont on n'arrive pas à se défaire. L'idée de couple que je défends dans le livre, c'est la monogamie sérielle. Je veux ainsi changer la perspective avec laquelle on voit la rupture, l'une des premières scènes du livre d'ailleurs. C'est-à-dire arrêter de pleurer, de manger du chocolat pour compenser et s'autoriser à être heureux et à considérer la rupture comme une chose positive et pas comme un échec. A mon avis, quand on aura fait ça, ce que je ne vois pas arriver dans les 50 prochaines années pour être honnête, on aura fait un pas pour construire un nouveau modèle, dans lequel, à mon avis, on sera beaucoup plus à l'aise. C'est compliqué, parce que ce n'est pas aussi joli sur le papier que l'amour éternel. Il faut que nous, artistes et penseurs, nous inventions de nouveaux modèles, et je constate qu'on ne le fait pas trop.

 

 

 

 Maia Mazaurette, crédits ActuaLitté

 

 

 

ActuaLitté : Il y a dans votre style, beaucoup d'humour, avec une volonté assumée de casser certains clichés ?

 

M. M. : Les clichés persistent dans le temps, et il est très difficile de s'en libérer. Si on refuse de jouer le jeu, nous femmes, on a énormément à perdre. Il nous reste deux solutions, dont on peut pleurer ou en rire. Je parle ainsi des violences qu'on se fait avec le maquillage, les épilations, etc. Je parle de décortiquer ces moments-là pour en faire ressortir les aspects politiques, sociaux et destructeurs. Se mettre du maquillage sur la figure quand on se lève le matin, c'est une violence horrible. S'arracher les poils de la vulve aussi. Tout ça, qu'on prend pourtant avec une espèce de laisser aller en se disant : « c'est pas grave ». Il y a la volonté de déconstruire les clichés, et aussi de faire le constat qu'il n'est pour l'instant pas tellement possible de s'en séparer, même si on peut les contester.

 

 

ActuaLitté : Mais il y a aussi beaucoup de hargne. Une certaine haine des hommes se dégage, comme si vous leur cherchiez revanche. D'où vient chez ce personnage le besoin de faire souffrir les autres ? Est-ce par revanche envers une société dans laquelle elle ne se reconnaît pas, ou bien est-ce un ressentiment personnel qui naît d'une blessure intime profonde et qui n'a pas grand-chose à voir avec un discours féministe politique ?

 

M. M. : Il y a plusieurs choses. Primo, le fait que la haine sorte, c'est d'abord mon ras-le-bol personnel pour les hommes. Quand on aime trop quelqu'un, on peut être fort déçu. Deuxio, du point de vue politique, je trouve que ça fait trop longtemps qu'on est sympa en fait. A force de se faire traiter de méchante féministe, on nous a dénié le droit d'être en colère. Et nous on a pris l'habitude, féministes ou pas, d'enrober nos demandes, pourtant extrêmement légitimes, dans un petit cadeau, comme une grosse meringue, et on est toujours en train de s'excuser, même pour des choses qu'on nous doit. Il faut, comme dans toute négociation, taper du poing sur la table. A un moment, on ne peut pas faire l'économie de la colère. Ce n'est pas de la haine contre les hommes, mais contre le silence. On ne peut plus être gentille.

 

 

ActuaLitté   : Votre personnage ne met jamais carte sur table. Elle n'avoue pas, lors de sa rupture avec Alexander, qu'elle le quitte parce qu'elle a rencontré un autre homme et qu'il est aussi de sa nature de ne point trop rester longtemps au même endroit. De même, avec Morten, elle se présente comme l'antithèse de la coureuse, avouant seulement deux relations, longues, parce que le chiffre deux c'est bien, ça ne fait pas peur. Du coup, elle pervertie la situation dès le départ. Est-ce que votre personnage est incapable d'avouer ces choses-là et de se présenter comme vrai malgré tout ce qu'elle affirme, ou bien est-ce parce qu'elle n'ose pas se présenter comme coureuse pour ne pas être déconsidérée par le regard des autres ?

 

M. M. : Pour moi les questions identitaires me gonflent. Et s'auto-définir est un mensonge. Donc dire qu'on est coureuse quand on l'est, ça serait aussi un mensonge parce que ce n'est pas qu'une coureuse, c'est aussi une femme qui tombe amoureuse. Dans tous les cas, comme il n'y a pas de vérité, on est toujours obligé de mentir. Alors soit on part dans des situations incroyables, soit on donne une réponse qui soit socialement acceptable, et de la part des femmes, on demande beaucoup de réponses qui soient socialement acceptables. Sinon le prix à payer, si on ne joue pas ces cartes-là, est vraiment la mise au banc. Le mensonge, comme obligation à cause de la société, et comme obligation tout court. Philosophique. Je pense qu'on se fait beaucoup  de mal avec ces histoires de vérité, on s'auto-piège. Ce n'est pas très bien.

 

 

ActuaLitté : Vous écrivez, que vous avez quand même tenté d'être « normale ». « J'ai pensé pouvoir me changer en bonne petite femme, je me suis oubliée, j'ai failli me perdre, ça n'arrivera plus ».

 

M. M. : Je crois à une espèce de jouissance de la normalité, surtout quand on n'a pas trop d'opinions fondamentalement, comme moi et mon héroïne. C'est très agréable de réussir le « jeu vidéo » social, comme je l'écris dans mon livre. Et je me demande : est-ce que je peux faire ça et arriver à une gratification immédiate ? Et c'est étonnant de voir dans cette société, combien de gens se disent « fous ».  Moi je ne connais personne de spécial ni d'extraordinaire. Il y a tant à gagner à avoir une vie assez banale, c'est comme ça qu'on est libre. Je crois assez à l'uniforme. De se disloquer dans la masse.

