Michel Serres : la guerre, cette institution encadrée

Clément Solym - 15.12.2008

Interview - Michell - Serres - guerre


ActuaLitté : Le point de départ de La guerre mondiale est une mise en parallèle de la guerre entre les hommes et de l'écologie...
Michel Serres : En effet, nous employons en général le terme de « guerre mondiale » pour désigner les guerres de 1914-1918 et de 1939-1945. Mais il est possible de comprendre l'adjectif « mondial » dans un tout autre sens : celui de la guerre contre le monde. Lorsqu'est paru mon livre Le contrat naturel, celui-ci fut très critiqué. J'y considérais que les éléments de la nature devaient acquérir le statut de sujets de droit, ce qui fut mal reçu. Pourtant, nous parlons souvent aujourd'hui de « pactes » environnementaux. Or cette idée de pacte est bien celle d'un traité de paix, qui caractérise la fin d'une guerre. C'est pourquoi je préfère parler de monde plutôt que d'environnement, car la notion d'environnement ne confère pas le statut de sujet, mais seulement de contexte.

Mes trois livres Le contrat naturel, Le mal propre et La guerre mondiale, sont tous des livres de philosophie du droit qui permettent de faire le tour des questions de notre rapport au monde. Le premier aborde le problème par la philosophie du contrat, le deuxième par le droit de propriété et le dernier par le droit de guerre.

 « La notion d'environnement ne confère pas le statut de sujet,
mais seulement de contexte »

ActuaLitté : Vous montrez en effet dans ce dernier ouvrage que si guerre et terrorisme sont tous deux orientés vers la « tuerie », la caractéristique de la guerre est d'être légale...
Michel Serres : Je montre effectivement que la guerre est une institution de droit pour plusieurs raisons : pour des causes historiques tout d'abord, mais aussi par l'existence d'une « déclaration de guerre », d'un droit de « cessez-le-feu » ou même de traités concluant la fin des hostilités. Tous ces éléments sont des écrits juridiques. La guerre est une institution encadrée, à l'inverse du terrorisme. C'est d'ailleurs cette différence qui au coeur de l'erreur de George W. Bush, quand il voulut lutter contre le terrorisme au moyen d'une guerre. Le terrorisme n'est par définition pas déclaré, n'a pas d'identité ni de temps fixe.


 « La guerre est une institution encadrée,
à l'inverse du terrorisme. »

ActuaLitté :
Mais alors dans son combat contre la nature, l'homme se livre-t-il à une guerre ou à du terrorisme ?
Michel Serres : Jusqu'à maintenant nous n'avions pas conscience d'être dans une véritable guerre contre le monde : il y avait peu d'encadrement formel à ce combat, et nous avions plutôt tendance à la perdre. Mais il y a aujourd'hui un risque important de nous voir gagner cette guerre. Ce qui serait terrible : cela serait une victoire à la Pyrrhus, c'est à dire en même temps une défaite, puisque notre adversaire est le bateau sur lequel nous sommes embarqués. À un moment donné, nous arriverons au-delà de l'idée de victoire : nous risquons de mettre en péril notre existence.