Philippe Bouquet : " Le traducteur travaille pour la paix dans le monde"

Cécile Pellerin - 17.02.2015

Interview - Littérature suédoise - traducteur - Bouquet, Philippe


A l'occasion de la sortie du nouveau roman policier de Fredrik Ekelund, Casal Ventoso (Gaïa), il était bien tentant de laisser s'exprimer Philippe Bouquet, son traducteur. Depuis près de 40 ans qu'il exerce son activité, c'est un homme toujours aussi passionné et exalté qui se livre, capable de vous convaincre sans effort que là-haut, tout au Nord de l'Europe, il existe une littérature inédite prête à vous embarquer et à vous éveiller.

 

Vif et acéré comme la pointe d'une épée viking, Philippe Bouquet est un passeur de littérature, exigeant et franc, libre et indépendant,  quel que soit le moment, l'éditeur ou le lecteur. Un peu d'amertume, de cynisme aussi, beaucoup de plaisir et beaucoup de travail animent cet homme empreint d'une belle humanité, absolument captivant et foncièrement épris des mots, de leur beauté comme de leur pouvoir.  Voici donccomment un traducteur passionnel parle de son travail, de ses satisfactions et déceptions, donne quelques conseils, nous convainc que le traducteur ne peut être qu'un homme éclairé et avisé qui "œuvre pour la compréhension entre les hommes." 

 

 

Qu'est-ce qui vous a conduit à la traduction de la langue suédoise ?

 C'est avant tout l'amour de cette langue (contracté à l'âge « fatal » de dix-neuf ans) qui m'a séduit par sa musicalité et son expressivité. Elle est capable d'évoquer beaucoup de choses à travers les sons (c-à-d sans devoir passer par les concepts, ce qui est un gros avantage en poésie, en particulier) mais aussi d'en dire beaucoup en très peu de mots, grâce à sa souplesse et sa malléabilité (qui laisse un beau champ d'action à l'inventivité personnelle – et donc à tous les artistes des mots). C'est aussi une des langues les plus simples au monde du point de vue de la morphologie. A partir de là, j'en suis très vite venu à découvrir toute une littérature que j'ignorais – comme la plupart de mes concitoyens. Et l'enseignant en moi (qui ne s'ignorait même pas) a été saisi de l'envie de faire partager cet amour et ces découvertes, ce qui passait nécessairement par la traduction. J'y suis venu au hasard d'une lecture, mais je suis maintenant convaincu que j'y étais « prédestiné » (ou manipulé par les « puissances » strindbergiennes, si l'on préfère).

 

Depuis quand traduisez-vous ?

Depuis la fin de ma thèse, en 1977, c'est-à-dire depuis près de quarante ans (presque une carrière entière, chevauchant presque à moitié celle d'enseignant).

 

Combien de livres avez-vous traduit ?

Cela dépend comment on compte. A ce jour, il y a 152 livres différents (je ne compte pas les rééditions ou sorties en poche, dont certains éditeurs ne nous avisent même pas) qui sont parus sous mon nom de traducteur, plus quatre sous pseudonyme, plus six qui sont en voie de parution, à un stade ou à un autre (mais cette échéance n'est jamais connue et intervient parfois des années après l'achèvement du travail). A cela s'ajoutent une dizaine de titres qui ne paraîtront jamais (pour diverses raisons) et une cinquantaine de « petites choses » (nouvelles isolées, articles de presse ou de revue, textes de catalogues, poèmes séparés ou en anthologie, chansons, scènes de théâtre…). Choisissez vous-même le « bon compte ». Pour tout ce qui concerne ma bibliographie, je renvoie ceux que cela intéresserait à Denis Ballu*. Il est incollable sur ce chapitre et le monde peut nous envier le travail, encore plus obscur que la traduction mais ô combien complémentaire et précieux, qu'il a effectué et effectue encore.

 

 

 

Quelle a été votre première traduction publiée ?

 Il se trouve que c'est la première tout court et celle qui a tout déclenché, à savoir Le Héros oublié de Henrik Tikkanen, auteur finlandais de langue suédoise (que je n'ai d'ailleurs jamais rencontré personnellement) mais à qui je dois donc une fière chandelle et j'ai essayé de rester fidèle, fût-ce à travers sa femme, Märta. J'ajoute qu'elle a connu le curieux destin d'être rééditée deux fois (j'en ai profité pour l'améliorer un peu, elle en avait bien besoin) et qu'elle est toujours disponible depuis 1980 (maintenant chez Gaïa).

