“Nous attendons l'ebook qui n'aurait pas pu être écrit et publié en papier” (Kobo)

Antoine Oury - 27.10.2016

Interview - Michael Tamblyn Kobo - Kobo lecteurs ebook - Kobo chiffre d'affaires


Depuis sa création en 2009, la start-up Kobo a bien grandi : en 2012, le rachat par le géant japonais Rakuten avait permis à la société d'accéder à un autre niveau d'opérations. Désormais présent dans plus de 190 pays grâce à des partenariats avec les revendeurs locaux, Kobo est un acteur incontournable de la lecture numérique. Entretien avec Michael Tamblyn, président directeur général de Rakuten Kobo.

 

Michael Tamblyn (Kobo- - Frankfurter Buchmesse 2016

Michael Tamblyn à la Foire du Livre de Francfort 2016 (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

ActuaLitté : Que représente la France pour Kobo ?

 

Michael Tamblyn : Nous sommes très enthousiastes vis-à-vis du développement du marché du livre numérique français à la fois parce que notre partenariat avec la Fnac est couronné de succès, mais aussi parce que les éditeurs français considèrent désormais l'ebook comme une source de ventes additionnelles. De plus, l'inquiétude que les éditeurs pouvaient avoir quant à un livre numérique « disruptif » par rapport au marché du livre et au commerce du livre est moins forte : tout le monde a compris que papier et numérique pouvaient coexister sans problème.

 

Les lecteurs français sont attirés vers le numérique pour son côté pratique, immédiat, son prix, aussi, mais plus personne ne croit à la théorie selon laquelle le numérique va détruire le marché du livre. Cela conduit tout le secteur à plus d'innovations, pour un livre numérique qui devient un élément vital de l'industrie française de l'édition.

 

La France est l'un de nos plus grands marchés européens, où la croissance est la plus importante. Nos ventes de matériel sont très fortes, suivies par celles des contenus.

 

Avec le Kobo Aura One, Kobo s'est risqué à commercialiser un lecteur ebook haut de gamme, pourquoi ?

 

Michael Tamblyn : La rupture de stock temporaire a prouvé l'intérêt du marché pour ce type de matériel. Ce qui nous a servi, car nous avons tenté le coup avec un lecteur ebook de qualité premium, avec une combinaison de fonctionnalités attendues par les gens.

 

Ce que nous avons découvert avec les lecteurs ebook, c'est que des clients manifestent l'envie d'investir dans une telle expérience de lecture. Au départ, nous n'en avions aucune idée, et aujourd'hui, 20 à 25 % de nos ventes en matériel se classent dans cette catégorie premium. Cela fait sens, finalement : quelqu'un qui aime vraiment la musique va investir dans des écouteurs de qualité, quelqu'un qui aime le cinéma va s'acheter une télévision 4k... Quelqu'un qui lit deux livres par semaine va s'équiper avec le meilleur appareil pour ces lectures.

 

Le marché des lecteurs ebook a un taux de rotation très lent, avec un faible renouvellement de l'équipement : comment renouveler l'intérêt du lecteur pour les appareils Kobo ?

 

Michael Tamblyn : Les ventes du Kobo Aura One révèlent que la moitié d'entre elles sont réalisées par des personnes qui étaient totalement étrangères au marché, tandis que l'autre moitié est réalisée par des personnes qui possédaient déjà un lecteur ebook, et qui le remplacent par un appareil plus haut de gamme.

 

C'est un bon équilibre, et nous cherchons à le conserver pour inciter nos clients à mettre à jour leur équipement. Tout repose sur la philosophie du design que nous avons embrassé avec le Kobo Aura One : nous avons consulté nos plus grands lecteurs — ceux qui lisent deux ouvrages par semaine — et les avons fait collaborer avec nos designers en leur demandant ce qu'ils attendaient d'un lecteur ebook. Certains ont demandé un écran plus grand, parce qu'ils avaient besoin de plus d'espace pour afficher une police plus large, d'autres voulaient une expérience de lecture plus proche de celle d'un livre grand format, ce qui nous a menés à un si grand écran, le plus large disponible du marché. L'étanchéité et la question de la lumière bleue émise par les appareils électroniques ont également retenu leur attention.

