ENTRETIEN – Propriétaire de la 10e plus importante librairie de France – Ombres blanches (Toulouse) – Christian Thorel revient avec nous sur le sort des librairies Sauramps. L’échec de la vente des établissements, face à un projet qui n’a pas convaincu le tribunal de commerce de Montpellier, laisse place à plusieurs inconnues. Et la nécessaire prise de responsabilités.

 

 

 

Quel regard portez-vous sur la situation des librairies Sauramps ?

 

Christian Thorel : La fragilité de nos entreprises est grande, et les libraires doivent veiller en permanence à raison garder dans leur conduite. Être à la tête d’une librairie de cette taille implique de respecter des règles, auxquelles on ne se soustrait pas. Le secteur a retrouvé une sorte d’embellie et de quiétude, mais sa rentabilité reste extrêmement modeste. Surtout, le commerce se montre particulièrement sensible aux coups de chauds et de froid.

 

N’oublions pas que la fragilité se retrouve également chez les éditeurs. Le marché n’est plus aussi florissant qu’il le fut : il faut y voir la rançon de la multiplicité de l’offre – pour ne pas dire son explosion. Elle implique une baisse des tirages moyens et des ventes moyennes.

 

Dans la librairie, nous savons qu’il faut maintenir, selon des critères objectifs, des seuils : on ne dépasse pas 4 à 5 % du chiffre d’affaires pour le loyer, 11 à 12 % pour les charges fixes, 18 à 21 % pour les salaires. Conserver ces proportions permet de préserver l’entreprise, dans sa rentabilité et sa capacité à investir et à progresser.

 

Ensuite, interviennent d’autres équilibres, de nature politique. À Toulouse, au cours de ces 20 dernières années, de grands changements sont intervenus – que l’on retrouve dans d’autres villes comme Nice, Grenoble, Metz ou Nancy. Une redistribution des cartes, avec une concurrence qui a changé de nature, plus diversifiée et éclatée.

 

Sauramps, comme les grandes librairies dans d’autres cités de province, avec l’établissement Triangle, a toujours entretenu une relation forte avec les Montpelliérains. Elle se caractérise par cet engagement professionnel, que nourrissait un lien spécifique. La forteresse située non loin de la Place de la Comédie semblait imprenable, dominant les lieux. Et c’est certainement ce qui fit d’elle, durant des années, la 2e librairie de France.

 

Mais le vers est entré dans le fruit quand la société s’est déplacée, pour créer l’établissement Odyssée. Notre type de commerce, je parle de la librairie, n’est pas adaptable à la gouvernance de ces espaces commerciaux. On y attire les libraires avec des conditions spécifiques, mais toujours ils finissent par être étranglés.

 

En créant Odyssée, sous la pression excessive des élus, Sauramps a vraisemblablement perdu une partie de sa liberté – parce qu’une autre pression, celle immobilière exercée, était bien celle qu’il fallait redouter en tout premier lieu. Cette notion d’indépendance, que cultive Ombres blanches, relève tant de l’enjeu commercial, que culturel, intellectuel et politique.

 

Les dysfonctionnements de la vente de Sauramps dévoilent-ils un symptôme spécifique ?

 

Christian Thorel : Eh bien, si symptôme il y a, c’est celui de la difficulté à transmettre un établissement, d’une génération à une autre. Jean-Marie Sevestre avait reçu Sauramps en héritage, et cette transition n’est jamais simple. Tout s’est bien déroulé dans les premiers temps, mais l’enjeu n’a rien d’anecdotique non seulement à la réception de cet héritage, et dans la manière dont il faudra arriver à le passer.

 

Peut-être le PDG de Sauramps ne s’est-il pas senti concerné par cette problématique – ou n’a pas suffisamment travaillé la question. Loin de moi l’idée de donner des leçons : tous les propriétaires de libraires se confrontent à ces questions. S’il n’y avait pas eu les dérapages de l’automne, peut-être la vente se serait-elle faite avec quelques pirouettes, mais dans des conditions acceptables.