 

Quelle est votre plus grande satisfaction en matière de traduction ?

La réponse n'est pas simple et mérite quelques explications. S'il s'agit de celle(s) que je suis le plus fier d'avoir réalisé, j'hésite entre Aniara (de Harry Martinson, en collaboration avec Björn Larsson) et Les Hommes de l'Émeraude (de Josef Kjellgren). S'il s'agit de la plus utile, c'est sans conteste Notre besoin de consolation (de Stig Dagerman), qui se vend au moins à 5000 exemplaires tous les ans depuis sa parution en 1981 (33 ans !) et qui a fait des émules sous cette forme indépendante jusqu'en… Suède, où ce texte n'existait pas en publication séparée. Cette idée n'était d'ailleurs pas de moi, mais d'Hubert Nyssen, j'ai simplement eu la chance de connaître ce texte avant tout le monde parce que… j'ai jadis appris le suédois. Nombre de témoignages m'ont prouvé qu'il a amené nombre de lecteurs – surtout jeunes – à l'auteur. S'il s'agit de celle(s) qui m'a donné le plus de plaisir, il y a (au moins) trois ex aequo : La Draisine, de C-H Wijkmark, Long John Silver de Björn Larsson et Le malheur d'être un Skrake de Kjell Westö. S'il s'agit de celle que j'ai dû patienter les plus longtemps pour la voir paraître (30 ans !), c'est Le Camion de Per Wahlöö. S'il s'agit de la plus éblouissante (à mes propres yeux), c'est Pour Phèdre, de Per-Olof Enquist.S'il s'agit de celle qui m'en a le plus appris tant sur le plan humain que littéraire, c'est Voyez cet enfant, de Reidar Ekner. Je pourrais sans doute continuer ainsi longtemps, puisque chaque traduction est une aventure et vous apporte quelque chose (sinon, c'est grave !)

 

 Votre plus grand regret (en matière de traduction) ?

La parenthèse limite heureusement le champ de la question, déjà bien assez vaste ainsi. Alors je me jette à l'eau : ne pas avoir traduit plus de livres d'Ivar Lo-Johansson (alors que je suis le seul non-suédois à avoir obtenu le prix personnel portant son nom), ne pas avoir achevé Le Roman d'Olof d'Eyvind Johnsonni la trilogie sur Knut Toring de Vilhelm Moberg, ne pas (encore ?) avoir traduit les livres de voyage de Harry Martinson, les nouvelles de Josef Kjellgren, le double roman sur Rivar-Bohm de Folke Fridell, au moins un titre de Torgny Karnstedt, Le joli monde du bon dieu de Martin Koch, Le Livre de Samuel de Sven Delblanc, la trilogie du Finlandais Lars Sund, La Sibéried'Ulla-Lena Lundberg… J'arrête là car, rien que pour ce que je viens de citer il me faudrait une seconde carrière (complète, soit quarante et quelques années) de traducteur ! Et je laisserai donc une vie entière de regrets derrière moi. A d'autres de les combler – et d'adoucir cette douleur.

 

Existe-t-il des traductions dont vous êtes peu fier mais qui ont pourtant été publiées ?

 Hélas oui, c'est le cas de tous les traducteurs. Disons une demi-douzaine (toujours des commandes dont je n'ai pas pris l'initiative, bien entendu), plus celles que j'ai reniées parce que l'éditeur les avait tellement altérées que je ne pouvais pas décemment en assumer la paternité. C'est un triste chapitre sur lequel il convient de passer le plus rapidement possible.

 

Quel écrivains suédois traduits sont selon vous, incontournables ?

 Si c'est parmi « les miens » : Lo-Johansson, Moberg, Johnson, Martinson, Kjellgren, Fridell, Dagerman, Enqvist, Delblanc, Wijkmark, Larsson, Guillou, Trosell… (tous, quoi, de rares exceptions près). Parmi ceux que je n'ai pas traduits : Strindberg (bien sûr), Söderberg, Ekelöf, Gullberg, Södergran… Mais il suffit d'ouvrir une histoire de la littérature suédoise pour répondre à ce second volet de la question.

 

Traduisez-vous encore à ce jour ? Quelle traduction préparez-vous ?

