Pia Petersen : absurde, novlangue et philosophie de l'engagement

Clément Solym - 24.04.2012

Interview - Vendredi 13 - Pia Petersen - polar


Avec Le Chien de Don Quichotte, l'auteure d'origine danoise Pia Petersen revient avec un nouveau roman dans la collection Vendredi 13. Axé sur deux jours et plusieurs basculements, le récit mêle un tueur sur la voie de la repentance, activistes du net et apprivoisement entre un maître et son chien. Comme pour tant d'autres romans de Petersen, on y retrouve Dieu, l'amour, les hommes et leur fichue société.

 

Pourriez-vous nous présenter votre implication dans la collection Vendredi 13 ?

 

Vendredi 13 est une série limitée lancée par Patrick Raynal et les éditions la Branche. Les écrivains ont été sélectionnés à la condition de ne pas écrire de polar ou de roman noir. L'autre contrainte était de faire figurer le vendredi 13 , j'ai trouvé cela amusant d'articuler l'histoire autour de ça. Une autre était qu'un personnage devait être prêt à risquer sa vie pour une cause, le bien comme le mal. Je n'écris pas de polar, mais rien ne nous empêchait de jouer avec les teintes.

 

Un bar, un prêtre nihiliste, une fusillade, ce livre emprunte aux westerns...

 

Peut-être, je n'y avais pas pensé. Le personnage de ce prêtre qui picole et qui lit des revues pornos n'est pas nouveau, sa manière de voir la société non plus. Cela existe. Pour moi, le fondement de la littérature repose sur cinq romans. À partir de ça toutes les déclinaisons sont possibles. Le concept de liberté absolue n'a jamais de fin. Dans un monde avec le regard d'une autorité suprême que ce soit Dieu ou un grand patron.

 

Pia Petersen (DR)

Quels seraient-ils ces romans fondamentaux ?

 

La Bible naturellement, Roméo et Juliette, Don Quichotte et le nouveau roman pour son personnage maladroit qui n'y arrive pas. Il y a Proust également. Mais je reconnais que nous y sommes plus sensibles culturellement que d'autres.

 

Vos livres sont très marqués par les problématiques sociales. La naïveté du personnage principal sert-elle à faire ressortir les éléments les plus noirs de cet univers ?

 

Absolument, j'ai essayé de ne pas trop rentrer dans ce sujet avec ce livre, mais si vous me dites ça... J'écris sur les problèmes sociétaux pour mieux regarder la société en face. On ne peut pas écrire sans creuser. Ne serait-ce qu'en se documentant avant la rédaction, et pour comprendre il faut creuser. L'engagement est très fort chez moi, surtout en ce qui concerne le devenir de l'humanité. Il faut se poser la question de la politique, au sens large comme le faisaient les Grecs, je ne parle pas de partis. Même si la classe politique est caricaturale.

 

Pourquoi choisir Paris pour cadre et pas la Provence où vous habitez ?

 

Pour l'instant, Marseille ne m'intéresse pas beaucoup. Mon précédent livre parlait des États-Unis. Dans le même temps, situer l'action sur Paris était une demande, et cela m'arrangeait. Je suis trop près de Marseille pour écrire dessus, je dois m'éloigner un peu. Mais en fait, je vis 3 semaines par mois sur Paris. Je me balade régulièrement avec un sac à dos, et si vous me voyez dans les rues avec, sachez que j'ai tout mon bureau à l'intérieur. Je n'ai pas de bureau défini. Chez Actes Sud, je prends ceux qui sont libres quand j'y travaille.

 

Est-ce que l'élément le moins absurde n'est pas la relation entre le chien et le maître ?

 

L'amour est le sens de la vie, notre société l'occulte complètement. Tout peut se relier à ce sentiment. Il n'y a qu'à voir ce qu'on a envie de faire par amour. J'aime la vie, voir ce que les gens en font. C'est vrai, cette relation sort Hugo de l'absurde. J'y crois. Hugo, le tueur, carré, qui obéit et ne se pose pas de questions, j'ai le sentiment qu'il va s'humaniser, qu'il peut aimer. Le tueur qui aime et le prêtre nihiliste, montrent qu'il n'y a pas de statut social pour ces valeurs morales. J'ai rencontré le président d'Areva Chine. Il m'avait dit qu'il trouverait intéressant d'écrire un roman. Sa façon de voir l'économie voulait redonner de la valeur à l'homme. Je trouve intéressant qu'il ne regarde pas que l'impact économique. On peut être à la tête d'une multinationale et avoir le sens du bien, et être pauvre et ...

 

Quel bilan dressez-vous du futur de la librairie ?

 

La librairie va encore se développer sur internet. C'était déjà le cas il y a 10 -15 ans. J'ai lancé une librairie-café pendant 3 ans. Vous pouviez venir lire, boire un verre de vin, manger quelque chose. Cela a amené du monde à la littérature, nous discutions ouvertement littérature, politique. Cela a créé une polémique, mais nous avions une grande liberté et la possibilité de faire nos propres choix en matière de livres.

Une agora comme un vrai lieu d'ouverture à la façon des réseaux sociaux. Un espace où vous n'aviez pas à lever le doigt pour prendre la parole. On m'a dit que j'étais folle de faire ça. J'ai fait cela pendant trois ans. Nous avions que peu d'argent. Emmaüs nous a fourni des meubles pour tout vous dire. Mais avec les activités du café, c'était viable et c'était génial de redonner envie de lire aux gens.

 

Quel regard portez-vous sur la lecture numérique ?

 

Je trouve que c'est une évolution évidente. Je trouve que c'est un support qui s'adapte à notre société. Bien sûr il faut penser à rémunérer les écrivains, recalculer les à-valoir. Il faut aussi arrêter avec le téléchargement sauvage. La littérature pour tous, oui, mais ça comporte un coût. C'est un travail à plein temps et il faut un minimum pour vivre. Pour le livre numérique, il est important de rééquilibrer les comptes si on veut un échange.

 

Et les Anonymous ?

 

Pour les Anonymous, je trouve ça bien. Aujourd'hui tout est informatique et ils ont un contrôle dessus. Parce que rien ne sert de sortir dans la rue pour ce genre de choses [les manifestations contre Acta]. Vous avez vu comment ils se sont mobilisés pour Wikileaks? Je trouve que ça change. Ils sont en quelque sorte de nouveaux Robin des bois.


 

Retrouver Le chien de Don Quichotte

dans notre librairie, avec Decitre

 

En tant que Danoise, quel regard portez-vous sur la littérature de ce pays ?

 

J'y suis restée peu de temps. J'ai quitté le Danemark à 16 ans, et je parle un danois vieilli. Vous ne vous rendez peut-être pas compte, mais la langue française est très riche. On s'en aperçoit rapidement en s'éloignant un peu de la France. Le danois est une langue très carrée qui devient au fur et à mesure une novlangue alors que le français permet de creuser les choses. Les Danois ne peuvent pas le comprendre, mais là-haut on n'interroge pas les choses. Il n'y a le choix qu'entre les vérités toutes faites et les évidences.

 

Et à l'avenir ?

 

Je vais écrire sur les raisons de mon départ du Danemark et le déplacement que j'ai fait entre les deux langues.