Philippe Besson : "Être homo dans les années 80, ça se cachait"

Bouder Robin - 18.05.2017

Interview - arrête avec tes mensonges - philippe besson autofiction - prix maison de la presse


L'édition 2017 du prix Maison de la presse avait lieu mercredi 17 mai au siège de la Société des Gens de Lettre, à Paris. Présidé par Jean Teulé (lauréat du prix en 2008), le jury a remis la récompense à Philippe Besson, pour son autofiction Arrête avec tes mensonges publié chez Julliard en janvier dernier. Nous nous sommes entretenus avec l'auteur sur cette histoire qui l'a « forgé », selon ses propres mots.

 

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Philippe Besson, 2011 - S. Veyrié (CC BY-SA 3.0)

 

 

ActuaLitté : Votre livre se déroule dans les années 80, vous êtes lycéen, vous expérimentez votre homosexualité : que représente cette époque aujourd'hui ?


Philippe Besson : C’est l'époque de mon adolescence, un temps révolu qui m'est revenu à la mémoire de manière très précise. Un temps béni, la découverte du premier amour. Mais c'était aussi le temps de la dissimulation, du silence puisque être homosexuel dans les années 80, en province qui plus est, ça ne se dévoilait pas.
Ce sont donc des sentiments contrastés, d'un côté la légèreté et le bonheur, de l'autre la clandestinité et le déni.
 

On se souvient des rumeurs sur l’homosexualité du candidat Macron lancées il y a quelques mois et qu’il s’était senti obligé de démentir. Qu'est-ce que ça représente aujourd'hui, qu'on ne puisse pas élire un président homosexuel ?


Philippe Besson : Ces rumeurs infondées partaient d'un postulat étrange, le fait qu'il soit marié à une femme de 24 ans de plus que lui ; ces ragots étaient non seulement homophobes mais aussi misogynes.
 

Cela sous-entendait que son homosexualité prétendue aurait suffi à le disqualifier, qu'il se serait agi d'un handicap, d'une tare. Ça en dit beaucoup sur ceux qui ont propagé ces rumeurs. Il reste aujourd'hui une pensée et une parole homophobe qui se libèrent beaucoup sur les réseaux sociaux de façon anonyme. Certains homophobes avancent masqués, de manière insidieuse. La France ne se reconnaît pas dans cette expression minoritaire, mais il faut en tenir compte. En France, l'homosexualité était un délit jusqu'en 1982 ; aujourd'hui la société est plus ouverte mais il reste des gens obtus, un obscurantisme.
 

Arrête avec tes mensonges est votre 18e livre est votre première incursion dans l’autofiction. Pourquoi maintenant ?


Philippe Besson : J'adore être un romancier, inventer des histoires et des personnages, je suis venu à l'écriture pour cette raison, j'ai un imaginaire plutôt fertile. J'ai depuis l’enfance une propension à inventer des biographies très élaborées à des individus à peine croisés. Et puis, l'écriture de fiction me permet de vivre d'autres vies que la mienne.
 

Là, c'est le réel qui m'a rattrapé ! Je croise quelqu'un qui vient m'apporter un épisode de ma jeunesse. J’en ai conclu qu’il était temps de raconter cette histoire qui m'a forgé, qui explique l'homme et l'écrivain que je suis devenu. Par ailleurs, en tant qu'écrivain, je ne peux me lancer dans une histoire qu'en en connaissant la fin. Et là, ce jeune homme m'apportait la fin de l'histoire.
 

De plus, j'ai beaucoup écrit à propos des disparus, des absents ; rendre hommage aux disparus dans un livre, pouvoir leur rendre une présence, c'est quelque chose qui m'importe.
 

 

Arrête avec tes mensonges, Philippe Besson, 2017, éditions Julliard


 

Vous avez déclaré que l'écriture de votre livre était une expérience « différente de l’écriture d’un roman ». Ce n’est donc pas un roman ?


Philippe Besson : Il s’agit d’un récit autobiographique, aucun doute là-dessus. Quand vous écrivez un roman, vous faites appel à votre imaginaire. Dans ce récit, j'ai convoqué ma mémoire ; c'est un processus fondamentalement différent. Ce qui n'empêche pas que, de la même manière que dans tout roman, il y a une part irréductible de vérité, dans toute autofiction il y a une part de romanesque.
 

Dans votre livre, il existe une certaine confusion entre ce que votre mère vous disait, non pas « arrête avec tes histoires » mais « arrête avec tes mensonges ». Quelle importance a cette différence ?


Philippe Besson : Quand on invente une histoire, par essence, on n'est pas dans la vérité ; on devrait donc considérer qu'on est dans le mensonge. Ma mère voyait les choses comme ça, elle considérait que je lui mentais quand je lui racontais des histoires.
 

Moi, ce qui m’intéresse, c’est de rendre les histoires vraisemblables. Et d’approcher une vérité sinon historique, au moins intime.

 

Dans son livre L'autoficton, Isabelle Grell évoque l'homosexualité comme un engagement contre la répression de la normativité hétérosexuelle. Qu'en pensez-vous ?


Philippe Besson : Je n'ai pas ce regard-là. L'homosexualité n'est pas un choix, et ne peut être reconnue comme une transgression volontaire. On ne se réveille pas un matin en se disant : « Je suis homosexuel ». Vous êtes comme ça et vous faites avec, du mieux que vous pouvez. Vous comprenez très vite que vous êtes minoritaire et que vous devrez affronter des moqueries, des insultes, de la violence parfois, et que vous serez ramené en permanence à votre statut d'homosexuel.
 

Cette réalité incontestable, c’est aussi aux autres de l'intégrer ; c'est parfois un problème pour eux, ça ne l’est pas pour moi.
 

C'est d'ailleurs ce qui m'a surpris autour du débat sur le mariage pour tous et la Manif pour tous. Pour la première fois, des gens descendaient dans la rue dans le but d’interdire à d'autres d’accéder à un droit. Ça pose de vraies questions sur la société d'aujourd'hui.