 Oui, Dieu merci. Sans aller jusqu'à dire que… la traduction précède l'existence (l'essence ?), j'applique le principe Traducto ergo sum. Pour sentir que j'existe (ou ne pas mourir idiot, si l'on préfère). J'espère pouvoir traduire jusqu'à mon dernier souffle, puisque cela voudrait dire que j'ai conservé toutes mes… facultés, comme on dit. Et peut-être même dans l'au-delà, puisqu'il paraît qu'avec Internet et les réseaux dits « sociaux » (je n'ai jamais compris pourquoi), il n'y a plus de limites à la communication ! Je viens de finir le quatrième volume de la nouvelle série de Jan Guillou (Le Siècle des grandes aventures) et je suis sur un nouveau Eriksson. Et si je meurs devant mon ordinateur, je serai tombé au champ d'honneur (de la traduction).

 

Comment travaillez-vous ?

 Vous me demandez de trahir le secret commercial ? Pour faire (très) bref : trois temps. 1 – le brouillon le plus rapide possible de l'ensemble du texte dans sa continuité. 2 – un travail en profondeur pour en faire quelque chose de passable, résoudre les (nombreux) points laissés en suspens. 3 – une relecture de la traduction (presque) indépendante de l'original pour peaufiner les détails en la considérant comme un texte français. Mais il y a parfois un quatrième voire cinquième temps (sur les passages difficiles stylistiquement ou lexicalement, ou nécessitant des recherches historiques, scientifiques, techniques ou autres - c'est fou, l'ignorance dont on s'avise, quand on traduit !). Sans compter un nouveau passage après l'intervention du correcteur – surtout si, prétendant connaître « le goût du lecteur » (sic) comme cela m'est arrivé – celui-ci a fait de la charpie de votre texte et s'il faut donc « corriger le correcteur ».

 

Choisissez-vous vous-même ce que vous traduisez ou répondez-vous à des demandes ?

Les deux, mon général. Mais j'ai eu le privilège (du fait que je ne dépendais pas financièrement de la traduction, c'est pourquoi je me définis comme traducteur passionnel et non pas professionnel) de choisir  moi-même, à 90 ( ?) %, mes livres et mes auteurs, et surtout de les proposer (presque : les imposer). Au risque de paraître faire un mauvais jeu de mots, je me considère plus comme un introducteur qu'un traducteur et il y a je crois trente ou quarante auteurs nordiques qui n'avaient pas été traduits en français, voire traduits tout court, avant que je fasse paraître un de leurs livres. Avec un succès parfois très limité. Le cas le plus flagrant ayant été Henning Mankell, dont j'ai persuadé Christian Bourgois d'éditer Meurtriers sans visage, qui a été un « bide » retentissant (quelques centaines d'exemplaires vendus, je crois) au milieu d'un silence assourdissant – alors qu'on s'arrache maintenant ses « notes de blanchisseuse ». C'est ce qui a fait de moi un spécialiste des worst-sellers, j'ai des preuves de ce que j'avance. A l'inverse, je dois reconnaître que ce n'est pas moi qui ai introduit Björn Larsson et que je l'ai simplement récupéré au vol. 1 à, 1, la balle au centre.

 

Pouvez-vous travailler sur deux traductions à la fois ?

En principe, c'est ce qu'il ne faut pas faire. Mais le « principe de réalité », est le plus fort, et par la force des choses, comme on dit, c'est à peu près inévitable, ne serait-ce qu'à cause de cette fichue relecture après correction, essentielle, indispensable, je suis le premier à le dire, mais très désagréable car vous obligeant à vous replonger d'un instant à l'autre (et parfois des années après, c'est vrai, je le jure) dans un univers dont on a tout oublié et qui est à cent lieues de celui qui vous occupe, vous accapare, actuellement, car c'est tellement « prenant », la traduction. Alors, il faut essayer de prendre cela comme un temps de respiration (qui peut également être utile, voire agréable) au milieu de votre tâche présente. Mais à pratiquer avec modération !

 

Ekelund, Eriksson sont des auteurs de polars dont vous avez traduit plusieurs titres. Avez-vous d'autres auteurs de polars suédois à nous faire découvrir ?

