Manga Numérique : Le public de l'iPhone veut du gratuit (Mangako)

Clément Solym - 30.08.2011

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Le manfra (ou « manga à la française ») est un marché qui commence à se développer mais les titres à quelques exceptions près semblent avoir encore du mal à trouver leur public. Le numérique et plus particulièrement la possibilité d'une offre numérique gratuite (avec revenus générés par la publicité) pourraient apporter une plus grande visibilité à ces oeuvres.

En effet, les lecteurs découvriraient facilement et sans toucher à leurs économies les titres d'auteurs français et les éditeurs de leur côté pourraient les tester auprès de leur lectorat, à moindre frais, avant de se risquer à une version papier. L'offre numérique gratuite peut-elle être le tremplin qui propulsera les manfras ?


La maison d'édition de manfras numériques, Mangako, a testé cette solution. Nous avons fait le point avec Maximin Gourcy, cofondateur de Mangako, sur le passage à la gratuité.

ActuaLitté :
Qu'est-ce qui vous a décidé à passer d'un mode de fonctionnement semi-payant à un mode gratuit ?

Maximin Gourcy : A l'origine, nous avons développé notre technologie propre en privilégiant l'expérience utilisateur. Proposer une mise en scène novatrice en créant du contenu inédit grâce à une technologie de pointe nous a laissé penser que les acheteurs seraient au rendez-vous. Mais nous avons vite constaté que les clients voulaient tester avant d'acheter.

Nous avons ensuite opté pour ce qui est appelé désormais le modèle « freemium ». De nombreux analystes spécialisés prédisaient alors que l'in-app purchase serait la clé du succès. Nous avons adopté ce système très rapidement en rendant le téléchargement de l'application gratuit avec chapitre 1 inclus, les suivants étant proposés à 1,59 Euros.


Pour autant, les critiques sur le prix ont continué. Mais les clients oublient que nous ne sommes pas libres d'appliquer la grille tarifaire que nous souhaitons. Entre 0,79 Euros et 1,59 Euros, il y a un fossé gigantesque qui n'était profitable ni à nos auteurs, ni à nous.

Le constat : le public de l'iPhone veut du gratuit. C'est ce que nous avons décidé de tester, en installant iAd (la régie publicitaire mobile d'Apple) pour compenser la gratuité. Le résultat fut instantané. Et les commentaires positifs aussi. Pour la première fois, nous avons pu savoir ce que les clients pensent de nos produits, et ils en pensent beaucoup de bien. La technologie les séduit et le taux de satisfaction est excellent.

ActuaLitté : Depuis le passage à la gratuité avez-vous constaté une augmentation des téléchargements de vos titres ?

Maximin Gourcy : Grâce à la gratuité, nous avons quasiment atteint les 100.000 lecteurs pour nos deux mangas [Ndlr : Impact City et Pacificator]. Une performance marquée par un nombre de téléchargements quotidiens qui se maintient. Et le passage à la gratuité a été fulgurant, et ce dans plus de 30 pays simultanément. Il est incontestable que le modèle gratuit est une formidable opportunité d'être vu...mais pas par tout le monde vraisemblablement.


Alors que nos applications ont figuré en bonne place des classements de l'AppStore toutes catégories confondues, que nous avons occupé la première position des téléchargements de la catégorie Livres Numériques devant iBooks, Apple ne semble pas nous avoir remarqués. Nous n'avons jamais figuré dans leur sélection de BD Numériques alors que nos produits sont exclusifs à leur plateforme et constituent une création numérique pure.

L'AppStore reste un lieu où il faut sans cesse trouver de nouvelles techniques pour se mettre en avant.

ActuaLitté : Les revenus publicitaires actuels compensent-ils la perte des revenus dus à l'arrêt de la vente des chapitres ?

Maximin Gourcy : Vous dire que la gratuité nous a permis de générer des revenus suffisants serait mentir. Mais les recettes publicitaires sont bien plus importantes que les ventes de chapitres du temps où nos mangas étaient payants. La gratuité est un modèle qui peut être viable financièrement parlant, mais il nécessite que certains facteurs soient réunis.

La taille du catalogue en fait partie. Avec un catalogue plus massif, il serait tout à fait envisageable de générer des revenus permettant d'assurer une production sur le long terme. Mais nous sommes une petite structure qui a fait beaucoup de paris simultanément.

Pour réussir à pérenniser le modèle, il faut ne pas se faire oublier car les clients passent très rapidement d'une app à l'autre.

Et les auteurs de mangas en France ne suivent pas forcément le rythme de production qui devrait s'apparenter à celui que l'on trouve au Japon...


ActuaLitté : Envisagez-vous de tester d'autres modèles économiques ou d'autres solutions de diffusion (autres plateformes de diffusion, manga augmenté : sons, vidéo, etc.) ?

Maximin Gourcy : Nous n'envisageons pas d'ajouts tels que le son, la vidéo...

Nous restons persuadés que ce n'est pas ce qui intéresse les lecteurs. Et les sondages que nous avons pu réaliser auprès de nos clients le confirment. La question première reste la gratuité. Il est évident que les lecteurs, surtout en France, n'ont pas encore adopté les supports numériques comme des supports de création à part entière. Contrairement aux Etats-Unis, les lecteurs français considèrent leur smartphone ou leur tablette comme une extension de leur vie culturelle, et non comme un lieu de pure découverte.

Et nombreux sont les lecteurs qui nous affirment aimer l'odeur du papier et ne pas vouloir pour cette raison télécharger nos produits. Il y a encore une sorte de rapport charnel qui existe entre le lectorat français et le livre papier. Et une crainte de la dépossession certainement. Avoir une collection dans une armoire semble plus sécurisant que des ebooks stockés sur les serveurs d'une société californienne...


Et ces commentaires viennent souvent de jeunes, voire très jeunes lecteurs.

Nous aurions aimé tester d'autres plateformes, mais nous n'en n'avons pas la possibilité pour l'instant. N'oublions pas qu'un éditeur d'oeuvres numériques se doit d'être informaticien à ses heures perdues, et assurer le suivi technologique et le suivi éditorial est un défi de tous les instants.

Il n'existe à mon sens pas d'autre vecteur de diffusion sérieux que les plateformes Apple. Mais il est impératif d'être une structure suffisamment installée et qui à les reins suffisamment solides pour financer la percée que les supports numériques doivent encore accomplir dans les années à venir.

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