 

En outre, Triangle se trouvait dans une bonne santé – même si affectée par l’ouverture d’Odyssée. L’avènement de ce second commerce a développé une clientèle, en partie au détriment de l’établissement de centre-ville. Le déport de lecteurs vers un commerce excentré est inévitable, et les dirigeants n’ont pas pu l’ignorer.

 

C’est d’ailleurs l’une des problématiques majeures : l’obsession d’avoir des magasins partout finit par faire oublier les éléments primordiaux. La leçon devient alors terrible parce que l’on doit sans cesse veiller à maintenir les équilibres, tout en modernisant, trouver de nouveaux services. Au final, Jean-Marie Sevestre s’est retrouvé assez seul – n’a-t-il pas su veiller à ce que les forces de l’équipe directoriale soient suffisantes ? Malheureusement les mauvais choix peuvent vite venir.

 

Avec la fermeture d’enseignes, la librairie indépendante pouvait se croire à l’abri. Mais qu’en est-il quand un grand indépendant se retrouve dans une pareille situation ?

 

Christian Thorel : Ce qu’il ne faut pas oublier, car c’est inquiétant, c’est que les enseignes convoitent les centres-villes. Dans les petites préfectures, et espérons que cela ne devienne pas la règle, des Leclerc ou des Cultura s’installeraient volontiers. Si certains lieux – Sauramps, évidemment, ou d’autres – venaient à être en difficulté ou faire faillite, à ces librairies transmises sur une ou plusieurs générations se substitueront des chaînes.

 

Fnac est déjà présent dans les centres-villes – Virgin n’a finalement pas duré. Et si l’on troque un indépendant pour une chaîne, alors ce sera une véritable défaite.

 

Ce combat ne s’opère qu’avec une force suffisante : la conviction, la qualité professionnelle, l’ensemble maintenu dans une économie viable et rationnelle. Voilà pour la partie économie et finances. Mais surtout, ne jamais négliger la dimension irrationnelle, celle qui incite à rêver et fait rêver. Aux compétences des libraires doit être associé un catalogue qui donne aux lecteurs quelque chose d’autre.

 

La librairie est un lieu vivant, et pour être crédible, sur le plan intellectuel, culturel et social, elle doit être un acteur de la vie politique de la cité.

 

Rencontres nationales de la librairie 2015 - Lille

Matthieu de Montchalin - ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

La fin du réseau de librairies Chapitre, ou de Virgin, c’était une catastrophe industrielle, plus que professionnelle. Les librairies indépendantes pouvaient se prévaloir de n’être ni juridiquement ni commercialement semblables à ces autres commerces. Là où Chapitre doit son échec à la mise en place d’un modèle qui a alourdi l’organisation de l’entreprise, les libraires indépendants pouvaient revendiquer leur autonomie.

 

En effet, quand Chapitre a mis en place son plan Ariane [NdR, référence au développement mis en place par la Fnac], centralisant les commandes, toute initiative a été brisée. Les libraires sont des gens qui connaissent une partie de leurs clientèles, et donc les besoins en assortiment. Contrôler ces commandes, ainsi que cela s’est opéré pour Chapitre, c’était à l’opposé du travail d’un libraire indépendant.

 

L’excès de gourmandise et de rentabilité alors voulue par les actionnaires a eu raison de l’entreprise, alors que, dans le même temps, les commandes centralisées montraient un certain désintérêt de tout projet culturel.

 

Se faisant, les librairies pouvaient appuyer la critique sur la responsabilité d’un groupe financier. Avec Sauramps, la faute devient humaine – et prend un visage qui nous ressemble. Cela rejaillit de façon embarrassante sur tous les professionnels, et particulièrement ceux qui ont une certaine proximité, quand ils sont leaders de leur marché.