 Non, car je crois qu'on en est maintenant aux fonds de tiroir. Et que le polar suédois en est arrivé à se parodier : Björn Larsson l'a d'ailleurs fait volontairement dans Les poètes morts n'écrivent pas de romans policiers. Je ne prospecte donc plus de ce côté-là. Je préfèrerais de beaucoup qu'on poursuive des publications tronquées : je pense à Staffan Westerlund, Håkan Nesser, Per Wahlöö… Il y a encore à faire mais dans le domaine qualitatif et non quantitatif. Assez de ces polars qui ne sont que des polars, c'est-à-dire qui n'ont presque rien à nous dire sur la vie, la société, le monde et qui parfois, le disent mal, en plus ! La catégorie « polar » devrait d'ailleurs être supprimée, il y a des bons romans et des mauvais (ou piètres), c'est tout.

 

 

Selon vous, qu'est-ce qu'une traduction réussie ?

Une traduction qui ne se remarque pas. Qu'on prendrait pour une version originale. La traduction est une activité fondamentalement paradoxale (il me faudrait des pages pour détailler cela). Le plus beau étant que c'est la seule activité artistique dont l'auteur ne doit pas chercher à se faire remarquer, alors que c'est le fondement de l'art et de l'artiste de vouloir être remarqué, ne serait-ce que pour communiquer. Le plus bel éloge à faire à un traducteur, c'est de lui dire : oh, pardon, je ne me suis pas aperçu de votre passage. Ce que d'autres prendraient pour une insulte est pour nous un compliment. J'ajoute cependant qu'aucune traduction n'est jamais terminée, elle est toujours améliorable (par quelqu'un d'autre ou par l'intéressé lui-même). La mention « traduction définitive » qu'il m'est arrivé d'apercevoir ça ou là est donc une ânerie gigantesque. Sans compter  l'évolution du goût, des normes de la langue littéraire (qui aurait osé utiliser un mot en trois lettres commençant par c – choisissez – il y a quelques décennies) et surtout de la langue elle-même. C'est un travail de Sisyphe, jamais achevé et même un peu absurde.

 

Quel est le secret véritable d'une bonne traduction ?

Il tient en un mot très simple : le PLAISIR. Eh oui, le bon vieux plaisir, sans lequel il n'y a pas de bonne traduction ni peut-être de traduction tout court. Et c'est un conseil à donner aux candidats éventuels : ne vous engagez pas dans cette voie si vous n'y prenez pas plaisir. Sinon, je vous garantis… l'enfer. Notez d'ailleurs qu'il y en aura toujours un peu, même si vous y prenez plaisir. Sans me faire l'apôtre du (sado)masochisme, je suis intimement convaincu qu'il n'y a pas de plaisir sans une certaine dose de souffrance (avant, après, parfois même pendant – comme dans « la petite mort »). Mais si vous n'êtes pas prêt à souffrir (un peu, beaucoup, passionnément et parfois pas du tout), passez votre chemin. C'est à ce prix que vous pourrez pleinement goûter la satisfaction  que procure cette activité, sans parler des amitiés qu'elle peut vous procurer (parmi vos « victimes ») ni de l'énorme élargissement de votre horizon, de vos connaissances et de votre vocabulaire etc. qu'elle procure. Mais faites attention, aussi : on devient facilement « accro », j'en sais quelque chose. C'est pourquoi il m'est arrivé de dire que la traduction est un vice – dans mon cas, c'est certain, mais il faut avoir le courage de ses vices comme du reste, et peut-être les choisir avec discernement.

 

L'écueil à éviter ?

 C'est l'excès de confiance en soi. Quand un traducteur commet une erreur (c'est arrivé à tous sans exception), c'est parce qu'il ne s'est pas assez méfié de lui-même, parce qu'il est passé trop vite, croyant savoir, négligeant tel infime détail qui change tout (cela peut être un simple signe de ponctuation). Or, il faut toujours être sur ses gardes vis-à-vis de ses propres insuffisances (et qui n'en est pas affligé ?). C'est non seulement difficile intellectuellement mais aussi fatiguant et un peu démoralisant (comme s'il n'y avait pas assez de difficultés « extérieures », comme ça). C'est pourquoi une bonne relecture par quelqu'un d'étranger au processus (ou qui ne connaisse rien à ce dont il est question dans le livre, sauf la langue française, bien entendu) est indispensable. A condition que cette personne ne veuille pas se substituer au traducteur et imposer ses solutions, mais uniquement poser les bonnes questions – et, là aussi, les plus « bêtes », ou du moins les plus naïves, sont les meilleures, quitte à ce qu'elles soient formulées en pure perte.

