Photographier les livres et les hommes : “Le livre prête à l’intime”

Antoine Oury - 26.03.2019

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Jean-Marc Godès, photographe plasticien et réalisateur, met en scène le livre, le monde et les lecteurs dans des photographies empreintes de fantasie et de poésie. Sa collection « Livres en vie » a parcouru le monde du livre et au-delà, dans les bibliothèques de France, sur les affiches de manifestations, mais aussi à l'étranger, à l'occasion d'expositions. 

(crédits : Jean-Marc Godès)
 

ActuaLitté : Quand avez-vous commencé la photographie ?


Jean-Marc Godès : C’était lorsque je vivais sur l’île de la Réunion. C’était mes débuts, ma préhistoire en mise en scène d’objet, avant l’apparition du livre quelques temps plus tard. Je créais des interactions basiques entre un objet et un environnement, entre un objet et un décor mis en place. J’observai puis j’analysai la scène éphémère que je photographiai à la fin. Je cherchais mon langage. Le livre n’était pas encore entré dans ma vie artistique ! Durant deux années, de 2004 à 2006, j’ai poursuivi avec passion cette recherche qui était déjà à l’époque celle de la poésie de l’image. Je tâtonnais. C’était les balbutiements. Jamais je n’aurai cru aller plus loin ni aussi loin.
 

Était-ce dès l'origine à des fins professionnelles ?


Jean-Marc Godès : Non. En 2006, après 11 années passées sur l’île de la Réunion, ma femme et moi nous sommes revenus nous installer en métropole. Durant une année, j’ai laissé l’appareil photo au fond du placard, dans un oubli provisoire. En 2007, j’ai senti le besoin irrépressible de me remettre à créer. Après une sérieuse réflexion, j’ai décidé de donner un sens fort et une direction précise à mes mises en scène en choisissant le livre comme objet et sujet de ma recherche artistique. J’ai fait circuler les premiers résultats de mon travail, mes premières photographies dans les réseaux du livre, avec beaucoup d’appréhension. Et très vite, j’ai été sollicité pour une douzaine d’expositions un peu partout en France. Dès 2009, j’ai exposé au Grand Palais dans le cadre d’un salon du livre puis je suis parti plusieurs mois au Brésil en résidence d’artiste. Alors, à partir de là, tenant compte de l’écho que rencontraient mes images et de mon besoin avoué de m’y consacrer corps et âme, j’ai décidé de passer au statut professionnel.
 

Qu'est-ce qui vous a poussé à mettre en scène les livres et les lecteurs ?


Jean-Marc Godès : Mon père était écrivain. Peu de livres édités, mais il menait un travail acharné sur sa machine à écrire le soir et souvent la nuit. Je le voyais peu. Il ne pouvait vivre sans raconter des histoires sur du papier. J’étais encore jeune quand il est décédé. Alors je me suis mis à dévorer les livres pour trouver un sens, une direction, des amis, et un peu beaucoup un père aussi.

Au début, je faisais des mises en scène avec des livres, sans convoquer les êtres vivants. Puis sont venus les animaux. Et, grâce à ma période de résidence au Brésil où j’ai passé un cap, j’ai intégré l’humain, mes semblables, dans les mises en scène. Je me suis décomplexé, j’ai pris sur ma timidité, pour en arriver à assurer et à assumer la direction d’acteurs d’images fixes. Désormais, au travers de mon œuvre, je propose une sorte de kaléidoscope du vivant, interrogeant depuis le réel nos relations avec le livre, l’imaginaire.
 

Pour quelle(s) raison(s) le livre vous intéresse-t-il en tant qu'élément de mise en scène photographique ?


Jean-Marc Godès : Depuis des siècles, le livre est devenu le véhicule privilégié des cultures et des savoirs, dans tous les pays. La relation physique, tactile, émotionnelle et sentimentale entre les humains et le papier reste quelque chose d’important, de précieux et de sensuel à mes yeux. Le livre prête à l’intime. La charge symbolique universelle du livre est forte, profonde et précieuse. Le livre contient, livre et délivre un peu de la vie, de la substance de son auteur. Quand on lit un livre, on oublie là où l’on se trouve pour aller dans un autre monde, celui de l’histoire qui nous est racontée. Le livre m’intéresse car à chaque création je relève le défit d’amener moi aussi le lecteur dans un autre monde, celui de l’imaginaire grâce à la présence intrigante, inattendue et surprenante du livre dans une scène de vie, à la frontière du réel.

(crédits : Jean-Marc Godès)


Les livres véhiculent des histoires. Moi, avec mes images, je raconte les miennes dans lesquelles le livre revisite la relation au réel et au vivant. Je ne cherche pas à faire la promotion d’un livre, d’un auteur, d’une langue ou d’une culture en particulier. C’est la raison pour laquelle, à quelques exceptions, on ne voit sur mes images que des livres anonymes. J’interroge sur le sens du livre et ses liens avec les « hommes et les femmes de maintenant et d’hier, d’ici et d’ailleurs. Je vais grâce aux livre et à mes scènes, dans un « peau à peau » entre le papier, l’écrin des mots, et les corps vivants.
 

