Métagraphes : maison d'édition aux engagements multiples

Laure Besnier - 02.05.2018

Interview - Maison édition - édition queer - édition indépendante


ENTRETIEN — Métagraphes, nouvelle maison d'édition associative, indépendante et surtout engagée, aspire à publier des textes « tranchants », qui dessinent « des espaces de résistance » ou « ouvrent des perspectives de changement ». Diffusée ainsi que distribuée par Hobo et Makassar, la maison, lancée cette année par Dawud, Karima et Solen, a, pour l'instant, fait paraître deux ouvrages. 


Les créatrices de Métagraphes ont une conception spécifique de la littérature et du paysage éditorial. Pour ActuaLitté, elles détaillent les contours de leurs projets, leur réflexion autour du rythme de publication et du droit d'auteur, leurs batailles plurielles : queer, féministe ou encore décoloniale, ainsi que leur envie future, autour des essais politiques. 
 
 


ActuaLitté : Qui se trouve derrière métagraphes ?  


Dawud, Karima et Solen : Nous sommes trois femmes queers, noire, arabe et blanche, de milieux populaires. Nous ne venons pas de l’édition. Nous avons construit métagraphes principalement par l’auto-formation ainsi que quelques mois de formation professionnelle pour l’une d’entre nous. 

Nous sommes, par ailleurs, passionnées d’art et de littérature et avons des parcours pluriels, relatifs, entre autres, aux arts du spectacle pour deux d’entre nous, et au droit pour la troisième, ainsi qu’au militantisme. 
 

Quand et comment avez-vous eu l’idée de créer cette maison d’édition associative et indépendante ? 


Dawud, Karima et Solen : Nous travaillons sur ce projet depuis un peu plus de trois ans. Nous sommes d’abord des lectrices engagées qui recherchions une pluralité de textes évoquant les enjeux de certains groupes minorisés : femmes, queers, racisé·es, pauvres... proposant des représentations et des points de vue auxquels nous et d’autres pouvons nous identifier. Ces littératures décoloniales, féministes, queers… existent déjà au sein de catalogues de maisons parfois plus installées, qui défendent une ligne engagée ou non, mais nous ressentions le besoin de croiser et de mettre en relation les oppressions multiples et les luttes de manière plus directe (en particulier au niveau des textes de création).

Le regard que nous portions sur le paysage éditorial et littéraire ainsi que les attentes que nous avions de ce dernier sont un des fondements de notre projet. Nous avons décidé de monter une structure associative et indépendante, non-subventionnée, afin de nous affranchir au mieux du cadre institutionnel et de conserver une certaine liberté de choix malgré la précarité économique.

Cette autonomie est d’autant plus importante que nous avions constaté la forte dépendance du milieu des arts du spectacle aux subventions publiques et les limites que cela impliquait dans certaines créations et dans le fonctionnement des structures ou des compagnies — une logique d’État qui nous questionne et nous interpelle dans ce qu’elle peut induire de monolithisme et de droit de regard. Avec la conscience des enjeux propres au secteur culturel et du défi que représente aujourd’hui le lancement d’un projet d’édition engagé, et en accord avec nos convictions concernant autant le fond (la ligne éditoriale que nous avons choisi de défendre) que le cadre (indépendance de la structure, rythme et fonctionnement), nous voulions, à notre mesure, participer à la multiplication d’initiatives critiques.  
 

Pourquoi le nom de métagraphes ? 


Dawud, Karima et Solen : Il vient des étymologies grecques « meta » (au milieu de, avec, après) et « graphe » (écriture). Nous sommes d'ailleurs sensibles à la pluralité des images que ce nom peut évoquer, plus vastes que ces seules étymologies. Les différentes façons de l'entendre et de le comprendre sont les bienvenues. Métagraphes, c’est l’envie de proposer des écritures plurielles en réflexion, en changement, en dépassement. Des écritures qui agissent sur elles-mêmes, sur la littérature, mais aussi sur les contextes qui les voient exister, des écritures puissantes ancrées dans nos réalités tout en aspirant à autre chose. 
 