 

 

Quels autres conseils donneriez-vous alors à un jeune traducteur ?

 Le plus fondamental : soyez humble devant votre tâche, respectez le livre que vous traduisez, ne cherchez pas à vous faire « mousser » à travers lui. Accessoirement, je lui citerais ma devise personnelle : la ruse du Sioux et la patience de l'ange (hybride monstrueux, pas vrai ?). Car il faut sans cesse ruser pour trouver des solutions (traduire, c'est ça : trouver sans arrêt des solutions, et trier parmi toutes celles qui se présentent, voire en inventer). Et donc de la patience pour cela, car il faut sans cesser sur le métier remettre son ouvrage. Sans compter la ruse et la patience vis-à-vis du monde de l'édition, pour faire accepter des projets qui vous tiennent à cœur et se défendre contre certaines pratiques – mais savoir aussi s'appuyer sur les éditeurs valeureux, astucieux, méritants, qui existent, surtout parmi les petits (sur le plan commercial et financier). Traduire, ce n'est pas seulement mettre des mots (français) à la place d'autres (suédois). C'est toute une entreprise, un « projet de vie » au parcours tellement zigzagant qu'il faut parfois tourner franchement le dos à son but pour l'atteindre. Ruse et patience ! C'est un investissement personnel à 100% (150 ?).

 

Un petit regard sur le côté : on traduit très bien en tandem (avec quelqu'un dont la langue maternelle est nordique, mais pas forcément). Cela peut donner du courage et de la patience, et colmater certaines lacunes. Mais attention : il faut une confiance totale et mutuelle (sinon, c'est une autre variété de l'enfer). Et puis il y a des œuvres avec lesquelles il faut être seul. L'amour, ce n'est pas que le sexe, hein ? Histoire de discernement.

 

 

Vous êtes considéré comme le spécialiste de la littérature prolétarienne suédoise en France. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

Il me faudrait des pages et des pages. Je préfère vous renvoyer à la trilogie La Bêche et la plume (Plein Chant, 1986-88) que j'ai consacrée à ce sujet ainsi qu'aux œuvres de Lo-Johansson, Johnson, Moberg (La Saga des émigrants¸ Gaïa), Martinson, Kjellgren, Fridell… que j'ai réussi à faire paraître en traduction. Elles en diront plus que je ne pourrais le faire en quelques mots. Et ceux qui seraient vraiment très intéressés (et un peu vicieux, donc), à ma thèse de doctorat (trouvable uniquement en bibliothèque universitaire mais sans risque d'erreur puisque je suis le seul à m'être intéressé au sujet dans notre pays ; c'est comme ça qu'on devient le spécialiste, fastoche !).

 

Existe-t-il un mouvement comparable en France ?

Oui, mais il s'agit d'auteurs très divers, isolés et au pire confidentiels. Pour une première approche, on peut lire les premières œuvres de Louis Guilloux et celles de Georges Navel (plus proches de nous : Dorothée Letessier, Gérard Mordillat…). C'est une assez triste histoire, du fait du manque total d'écho et de résonnance dans le monde littéraire français et par rapport à l'histoire sociale du pays – à la différence de ce qui s'est passé en Suède. Ceux qui voudraient en savoir un peu plus à ce sujet peuvent toujours me contacter par votre intermédiaire.

 

Pour finir, qu'avez-vous envie d'ajouter ?

Le traducteur travaille pour la paix dans le monde, excusez cette forfanterie, mais elle me permet parfois de me regarder dans la glace. Parce que, en introduisant d'autres façons de penser, de créer, voire de vivre, il œuvre pour la compréhension entre les hommes. Le traducteur ne peut pas être raciste ou fanatique (deux des grandes plaies de notre époque), parce qu'il tâte chaque jour du doigt d'autres modes d'existence, de pensée et d'expression. Quand on a pris conscience à quel point le langage humain peut être relatif, on a moins envie de juger et condamner ceux qui ne sont pas les vôtres. Point final !

 

*Denis Ballu est le fondateur des Editions Elan (éditeur des pays nordiques) en 1991. Passionné, lui aussi, par la culture nordique, il œuvre encore beaucoup à la diffusion de la littérature suédoise (entre autres) en France.