 

 

ActuaLitté : Et d'ajouter : « Conquérir pour le plaisir de la conquête, puis repartir. Ce n'est pas une question d'émancipation ».

 

M. M. : Je ne crois pas que l'émancipation permette d'échapper à quelque chose. Pour le moment, pour en revenir à cette histoire de couple, la seule chose qui tente de s'opposer à ça, ce sont les libertins et cette idée soixante-huitarde de « forniquons-tous avec tout le monde et nous serons très heureux », qui, pour autant que je puisse le constater, ne fonctionne pas du tout. Je veux dire qu'on n'est pas plus intelligent parce qu'on refuse de se couler dans le couple absolue. Et je ne suis pas plus émanciper pour cela. Mais je me sens un peu plus utile, quand je propose quelque chose d'autre.

 

 

ActuaLitté : Pourquoi alors s'attacher au type d'hommes romantiques, que l'héroïne méprise foncièrement ? Car je suppose que tous les hommes ne sont pas comme ça. Vous attaquez-vous à une société qui est caricaturale, ou alors à un fragment caricaturale de cette société ?

 

M. M. : Nous ne sommes que des fragments. Mais il y a quand même des lignes de fonds. On est obligé de généraliser. Bon, tous les hommes ne sont pas romantiques, mais ceux que je trouve dans ma vie, ont toujours été des hommes romantiques. Je n'ai aucune expérience d'hommes violents, trompeurs ou autres. Ce qui m'attire chez eu, c'est aussi cette assurance qui moi me fait défaut. Et le jour où ils perdent quelqu'un, ils trouvent consolation. Mais ils apportent une force à la relation que moi je serai incapable d'apporter. Car si on me laisse faire, j'arrive avec tous mes doutes. Et on ne fait rien.

 

ActuaLitté : Mais ça te sert, toi.

 

M. M. : Oui bien sûr. On ne peut pas vivre pour les autres. Mais c'est une question de femmes ça encore. Il nous faut surtout sortir du sacrifice permanent dans lequel on est. Que je retrouve aussi chez moi, pourtant je suis assez égoïste. Je me surprends souvent à des sacrifices mignons, qui font que je pars ensuite en claquant la porte, parce que ça m'exaspère à force.

 

 

ActuaLitté : Vous écrivez : «  Je suis une soldate de vocation », « il y a d'autres hommes à mettre en pièces ». Que diriez-vous d'un homme qui écrirait l'histoire d'un homme, qui serait le pendant masculin de votre personnage ?

 

M. M. : Ca ne marcherait pas. Parce que la situation entre hommes et femmes n'est pas du tout la même. C'est-à-dire que je ne crois pas que les hommes viennent de mars et les femmes de vénus. Pas du tout, je ne suis pas essentialiste. Mais en revanche, en l'état actuel de la société, je suis désolée, un homme ne peut pas écrire ce que j'écris. Il ne peut pas se le permettre. Je peux dire que je mets « les hommes en pièces », j'ai le droit parce qu'il n'y a pas 10 % d'hommes battus en France. C'est-à-dire qu'un homme qui dit : « je vais foutre les femmes en morceaux », il va tout d'un coup s'inscrire dans une histoire, qui est une histoire bien réelle. Et non, nous n'avons pas les mêmes droits du coup. Parce que collectivement, on ne paye pas pour les mêmes crimes.

 

 

ActuaLitté : Contrairement au discours féministe d'une société patriarcale qui restreint l'expression des femmes, de leurs paroles et de leur corps, il existe tout un flot de littérature consacrée à ça, mais qui s'inscrit dans une catégorie de consommation, dans laquelle va s'inscrire votre livre. Pensez-vous paradoxalement, qu'être une femme facilite votre discours ? Car, finalement, un homme qui s'exprime comme ça aura peu de chance de s'en sortir sans se faire brûler. Une femme qui écrit ça, sera soit considérée comme une traînée ou une féministe, et vous aurez peu de chance de vous faire entendre  pour vous-même.

 

M. M. : C'est le risque. Je ne pars pas avec les meilleures cartes du monde. J'ai un vague espoir de, moi, arriver à m'en tirer, dans la mesure où j'ai quand même fait carrière pour les magazines masculins et je sais qu'a priori les mecs (enfin avec la couverture rouge je ne sais pas s'ils oseront le prendre en librairie, peut-être avec le sous-titre « les hommes il faut les prendre »,  oui) devraient s'y intéresser. Je ne crois pas que ce soit un livre de femmes.  Je me sens suffisamment éloignée d'une espèce de destin féminin pour décrire des actes féminins très quotidiens comme le maquillage, comme si j'étais un extra-terrestre en train de découvrir la pratique.

 

Pour moi être femme, c'est une deuxième langue. Je ne pense pas qu'un homme puisse se sentir rejeter par ce livre. Et ce que je dis dans ce livre, ce sont des choses que je n'ai pas osé dire jusqu'alors. J'espère qu'ils le liront, et que les magazines féminins réagiront aussi même si j'ai pu dire un peu de mal d'eux. 

 

C'est vrai, je suis une femme donc c'est un livre de femme, mais c'est bien dommage, parce que je ne l'ai pas écris pour les femmes. Du tout. Ni pour les hommes, en particulier.