Poutine, capable d'utiliser l'arme nucléaire, "juste pour prouver qu'il en dispose"

Nicolas Gary - 04.03.2015

Interview - Vladimir Poutine - Bill Browder - Russie économie criminali


Bill Browder est un entrepreneur, un financier. « Jusqu'à un certain moment, manipuler des chiffres était une manière d'être loin de la réalité. Mais quand on parle de la mort d'un homme, de torture, soudain, tout devient autrement plus réel. » Les éditions Kero ont publié Notice rouge, un témoignage sobrement sous-titré « Comment je suis devenu l'ennemi N° 1 de Poutine ». ActuaLitté est allé à la rencontre de cet homme d'affaires, devenu écrivain pour tenter de faire rétablir la justice.

 

 

En 2009, l'avocat de Bill Browder, Sergueï Magnitski, se retrouve emprisonné. Perdu dans une cellule d'isolation, à Moscou, il sera torturé et battu à mort. Sergueï était devenu l'avocat de l'homme d'affaires : Bill avait quitté les États-Unis pour la Russie, convaincu de pouvoir y faire prospérer ses activités. Et un différend avec le ministère de l'Intérieur russe, pour 230 millions $, va tout faire plonger. « Je porte en moi la responsabilité, et la faute, de ce qui est arrivé à Sergueï. »

 

Après avoir investi dans des sociétés polonaises, à la fin des années 90, le businessman se retrouve à la tête d'un investissement qui grandit, explose. Ses paris financiers sont des réussites, au point d'atteindre 4,5 milliards $ d'actifs en 2005. Cette année, il est considéré comme une menace pour la sécurité nationale, et le gouvernement russe demande à Interpol d'en faire un criminel international, accusé d'évasion fiscale. Condamné par contumace, au cours d'une parodie de procès, c'est son avocat qui subira les foudres du régime. Et depuis, Browder n'a de cesse que de se battre pour rétablir la justice, la vérité. 

 

William F. Browder

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

« La Russie, mon grand-père m'en avait transmis une image très romantique. Il y avait rencontré sa femme. J'avais l'idée d'un pays chaotique, mais qui semblait normal. La réalité que j'ai découverte n'était qu'un gigantesque, un immense chaos. À vous briser le cœur, et en même temps très excitant. Et puis le chaos s'est changé en une organisation criminelle puissante : il n'y avait plus rien de bon à trouver. »

 

Avec la mort récente de l'opposant au régime de Poutine, Boris Nemstov en est la dernière et triste expression. « Il était venu aux États-Unis pour expliquer sa démarche. Il n'était pas anti-Russie, il se dressait contre la criminalité qui sévit dans le pays, contre Poutine, contre la violation des Droits de l'Homme, qui est constante. » 

 

Le régime n'a pas lésiné sur les moyens de lui mettre la pression, pour l'intimider. « Ils sont capables de tuer un opposant, devant le Kremlin, faisant en sorte que des centaines de caméras ne puissent pas saisir la scène du meurtre. J'ai choisi de ne pas craindre pour ma vie », mais le régime de Poutine est aussi décidé à lui mener la vie dure, très dure. 

 

"Poutine n'agit pas comme un dictateur. C'est un dictateur. Il n'y a pas de réelle différence entre les agissements d'Hitler et ceux de Poutine."

 

 

Le jour où son ami et avocat a été arrêté, la vie s'est arrêtée. « Ils avaient franchi la ligne rouge. Cette année-là, j'avais le poids de son arrestation à l'esprit, en permanence, juste en songeant à ce qu'il endurait, et comment l'aider. » Et le jour de sa mort, le 16 novembre 2009, « je me suis senti coupable au plus profond de moi : s'il ne m'avait pas rencontré, il aurait vécu. »

 

« En Russie, il n'y a aucune sécurité pour qui que ce soit. Je l'ai appris douloureusement. Boris Nemtsov le savait, même s'il considérait que son statut de personnalité publique le protégeait. Poutine est capable de tout pour protéger son pouvoir et son argent. » Et la suite de l'Histoire, « ce sera la guerre. Nous le voyons déjà en Ukraine, mais ce n'est qu'un épiphénomène. Il n'y a aucune issue : Vladimir Poutine ne recherche aucun accord, il attend simplement le prochain combat ».