Vous êtes une maison d’édition engagée. Vous décrivez votre ligne éditoriale comme « intersectionnelle » et « hybride ». Comment l'expliquez-vous ? L’engagement est-il également une manière de se distinguer dans le paysage éditorial d'aujourd’hui ? 


Dawud, Karima et Solen : Nos choix éditoriaux s’orientent, en effet, autour d’une ligne intersectionnelle et hybride, car l’écriture, la littérature et l’art sont politiques. L’intersectionnalité concerne surtout ce que nous souhaitons retrouver dans les contenus et les structures des textes. Les oppressions ne sont pas isolées, elles s’articulent, se croisent et les manuscrits s’en font l’écho. Il ne s’agit pas nécessairement de vouloir parler de l’ensemble des schèmes de domination dans un seul texte, mais plutôt d’être attentif·ve aux spécificités de certaines dominations (par exemple, celles auxquelles font face les femmes noires, l’intersectionnalité venant des analyses du Blackfeminism), aux manières dont elles s’entrecroisent, se reproduisent, se co-produisent et aux résistances qu’elles appellent. 
 

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Dans l’écriture, c’est être conscient·e de la multiplicité de ces enjeux, et en évoquant un sujet principal, une oppression spécifique, une lutte précise, ne pas reproduire d’autres mécanismes d’oppression systémiques par automatisme (en rejouant certains stéréotypes, rapports de pouvoir dans les relations inter-personnages, ou analyses essentialistes par exemple). L’hybridité s’exprime à partir d’un refus d’une catégorisation trop définitive des textes. Nous avons conscience de la nécessité de placer et donc parfois de classer les livres en librairies, en bibliothèques ou même en collections, comme c’est notre cas ; nous voulons pourtant prêter attention à ce que la classification ne soit pas coercitive pour les auteurs·trices comme pour les lecteurs·trices. 

Les littératures avancent en étant mouvantes, en se nourrissant d’une perméabilité (entre les catégories de livres, les genres littéraires, les styles d’écriture, et avec toute forme d’expression, artistique, militante…) que nous voulons encourager. Les manuscrits peuvent être à mi-chemin entre essai et texte de création par exemple, s’appuyant sur des bases réflexives et critiques comme sur une littérarité et une recherche esthétique. Les structures et discours des textes traduisent et construisent aussi des points de vue et des analyses qui peuvent être enrichies par le décloisonnement et l’entremêlement des formes. 

L’engagement n’est pas en soi une manière de se distinguer dans le paysage éditorial. Déjà, parce qu’il existe plusieurs maisons d’édition elles-mêmes engagées, proposant des catalogues très riches et des textes puissants, et ce, depuis longtemps. Et surtout, car nous n’envisageons pas l’engagement comme une marque de distinction ou un aboutissement, mais comme un point de départ autant qu’un accord initial commun (tant dans le fonctionnement de la structure que dans la ligne éditoriale défendue). C’est un projet que nous n’aurions pas commencé sans les convictions qui sont les nôtres et nous restons convaincues de la force que peut porter un livre en termes de critique.

Cependant, nous avons conscience que ce n’est ni une évidence ni un point de vue largement partagé par le milieu éditorial…   
 

Quelle vision de la littérature cette ligne éditoriale induit-elle ? Si c'est le cas, quels sont les effets que vous lui prêtez ? Et, quelles sont les représentations que vous souhaitez déconstruire ?  


Dawud, Karima et Solen : Notre ligne éditoriale est décoloniale, féministe et queer : la littérature (d’essai ou de création) est pour nous politique. Elle ne naît pas seule, détachée de tout : il faut prêter attention à son contexte de production comme à son contexte de réception. La littérature porte un discours, conscient ou non, elle défend des points de vue. Pour autant, elle ne doit pas être au service d’une idéologie, elle n’est pas un prétexte, elle est libre.