 

D’un côté, la presse dit que la librairie de centre-ville se débat et se débrouille, de l’autre la 2e plus grande librairie vit une catastrophe. Les messages sont par trop contradictoires. Voilà qui compromet l’image que nous pouvons donner au public, entachant une profession qui était préservée, dans le fond de la précédente catastrophe Chapitre.

 

Quelles sont les conséquences de l’intervention de Matthieu de Montchalin dans la vente des librairies Sauramps ?

 

Christian Thorel : D’abord, il faut rappeler que l’intérêt de Benoît Bougerol pour le dossier Sauramps était authentique : la situation géographique de sa librairie à Rodez, une certaine idée occitane peut-être, la proximité de l’Aveyron... Tout cela jouait, et il y avait une légitimité régionale qui plaidait en sa faveur.

 

Ainsi, quand il a fallu sauver cette entreprise, il s’est engagé avec un projet réalisable, et une approche d’entrepreneur rationnel et cartésien. Il avait une connaissance du dossier très solide et des perspectives qui, s’il avait repris l’affaire, auraient sans doute pu permettre de la redresser. Parce qu’il en avait les moyens.

 

Voilà pour l’acte 1. Ensuite, un autre repreneur s’est manifesté, tardivement. Il s’est présenté pour la reprise d’une entité dont il ne savait rien, ou très peu : ni les exigences ni les comptes. Tout cela avec un sens de la mise en scène qui est venu perturber l’ensemble d’une vente où tout pouvait bien se dérouler.

 

Matthieu de Montchalin a exercé sur tout le monde, et autant que faire se pouvait, une pression, à partir de ses prérogatives de président du Syndicat de la librairie française. Il a multiplié les déclarations dans la presse, concluant hâtivement que la vente était réglée en sa faveur, ayant manifestement omis d’étudier objectivement le dossier. Il s’est servi, et par conséquent, l’a biaisé, de son statut.

 

Pour l’ensemble de la profession et plus encore ceux qu’il est censé représenter, c’est inadmissible [NdR, Ombres blanches a quitté le SLF depuis 4 ans]. D’un côté, il semblait possible que Benoît Bougerol reprenne et évite la catastrophe actuelle. De l’autre, Matthieu de Montchalin a bloqué, peut-être sciemment, l’action du repreneur qui aurait pu sauver les établissements.

 

C’est le signe d’une certaine incompétence, et d’une véritable inconséquence. Si le sort n’était pas perdu, il en a finalement précipité la chute, jusqu’à ce que l’on sait aujourd’hui. Moralité, les salariés, puis les fournisseurs, et finalement toute l’interprofession est affectée par cette situation.

 

Pour un président de syndicat de libraire, pour la représentation du poste qu’il incarne, il a excédé son rôle, mené depuis six années. A-t-il cru qu’il suffisait, comme Saint Louis, de toucher les écrouelles pour guérir Sauramps ? À mon sens, il a joué avec la réalité, sans être capable de mettre en oeuvre un projet, dont on ignore finalement comment il a même réussi à le vendre. Aujourd’hui, il devrait savoir ce qu’il a à faire pour assumer ses responsabilités.

 

Quelles répercussions sont à craindre pour l’ensemble de la librairie ?

 

Christian Thorel : Il ne me semble pas qu’elles seront matérielles. Probablement les distributeurs vont-ils resserrer une partie de leurs conditions commerciales, et veiller plus aux encours. Plus qu’auparavant en tout cas. Or, c’est sur ce point que les librairies parviennent à se créer une trésorerie. Mais je ne crois pas à des mesures de rétorsion.

 

De fait, il faut avant tout espérer que l’issue de Sauramps, pour les salariés, aboutisse à un compromis qui rende aux établissements un peu de sérénité. D’abord, que les équipes soient au mieux protégées.

 

Ensuite, pour l’ensemble des libraires indépendantes, que les conséquences morales soient dissipées rapidement. D’ici deux à trois ans, pour que nous ne soyons pas contraints de nous justifier auprès d’un public qui viendrait à douter de nous.