 

Kobo Aura Edition 2

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

Toutes ces innovations portent sur le confort de lecture : qu'en est-il des innovations technologiques ?

 

Michael Tamblyn : De nombreux lecteurs veulent lire des livres, écrits par les auteurs qu'ils aiment : la plupart ne sont pas intéressés par la possibilité d'afficher des images animées, par exemple, ce n'est pas ce qui va les décider à acheter un lecteur ebook.

 

D'un autre côté, nous assistons à de plus en plus d'expériences innovantes, plus interactives, qui relèvent plus des technologies utilisées par les smartphones et les tablettes, raison pour laquelle nous développons avec attention la partie applicative de notre solution de lecture. Mais, pour être honnêtes, nous n'avons pas assisté à l'émergence d'énormément d'innovations de la part des éditeurs. En somme, nous attendons encore le livre numérique qui n'aurait pas pu être écrit et publié dans un format papier.

 

D'autre part, l'innovation, pour nous, se concentre surtout sur la manière dont nous recommandons des livres, comment sélectionner parmi les 5 millions de titres disponibles celui qui vous convient le mieux. C'est un défi très important pour les prochaines années, qui implique aussi bien le big data et l'apprentissage automatique que le design et nécessite de mêler la recommandation traditionnelle de libraires experts avec la science des données.

 

Par exemple, il arrive qu'un lecteur s'arrête à la page 30 d'un livre numérique : on pourrait se dire qu'il ne l'a pas aimé, mais cette hypothèse n'est valable que pour un certain type de livres. Pour un livre de non-fiction, il arrive que l'on en lise un tiers, tout en le trouvant très intéressant. C'est là tout le défi de l'apprentissage automatique : faire de la machine un libraire plus intéressant.

 

C'est la partie immergée de la lecture numérique ?

 

Michael Tamblyn : Oui et non, car c'est aussi ce que fait votre libraire lorsqu'il vous demande quel est le dernier livre que vous avez lu. Nous essayons de fournir le même service, mais à des milliers de clients en même temps.

 

Kobo mène un partenariat avec les libraires indépendants américains avec l'American Booksellers Association depuis plusieurs années, avez-vous songé à reproduire l'expérience en France ?

 

Michael Tamblyn : Des relations comme celle-ci sont possibles, mais elles demandent un haut degré de motivation du côté des revendeurs eux-mêmes, qui doivent avoir envie de vendre des appareils, de promouvoir les applications, les livres numériques, en plus des livres papier qu'ils vendent déjà. Pour beaucoup de librairies indépendantes, c'est encore trop difficile. Mais si un groupement de libraires se déclare intéressé pour embrasser le numérique comme un nouvel élément au sein de leur établissement, nous pourrions dialoguer avec eux avec plaisir.

 

Toutefois, cette combinaison entre une association centrale pour coordonner les opération et des membres très motivés par le numérique est absolument nécessaire à ce type de partenariat.

 

Kobo Aura One

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

Kobo a récemment récupéré les clients de Sainsbury's, Tesco et Waterstones après la fermeture de leurs services liés à la lecture numérique, comment expliquez-vous leurs échecs  ?

 

Michael Tamblyn : Il est désormais assuré qu'exister dans le domaine du livre numérique requiert une certaine taille, c'est une leçon que nous avons apprise lorsque nous n'étions qu'une start-up au Canada. Ce dernier est un petit marché pour la lecture numérique, et nous avons su dès le départ que nous ne pouvions pas survivre sur ce seul pays et que nous devions passer à l'échelle internationale. Pour ces services que vous évoquez, il n'y avait tout simplement pas assez de clients et de possibilité de croissance par rapport à l'investissement de départ.

 

L'avantage pour ces nouveaux partenaires, peu importe leur pays, c'est qu'ils profiteront dans l'immédiat des améliorations apportées à notre plateforme. Pour nous, c'est que ces vendeurs partenaires ont la connaissance du marché nécessaire pour que nous puissions proposer le meilleur service possible.

 

Et, pour le lecteur, il s'agit bien sûr de la continuité des services et de l'accès maintenu à sa bibliothèque.