En revanche, ses préoccupations, son rythme, sa langue, sa poétique parlent de nos sociétés, de nos luttes ; la littérature est vivante, elle est une mémoire qui ouvre des perspectives. Elle peut déconstruire des imaginaires et des représentations hégémoniques oppressives, fragiliser les normes en même temps qu’elle crée des espaces de respiration et des alternatives. 
 
 


Les études culturelles (cultural studies) ou les études de genre, venues des États-Unis, sont de plus en plus reconnues et institutionnalisées en France. En cela, métagraphes espère-t-elle vulgariser ou promouvoir la recherche autour de ces domaines ?  


Dawud, Karima et Solen :  Nous avons été et sommes effectivement lectrices d’un grand nombre d’ouvrages écrits aux États-Unis, liés au champ, très vaste, des cultural studies et donc à celui des études féministes et de genre, des études postcoloniales, des performance studies... Nous lisons également des textes issus du Blackfeminism et du Chicana feminism. D’une manière générale, ces apports intellectuels et militants nous nourrissent et nous intéressent, comme d’ailleurs les textes issus de courants militants non-américains et non-occidentaux (des Subaltern studies ou du panafricanisme par exemple).
 

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Nous aimerions les partager aussi dans notre contexte, avec les spécificités qui sont les siennes. Il ne s’agit pas tant, pour nous, de traduire des ouvrages parus aux États-Unis (ce que d’autres font d’ailleurs très bien), que de se rappeler et d’encourager les analyses et les critiques émises localement, dans notre contexte, avec l’histoire et les outils qui sont les nôtres.  
 

Quels sont vos ouvrages phares du moment ? 


Dawud, Karima et Solen :  Nos deux premiers ouvrages sont parus en mars dernier. Il s’agit de La Morsure du coquelicot de Sarah Haidar et de À nos humanités révoltées de Kiyémis. La Morsure du coquelicot est un roman d’anticipation anarchiste, qui évoque des insurrections indépendantistes (faisant écho aux révoltes kabyles de ces dernières décennies) contre un État central autoritaire et policier. Roman d’utopies en même temps que combat littéraire, social et politique, il fait émerger des voix apatrides et libres avec une poésie sans concession sur la violence des révolutions. Paru aux éditions Apic en Algérie à l’été 2016, c’est le cinquième roman de Sarah Haidar et le premier publié en France. 
 

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À nos humanités révoltées est un recueil de poésie afroféministe donnant à entendre la nécessité de prendre la parole face aux systèmes d’oppression et d’encourager des luttes multiples et entremêlées. Des voix sororales et décoloniales s’y élèvent, que Kiyémis fait exister avec engagement dans une poésie vibrante et imagée qui donne à saisir la force des mots autant que celle des êtres. Il s’agit du premier livre de l’écrivaine et blogueuse. 
 

Vous avez deux collections : « Météorite » et « Skéné ». Quels types d’ouvrages regroupent-elles ? Que signifie leur nom ?  


Dawud, Karima et Solen :  Météorite est une collection hybride à dominante littéraire, mêlant cette littérarité à des pensées critiques. On y retrouve les textes de création (romans, poésie, nouvelles, théâtre…). « Météorite » pour l’éclat, l’impact, la force et l’énergie que nous voulons proposer avec des formes vives qui interpellent.
 
Skéné est une collection plus orientée sur les essais et les écritures de recherche qui proposent des critiques politiques et sociales engagées. « Skéné » tire son nom de la skènè du théâtre antique, qui désigne le lieu, derrière le plateau, servant de coulisses. La mise en lumière de ce lieu invisible et, où pourtant beaucoup se joue pourrait peut-être éclairer nos sociétés autrement. Pour l’instant, aucun ouvrage n’est paru dans cette collection. 
 

Comment décririez-vous votre charte graphique ?  


Dawud, Karima et Solen :  Notre charte graphique est à ses débuts et se précisera avec le temps et les ouvrages à venir. Pour les couvertures, nous souhaitons travailler avec des artistes, illustrateurs·trices et graphistes autant que possible et nous développerons sans doute cela à l’avenir. La couverture de La Morsure du coquelicot est un cyanotype (procédé photographique monochrone négatif, ndlr) réalisé en 1845 par Anna Atkins, l’une des premières femmes reconnues pour avoir publié un ouvrage scientifique. La couverture de À nos humanités révoltées est un tableau réalisé par le talentueux artiste plasticien Josué Comoe, à partir d’un portrait de la mère de Kiyémis. 
 

