Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Marie José Mondzain : “La patience et la décélération sont capitales.”

Auteur invité - 23.06.2017

Interview - images politique société - radicalité société extremisme - patience décélération existence


La philosophe Marie José Mondzain est spécialisée dans l’étude du rapport aux images. La place du spectateur est pour elle une question politique et dans son dernier livre, après l’expérience de Nuit debout, elle entend se réapproprier le terme de « radicalité » aujourd’hui confisqué pour un usage unique.


propos recueillis par Christophe Dabitch

Marie José Mondzain - Photo : Judith Baudinet, 2015 
 

 

Christophe Dabitch – Plutôt que de parler d’images, vous évoquez les « opérations imageantes ». 


Marie José Mondzain – Les opérations imageantes ne recouvrent pas que le régime visuel. Il y a des images mentales, des images littéraires, des opérations imageantes autour du sonore et de la musique. C’est ce qui chez tout sujet précède dans la constitution subjective les opérations langagières, qui leur ouvre la voie, qui permet d’accéder à la création imaginaire, à une vitalité imaginaire.

Il y a un déploiement dans le champ visuel de ce qu’on appelle des images et par tradition, ce mot a été fortement orienté sur les opérations visuelles. Les arts visuels ont été convoqués au nom des images pour parler des opérations imageantes et il va de soi que toutes les productions audiovisuelles relèvent du vocabulaire dit des images. Dans son travail sur le cinéma, Serge Daney avait fortement distingué l’industrie de production audiovisuelle de l’art de montrer. Il réservait le nom d’image à l’art de faire voir, de faire entendre, de faire aimer, de faire comprendre, etc. Il s’agit d’ouvrir le champ de la liberté sensible chez chacun d’entre nous. 
 

Comment décrire les images qui ne relèvent pas de cette approche ? 


Marie José Mondzain – La production audiovisuelle, tout ce qui relève plutôt des industries et de plus en plus du marché, fait plus appel aux désirs pulsionnels du spectateur et aux opérations marchandes qu’à son énergie libre. Une grande œuvre peut provoquer chez le spectateur une rencontre émancipatrice du regard, c’est une opération complexe dans le registre émotionnel. Ces rendez-vous parviennent à émouvoir et à mouvoir. Guy Debord a eu une intuition parfaitement juste avec La Société du spectacle. Il a saisi et dénoncé ce qui du capitalisme a fait de l’image un instrument d’asservissement, de conditionnement et de communication dans le marché. P

ropagande, vente et achat. Les publicitaires les plus talentueux sont ceux qui justement négocient de façon subtile la dimension esthétique, un plaisir libre, avec celle d’une information asservissante. Mais quand on voit les régimes de publicité aujourd’hui ou ceux de propagande politique pour la présidentielle, c’est d’une indigence visuelle affligeante. On vend les gens et les idées comme on vend des produits. Tout ça devient « marrant », l’image ne relève que du divertissement mercantile.

On retrouve la même chose dans les gestes cinématographiques entre gestes d’art ou geste télévisuel, dans l’usage des écrans et des images comme sur Internet. Il circule des choses extrêmement médiocres comme d’autres tout à fait intéressantes. Il faut vraiment une éducation du regard pour saisir ces dimensions, dès la maternelle. J’ai écrit un livre : Qu’est-ce que tu vois ? avec des enfants de primaire. C’était extraordinaire. C’est eux-mêmes qui disent qu’apprendre à voir, c’est apprendre à parler. 
 

Vous écrivez que la place du spectateur est une question politique


Marie José Mondzain – Strictement. La place du spectateur m’indique nettement le degré de liberté que celui qui fait voir veut construire ou solliciter dans l’adresse qu’il fait au regard d’un autre qu’on appelle le public, le spectateur, etc. Quelle énergie émancipatrice est libérée par la vision ou l’écoute d’une œuvre ? C’est décisif. La question du cadre, du montage, de la place de la caméra sont des décisions politiques, comme la construction du hors-champ. Par décision politique, je parle de la liberté, du pouvoir ou de la puissance d’agir libérés chez celui à qui on s’adresse, ou pas. 
 

Concernant les images d’horreur ou de terreur qui circulent, à propos du 11 septembre 2001, vous dites que le réel est devenu une performance. 


Marie José Mondzain – En soi, le 11 septembre aurait pu être assimilé à un accident d’avion. Pourquoi cela a pris cette dimension emblématique dans l’imaginaire collectif ? Parce que c’est un véritable coup de génie de la part de ceux qui l’ont organisé. Je ne rends pas hommage évidemment, mais c’est coup de génie au sens où Stockhausen l’a vu. Ils ont construit le spectacle emblématique, faire tomber la tour du commerce dans le pays qui avait amené la guerre chez eux.

