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Michel Onfray : “Dès qu’il y a lecture à voix haute effectuée par un lecteur, il y a magie”

Nicolas Gary - 15.01.2018

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À cette heure plus de 25.000 personnes ont signé la pétition réclamant que la redevance imposée par la SCELF disparaisse pour les lectures publiques. Dans le combat actuellement mené pour préserver la gratuité, le philosophe Michel Onfray prend parti. Quel monde peut tenter d’imposer un prélèvement pour des lectures dans un contexte non marchand ? Et quel avenir se prépare pour ce monde ?


Michel Onfray no Fronteiras do Pensamento São Paulo 2012
Michel Onfray - Fronteiras do Pensamento, CC BY SA 2.0
 


  

ActuaLitté : Que penser d’une société où l’exercice de lecture publique serait assujetti à une redevance ? 


Michel Onfray : Ce qu’il faut penser de notre société ? Elle est corrompue par l’argent qui fait la loi en tout : médecine, éducation, défense nationale, police, justice, mais aussi culture… C’est le résultat d’un quart de siècle de libéralisme maastrichien : il y a de l’argent pour faire des guerres et payer des bombes qui tuent des gens à l’autre bout du monde (sous prétexte de nous protéger contre le terrorisme qui vient de France…) mais il n’y a pas d’argent pour aider les auteurs qui en ont besoin et libérer les bibliothèques d’une surcharge d’opérations comptables qui ne devraient pas leur être imputées.

C’est une société dégoûtante… Il faudrait une politique publique de l’aide à l’écriture pour des auteurs qui vendent peu, moyennant quelques heures données à l’Éducation nationale (ou dans des bibliothèques, ou dans des associations…) pour faire des ateliers lecture par exemple — comme il y a des ateliers d’écriture. 

 

D’ailleurs, qu’est-ce que cette activité représente à vos yeux – que l’on parle de l’heure du conte en bibliothèque ou autre ?
 

Michel Onfray : On ne donne pas le goût de la lecture en lisant des textes qui sont ensuite le prétexte à une enquête policière auprès des enfants – du genre : de quelle couleur est la bicyclette du personnage ? Il faut transmettre du plaisir gratuitement, juste pour faire aimer les livres en obtenant des enfants qu’ils sachent qu’on y trouve un monde formidable.

Les ravir, les réjouir, voilà ce qui seul devrait commander la lecture. Dès qu’il y a lecture à voix haute effectuée par un lecteur, il y a magie…

 

Vous évoquiez « l’effondrement spirituel de notre époque » diagnostiqué par Michel Houellebecq : que vous inspire cette redevance, difficile, voire impossible à assumer par les bibliothèques ?
 

Michel Onfray : Une politique, ce sont des priorités. Emmanuel Macron peut bien se mettre en scène sur sa photo officielle avec trois volumes de la Pléiade (une collection qu’adorent les bourgeois surtout parce qu’elle décore bien et qu’elle expose son pouvoir d’achat…) ça ne suffit pas pour aider le livre et la lecture… Qu’il alloue le budget d’une journée que la France consacre à la guerre à la lecture et il sera crédible…
 

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Qu’il faille solliciter Stéphane Bern et organiser des lotos pour financer la conservation du patrimoine est une honte dans un pays qui, avec le général de Gaulle, a inventé le ministère de la culture alors confié à Malraux comme chacun sait, ou devrait le savoir… De Gaulle offrait ce poste à un écrivain, Macron à quelqu’un qui vend les livres des autres… 

 

Voilà près de 20 ans, vous aviez défendu ardemment la gratuité du prêt de livre : quel était alors l’enjeu ?
 

Michel Onfray : Je suis pour l’impôt qui est l’un des instruments de la réalisation de l’égalité sociale. Célibataire sans enfants je suis fort taxé et je trouve ça tout à fait normal. Toutefois je veux que mes impôts servent à l’intérêt général et au bien public – et, j’y reviens, pas forcément aux guerres néocoloniales que la France mène depuis 1991.

