Prisunic : seul un travail de qualité sauvera les éditeurs, pas une loi

Clément Solym - 29.10.2010

Interview - ebook - prix - unique


Un prix unique pour le livre numérique. Il paraît que c'est à la mode. Et plus encore que les détracteurs de la loi Lang de 81 avaient des arguments similaires à ceux déployés par ceux qui protestent contre la loi sur le prix unique de l'ebook. Fort peu probable. Aujourd'hui, nous parlons de deux supports distincts qui inquiètent, parce que dans les milieux dirigeants, on redoute de ne pas garder le contrôle. Mais quid des petits ? Nous leur donnons la parole.

Que signifie pour les petits éditeurs une loi sur le prix unique du livre numérique ? Et plus particulièrement ceux qui ont décidé de pratiquer la vente combinée, dans laquelle on peut acheter papier et numérique, avec une ristourne sur le livre numérique ? Nous avons recueilli plusieurs avis sur ce point. Une réaction commune : l'ebook n'est pour eux pas un substitut, mais un complément au livre papier.

Prisunic, et tout est lisse

Ainsi, Sylvie Bigot, des PUG, nous explique que son modèle économique repose sur la vente d'ebooks bénéficiant d'une remise de 40 % en cas de vente combinée. « J'envisage l'ebook comme un complément au papier, et non un support unique. Si l'on m'impose un prix unique, c'est une remise en cause de la formule que j'ai choisie, pour mettre en valeur mon catalogue. Et par conséquent de l'offre que je proposer à mes lecteurs. »

Chez M-EDITER, l'ampleur d'une telle loi est plus grande encore. Chez cet éditeur, l'offre combinée représente une véritable complémentarité des supports. « Je propose la version numérique, papier, audio et vidéo aux lecteurs. Pour ce qui est du numérique, c'est un outil de travail avant tout, avec la recherche en plein texte. Le papier, c'est un temps de réappropriation d'une pensée. Les livres papier représentent des objets anti-sollicitation, qui nécessitent de se retirer du monde, de ne plus être disponible. » Stéphane Vendé, qui dirige cette maison, a ainsi choisi la voie numérique pour compléter son offre.

Le papier, un besoin d'isolement

« Dans mon cas, la valeur essentielle du numérique est d'assurer la promotion des textes publiés, en restant à l'écoute. Si je devais être étudiant aujourd'hui, je ne concevrais pas mon travail sans l'oeuvre numérique. Mais le papier permet également de se replonger, de s'inspirer de l'idée, de l'esprit du livre. Il me faut pouvoir proposer une oeuvre numérique et sa version papier, au tarif que j'estime juste. Si je devais vendre le papier à 23 € et l'ebook à 20 €, ce ne serait pas du vol, mais pas loin... » (un exemple)

Cet éditeur propose aujourd'hui des remises de 50 % sur les ouvrages en vente combinée. « Avec cette loi, sous couvert de sauver le droit d'auteur, c'est un calque du papier sur le numérique qui s'opère. Mais cette formule ne marche pas. D'abord, parce que l'on travaillera toujours avec les auteurs, nous, éditeurs, ensuite parce que le véritable problème c'est la diffusion, numérique ou papier. Les 50 % que je retranche du prix des ebooks que je vends équivalent à la disparition des frais de diffusion payés pour le papier. » Selon lui, toute la situation, et la loi qui en découlent résultent d'un lobbying aux intérêts puissants. « Cette loi ne vise pas la démocratisation du livre numérique, mais son asservissement au monde du papier. »

Seule la qualité défend un livre


Un avis que partage assez Catherine Artheix de La Découvrance. Pourtant, cette éditrice s'avoue perdue et ne sait pas trop quoi penser de cette législation. « Je reste circonspecte, parce que ce protectionnisme empêche nécessairement le dynamisme. Pourtant, assurer une certaine protection contre des opérateurs qui pourraient pratiquer les prix qu'ils souhaitent, on ne peut pas le reprocher. »


Reste que la loi, estime-t-elle, servira « les intérêts des gros groupes, pas vraiment ceux des petits éditeurs. Si l'on me prive de la vente combinée, c'est toute une liberté éditoriale qui m'échappe. Ce qui peut sauver les éditeurs, ce n'est pas une loi, c'est la qualité de leur travail éditorial. Cette loi aidera avant tout les librairies, et tant mieux. Mais que l'on ne se leurre pas : la vente combinée papier et ebook, c'est une vente complémentaire, sur laquelle l'éditeur devrait pouvoir choisir les conditions tarifaires. »

Pas supprimer, juste compléter

Qu'il soit complémentaire ou prolongation de la publication papier, pour ces trois éditeurs, le livre numérique mérite de ne pas être affilié à une loi inspirée fortement de celle qui a conditionné - et vraisemblablement assuré la pérennité du livre papier. À aucun moment, ils n'envisagent de substituer le numérique au papier. Et même, au contraire. Catherine Artheix : « L'évolution du numérique, c'est l'occasion pour l'édition de travailler plus que jamais avec des métiers éloignés, comme les réalisateurs ou la musique. La richesse des livres augmentés, c'est là que réside l'avenir du livre et de la lecture. Pas dans un appareil législatif contraignant. »

Mais c'est connu : les politiques aiment tant légiférer sur la chose culturelle, et le livre en particulier...