C’est une concentration de significations. Le schéma du terrorisme kamikaze y est inscrit en effet d’annonce : désormais, on va vous faire ce que vous nous avez fait. En pire. Vous faites le plus grand mal en ayant le souci de sauver vos vies, on vous fait du mal en n’ayant plus ce souci. On est prêts à crever pour vous faire crever. C’est une sorte de scène primitive de ce qui se passe depuis plus de quinze ans. Le noyau détonateur a été la guerre en Irak, mais c’est l’aboutissement, depuis les accords Sykes-Picot, d’un enchaînement d’exploitations, d’humiliations, de guerres, d’enjeux économiques et de phénomènes de colonisation.

Comme une pièce de théâtre annonciatrice. La guerre est déclarée entre l’Orient et l’Occident, entre les cultures, etc. C’était ce que racontaient les néoconservateurs aux États-Unis. L’esclave a dépassé le maître. 
 

Vous écrivez que « l’extrémisme se fait bourreau dans la langue de ses maîtres ». 


Marie José Mondzain – On a dit que c’était comme Hollywood et des gens se sont même demandé si les films de Hollywood avaient influencé. Oui et non. Ces films ne faisaient que construire le lexique dans lequel ils voulaient déclarer la guerre au monde. Avec cette culture de la catastrophe dans laquelle le plus fort, l’Américain, gagne. Et si c’était le contraire ? En l’état actuel des choses, personne n’a gagné, c’est une paralysie généralisée.

Pour Daesh, je ne suis pas d’accord avec l’analyse de Jean-Louis Comolli les présentant comme ayant pris l’initiative d’une crise tout à fait singulière dans le cinéma. Non, ils n’ont rien inventé. Le cinéma n’a fait que montrer des exécutions capitales. Dès le début, il y a eu cette fascination. Non seulement c’était comme en place de Grève en 1789, mais on pouvait garder, regarder et re-regarder. Il y a une fascination anthropologique pour cela. 
 

Que produisent ces images d’horreur sur le spectateur ? 


Marie José Mondzain – Si le spectateur les voit par hasard et les refuse, ce sera une répulsion, une angoisse, une terreur, ce que le terrorisme cherche à produire. Inversement, d’un point de vue métapsychologique, dès qu’il y a de l’angoisse, il y a en même temps une fascination et une addiction à la violence. Chez ceux qui cherchent à attraper les images de Daesh avant qu’elles soient interdites, il y a une fascination et donc de la jouissance. C’est une érotisation et une pornographie du pire. Voir l’interdit, la transgression, y assister sans la culpabilité d’en être l’acteur et en en jouir tout en étant à l’abri.

Cette consommation est très pulsionnelle. Comme l’effet de répulsion peut avoir un effet négatif, tout cela est envoyé à des rythmes de plus en plus accélérés qui font que l’on n’a pas le temps de prendre conscience du caractère pornographique ou sadique de certaines situations ni de la jouissance. On est déjà passé à autre chose. Tout cela se dépose inconsciemment. Ensuite, on ne comprend pas, quand il y a une scène de violence dans la rue, que personne ne bouge. C’est une paralysie parce qu’on est cautérisé par rapport au pire. C’est pour cela que je parle de confiscation du temps. La patience et la décélération sont capitales. 
 

Concernant la censure, vous écrivez qu’il est « plus facile d’interdire de voir que de permettre de penser ». 


Marie José Mondzain – Le combat politique consiste à se battre pour qu’il y ait une vraie éducation du regard. Cela suppose de prendre en charge très sérieusement un enrichissement du langage. Plus on peut nommer de choses dans ce qu’on voit, plus on a les moyens de construire un jugement sur ce qu’on voit. 
 

Est-ce que vous croyez à la guerre des images, dont on parle beaucoup ? 


Marie José Mondzain – Il y a des guerres de communication. Ce ne sont pas les images qui sont en guerre. Les pauvres images ne peuvent rien ; ce n’est rien, une image. Mais à partir du moment où vous la chargez de discours de communication et que vous en faites un usage balistique, l’image peut devenir une arme, bien sûr. Cela suppose déjà qu’elle est construite selon des critères que les gens de la publicité connaissent parfaitement, selon les mécanismes de fascination et de répulsion. Le nazisme a été l’antichambre de tout cela. 

 

En partenariat avec l'agence Ecla


 

Confiscation ; des mots, des images et du temps - Marie-José Mondzain - Editions Les liens qui libèrent - 9791020904690 - 18,50 €