Vous expliquez avoir fait le « choix de la lenteur » face à la « surproduction éditoriale et à l’hyper-rentabilité » qui domine l’industrie littéraire : pourquoi ? Est-ce à dire que vous n’aurez pas une production régulière ? Sur quels critères sélectionnez-vous les livres que vous choisissez de publier ?  


Dawud, Karima et Solen : Nous choisissons la lenteur pour tenter de résister à la pression de publier pour des raisons principalement économiques ; nous voulons publier un ouvrage, car il a du sens dans ce qu’il dit et dans notre ligne éditoriale et non parce que nous avons besoin de dates fixes pour publier un nouveau texte. Le monopole des groupes et leur système économique, avec la surproduction éditoriale actuelle qu’il entraîne, empêchent non seulement ceux qui ont les structures et les moyens de diffusion les plus précaires de trouver une visibilité, mais ils encouragent aussi une considération du livre comme un produit de consommation périssable plutôt qu’un objet de réflexion, de proposition, qui a besoin de temps pour exister.

C’est également une préoccupation écologique : ne pas surimprimer, mais plutôt réimprimer quand c’est nécessaire, ne pas inonder les tables des librairies pour ensuite pilonner une partie du stock. La lenteur est également un rythme de travail que nous avons choisi, qui nous permet d’encourager l’indépendance éditoriale et la liberté de publication dans une dynamique non lucrative.

Nous voulons prendre le temps de réfléchir avec les écrivain·es, de travailler ensemble, de les accompagner, tout en recherchant un équilibre, y compris économique, mais sans entrer dans une logique de profits pour trouver cette stabilité. Enfin, la lenteur est aussi notre réalité : comme beaucoup d’éditeurs·trices indépendant·es, nous ne vivons pas de l’édition et travaillons à côté pour subvenir à nos besoins, ce qui nous prend du temps. Nous pensons donc publier quelques titres chaque année, en démarrant doucement, et sans avoir de quantité arrêtée ou d’impératif temporel. 
 

Vous affirmez avoir entamé « une réflexion sur le montant des droits d’auteur·trice ». Concrètement, comment cette réflexion s’est-elle matérialisée pour vos derniers auteurs·trices publié·es ?  


Dawud, Karima et Solen : Cette réflexion pratique sur les droits d’auteur·trice s’est traduite par une légère hausse du montant de ces droits par rapport à ce qui se pratique en moyenne. Nous souhaiterions pouvoir pérenniser cette hausse dans le temps, afin également de l’augmenter progressivement. Du côté des durées, nous avons souhaité aller à contre-courant de ce qui se pratique (70 ans après la mort de l’auteur·trice) en l’abaissant de manière à ce que l’auteur·trice puisse rester libre de continuer ou non à faire éditer son texte par métagraphes. Ces choix ne résoudront pas la précarisation croissante et généralisée des auteurs·trices, qui ne se résume pas au montant des droits ou à leur durée, mais cela nous permet de réfléchir à d’autres schémas possibles, plus solidaires, de les essayer, et d’avancer ensemble sur une réflexion commune qui doit être plus globale. 
 

À quel public votre maison d'édition s’adresse-t-elle ?  


Dawud, Karima et Solen : Nous pensons bien sûr à des publics concernés par les thématiques qui sont les nôtres et celles des livres que nous publions, des publics, parfois militants, qui pourront trouver des représentations et des résonnances dans nos livres. Cela dit, nous n’imaginons pas un public homogène, précis, défini, et nous espérons que nos livres s’adressent à des publics pluriels, sans prérequis. Si nos livres permettent à des personnes moins initiées de s’informer et de se former sur les questions décoloniales, féministes, queers, anarchistes, c’est tant mieux ! 


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