Dès lors, les bibliothèques devraient être gratuites en tout : ni inscription ni emprunt payant bien sûr, mais également de véritables budgets alloués en faveur du livre. Il faudrait par exemple une loi d’exemption fiscale pour tout ce qui contribuerait à la promotion des livres et de la culture dans notre pays. 

 

Comment rapprochez-vous ce combat mené alors et cette redevance que la SCELF veut imposer ?
 

Michel Onfray : C’est le même combat : le libéralisme a tout contaminé et il faut désormais faire de l’argent partout et avec tout. La bibliothèque doit être un sanctuaire subventionné par l’argent des contribuables et non par le citoyen qui paie déjà des impôts, directs et indirects, et des inscriptions payantes…

La gratuité a un coût : c’est l’impôt qui doit l’assurer par un changement d’attribution des affectations budgétaires. Qu’ 1 % du budget des guerres menées par les présidents de la V° République depuis un quart de siècle soit alloué au livre et les choses changeront…

Taxer les lectures offertes,
et les enfants déserteront les bibliothèques

 



NdlR : La direction de la SCELF au récemment assuré que tout le monde faisait erreur, et qu’en réalité, les tarifs présentés ne concernaient que les compagnies de théâtre et les organisateurs de manifestations. De ce fait, aucune perception ne devrait avoir lieu, attendu que les négociations avec l’Association des Bibliothécaires de France étaient toujours en cours. (voir L’Union)

 

Si les tarifs ne concernent réellement que les prestations réalisées par des compagnies théâtrales ou des organisateurs d’événements, cela pourrait satisfaire les revendications initiales, car on serait bien dans la gratuité pour les lectures strictement non marchandes (pas de billetterie, et pas de professionnels rémunérés pour lire - retrouver la pétition).

C’était d’ailleurs le positionnement de la pétition Shéhérazade, et l’ABF était d’accord avec ça. « A voir donc, mais si la discussion s’engage vraiment sur ces bases, cela peut mener à un compromis acceptable », indique un proche du dossier.

 

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Cependant, des bibliothèques ont déjà reçu des factures, comme nous le confirmait le ministère de la Culture, « mais à cette heure, nous ne sommes pas informés de mesures de recouvrement ». A l'occasion de la conférence de presse pour le lancement de La Nuit de la Lecture, Françoise Nyssen avait d'ailleurs pris position rappelant que « le principe de la gratuité de la lecture publique est essentiel ». 

Les bibliothèques s’acquittent aujourd’hui d’un montant au cas par cas si elles travaillent par exemple avec une compagnie de théâtre, mais ne paient rien pour les lectures faites par des bénévoles ou des salariés de la bibliothèque (ex. heures du conte). C’est bien pour ces lectures que la SCELF veut faire payer un forfait. Pour l’instant, hors accord global, elles n’ont pas de forfait à payer et l'on espère bien qu’elles n’en auront jamais, mais elles continuent au cas par cas pour les spectacles. 

 

En revanche, un autre point subsiste : les lectures d’œuvres par les auteurs, quel que soit l’endroit où elles sont lieu.

Le directeur de la SGDL, Geoffroy Pelletier, souligne : « La SCELF a anticipé sur une partie de l’accord en supprimant très récemment de ses CGV le fait que l’œuvre ait moins d’un an. Peu importe la date de publication, si c’est gratuit pas de versement. Si c’est payant, ça dépend, et c’est sur ce dernier point qu’on doit encore discuter... »

 

Et ce, pou faire de « l’exonération la règle et réserver le versement d’un droit à quelques très rares cas : lectures publiques organisées en tournée (qui s’apparentent quasiment à un spectacle, mais comme elles sont intitulées “lectures” [musicales ou non] elles ne sont pas dans le périmètre de la SACD) ».


Le Premier ministre dans son discours de politique générale en juillet 2017 assurait : « Nous voulons rester, redevenir peut-être, une nation de lecteurs. » Il faudra s’en donner les moyens, assurément.

 

Retrouver le Dossier : La SCELF face à la lecture publique, la redevance qui indigne




Commentaires

atteinte inadmissible à la liberté d'expression !
La connaissance se transmet depuis toujours à l'oral. Écrire aide à structurer le discours. Lire à voix Haute permet de transmettre et intégrer la pensée

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