 

Un tableau sombre, pessimiste, mais dont l'actualité démontre, depuis plusieurs mois toute la justesse. « Poutine n'agit pas comme un dictateur. C'est un dictateur. Il n'y a pas de réelle différence entre les agissements d'Hitler et ceux de Poutine. Il n'a pas encore exterminé des millions de personnes, mais, s'il doit le faire, il ne s'en privera pas. Il est capable – pour vous dire à quel point cet homme est fou – de déployer l'arme nucléaire, juste pour prouver qu'il en dispose. »

 

William F. Browder

ActuaLitté CC BY SA 2.0

 

 

Seules deux options se profilent : la guerre, dans tous les cas, mais une guerre violente, ou le retour à une autre Guerre froide. « La Russie est constituée de gens courageux. Poutine gouverne sur tous, mais il incarne la pire partie : les criminels, pris dans un régime totalitaire. Les oligarques sont une part du problème, et Poutine a souhaité devenir le chef de ces gens si puissants qu'ils sont devenus incontrôlables. » 

 

Évidemment, dans un conflit armé avec l'Occident, le président russe n'aurait aucune chance. Son armée est mal équipée, les troupes démoralisées. « Tout ce qu'il a, et c'est là le plus dangereux, c'est l'arme nucléaire. »

 

En Russie, "pas un seul éditeur n'a voulu le prendre, du plus petit au plus grand. Alors, il sera vendu sur Amazon et iTunes, en autopublication, et 40.000 exemplaires ont été imprimés à Kiev"

 

 

Notice rouge est une histoire unique, parce qu'elle n'est pas l'histoire d'un journaliste qui aurait passé plusieurs années dans le pays, comme observateur. « J'avais l'idée d'écrire un thriller, mais j'ai participé au cours de toutes ces années, à la vie économique. Je suis totalement impliqué. » La prochaine étape, ce sera le film, un projet qui poursuivra la volonté de vérité défendue par Browder. 

 

« Vous savez, le livre sortira dans plusieurs pays, traduits dans différentes langues. Sauf un pays. Vous devinez lequel ? Pas un seul éditeur n'a voulu le prendre, du plus petit au plus grand. Même les distributeurs ne voulaient pas en entendre parler. Alors nous avons agi par nous-mêmes, traduit le livre en russe, et en deux semaines, nous avions le livre. Il sera vendu sur Amazon et iTunes, en autopublication, et 40.000 exemplaires ont été imprimés à Kiev, qui nous aidera à une distribution en Russie. À l'ère d'internet, il sera impossible pour le régime de Poutine d'empêcher que ce livre soit lu. »

 

Retrouver Notice rouge, en librairie

 

Tous les bénéfices du livre sont réinvestis dans la campagne de soutien dédiée à Magnitski. « Nous avons une dette envers lui. Ce sera mon combat, pour ces prochaines années : lutter contre les injustices. » Secrètement, Browder n'espère pas grand-chose, « uniquement que Poutine ne soit plus en mesure d'exercer le moindre pouvoir ». Et qu'il ne soit pas remplacé par un être pire encore.  

 

Et que l'on ne s'y trompe pas : Notice rouge n'est pas un brûlot américain contre l'éternel ennemi russe. « Un ami m'a contacté, récemment. Il dînait avec un ancien membre du KGB. Étonnant, effectivement. Et le livre était en évidence sur la table. Cet agent l'a lu, d'une traite. Avec un sourire un peu triste, il a confié à mon ami : “C'est exactement ce à quoi ressemble mon pays, actuellement.” Non, je n'ai pas écrit contre la Russie. Juste contre son pire représentant. »