Quelles sont vos inspirations en matière de photographies ?


Jean-Marc Godès : Mes inspirations ne viennent pas trop de la photographie. Dans ma démarche, la photographie se situe à la fin du processus de création et ne représente que 5 à 10% du temps de travail. Mes inspirations arrivent par la musique, la poésie, la peinture, l’observation de la nature, le cinéma, l’ethnographie... Mais le plus important pour moi, ce sont les sentiments que je cherche à véhiculer par mes images. Celui qui est essentiel à mes yeux est celui de l’attachement à la vie, sous toutes ses formes. C’est une sorte d’urgence qui émane du plus profond de moi. Pour raconter mes histoires, je propose des mises en scène avec ou sans personnages humains. Pour varier, souvent je zoome vers le monde petit en mettant en avant un lapin, des escargots, une souris, un serpent… Pour traduire l’émotion, je me sers dans mes images, du mouvement, des formes, des reliefs, des couleurs, des regards, de nuances de gris…
 

Créez-vous vos propres accessoires pour certaines mises en scène ? Je pense par exemple à l'affiche du salon international du livre de Québec ou à l'affiche de l'exposition à New Delhi...


Jean-Marc Godès : Oui ! Chaque projet commence de la même façon. C’est le dessin sur papier, l’esquisse de la scène imaginée. Pour les deux images dont vous parlez, l’homme qui marche sur les livres ainsi que celui qui porte la femme qui lit sur une chaise, c’était en premier des projets nés sous forme de dessin. Pour l’affiche du salon de Québec, les difficultés étaient de trouver un lieu adapté et de réaliser des supports de livres immergeables et légers. J’ai fait un repérage terrain assez long avant de trouver un étang adapté au projet, en tenant compte de l’axe de la course du soleil afin de déterminer le cadre de l’image. Puis j’ai fabriqué des supports à partir de tubes en PVC sur mesure pour chaque pile de livre, tenant compte de la déclinaison de la pente immergé. L’installation a été faite en milieu de nuit au cordeau, dans l’axe déterminé lors du repérage. L’image a été prise au lever du soleil.
 

(crédits : Jean-Marc Godès)
 

Pour l’affiche de New Delhi, après avoir fabriqué des supports rigides immergeables pour les livres, j’ai dû faire appel à des comédiens de spectacle vivant. La scène a été répétée plusieurs fois.

Donc, pour chaque projet, après le dessin initial, si la scène demande un décor, des accessoires qui n’existent pas, je les fabrique. Par exemple, dernièrement, j’ai créé des livres géants pour une scène avec des chevaux avec cavaliers.
 

Avez-vous recours à des techniques de montage ou d'utilisation de la perspective pour réaliser vos photographies ?


Jean-Marc Godès : Mes images fixes sont réalisées avec les mêmes principes et techniques que le cinéma, sauf pour le son. Pour information, j’ai suivi deux formations en audiovisuel dont une INA [Institut national de l'audiovisuel]. Les scènes sont mises en place en studio ou en extérieur. Selon les besoins, je m’entoure d’assistants techniques pour la lumière, pour la sécurisation de l’installation et autres besoins. La scène est répétée. Puis la prise d’image est réalisée avec le cadrage prévu. J’insiste sur le fait que tous les éléments de l’histoire sont présents à ce stade ! Comme pour les films de Méliès, tout est déjà là au moment du tournage. Je n’ai absolument pas besoin d’utiliser des techniques de montage, ou de modification de l’image prise. Mes images sont prises au format RAW. En post-traitement, je ne fais qu’un travail sur la colorimétrie et les contrastes.

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Pouvez-vous honorer des commandes de clients ou travaillez-vous uniquement à partir de vos propres créations ?


Jean-Marc Godès : Mes clients, pour l’essentiel, sont des bibliothèques, médiathèques, festivals du livre, festival de poésie, collectivité. Je dispose à ce jour d’une banque d’image de presque 200 photographies. Je propose la location d’exposition personnalisée ou la vente de photographies ; et aussi des images pour la communication visuelle. A chaque fois, le film « livre en vie » est offert. Il y a quelques mois, j’ai honoré la commande des bibliothèques du canton du Jura (Suisse) et du service de promotion de la lecture publique du même lieu. J’ai réalisé sur leur territoire des scènes liées au livre et à l’écrit avec des jurassiens de tous âges, dans des bibliothèques, bibliobus, des lycées, des villes et villages. Ces images ont constitué une belle exposition itinérante qui tourne depuis septembre dernier dans tout le canton. Pour un centre de ressource en lutte contre l’illettrisme, j’ai réalisé avec des primo-arrivants, des images qui elles aussi ont été exposées. Oui, je peux répondre à des commandes qui autorisent mon expression artistique.

Il est possible de retrouver les oeuvres de Jean-Marc Godès sur son site personnel.


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