Prof chez les taulards: 'Par le livre, les détenus s'échappent de la réalité carcérale'

Victor De Sepausy - 20.05.2013

Interview - prison - détenus - enseignement


Après avoir passé dix ans auprès des prisonniers à enseigner les Lettres, Aude Siméon a voulu faire partager son expérience au grand public. Avec Profs chez les taulards (éditions Glyphe, 200 pages, 14,79 €), elle en vient à décrypter toute la complexité des relations qui se nouent entre un prof et des élèves au parcours quelque peu chaotique. Nous sommes allés à sa rencontre afin d'en savoir un peu plus...

 

 

ActuaLitté : Tout d'abord, comment en êtes-vous venu à entrer dans une prison pour enseigner les Lettres ? 

Aude Siméon : Par hasard et nécessité. Je recherchais des heures sup' dans mon lycée(ayant à élever avec mon seul salaire mes 3 enfants) mais il n'y en avait plus. Une amie qui enseignait à Fleury Mérogis m'a suggéré de demander des heures à la prison car il manquait un prof de Lettres. Au début j'ai enseigné à la maison d'arrêt des femmes à Versailles, puis à la Centrale de Poissy (prison pour hommes condamnés aux longues peines).

 

 

ActuaLitté : Quelles différences se présentent à vos yeux entre enseigner dans un lycée et s'adresser à des prisonniers ?

Aude Siméon : J'enseignais depuis de longues années au Lycée International de St Germain en Laye. Je suis passée d'un public jeune et globalement privilégié (« l'international » correspond souvent à un niveau culturel et matériel aisé) à un public adulte et défavorisé. Mes nouveaux étudiants de la prison sont la plupart du temps issus de milieu modeste et ont eu un parcours scolaire très limité. Les étrangers du Lycée venaient essentiellement de l'Europe, de l'Amérique du Nord , voire de l'Asie, ceux de la prison sont la plupart du temps Noirs ou Maghrébins. Bref, j'ai fait 'le grand écart'.

 

Les jeunes m'ont apporté leur fraîcheur, leur vitalité, leur joie de vivre, leur idéal; les détenus m'ont offert leur expérience de la vie, leur curiosité pour la 'culture', leur reconnaissance, leurs souffrances: une leçon de vie souvent forte et émouvante. Les difficultés rencontrées avec les lycéens relèvent du manque de motivation (ils sont forcés d'aller en classe) ou de maturité (les œuvres littéraires supposent un vécu pour les apprécier qu'ils n'ont pas encore). Celles rencontrées avec les détenus ne relèvent pas tant de leur absence totale de bagage 'scolaire' que de leur équilibre psychologique souvent très fragile. Enfin le nombre limité d'étudiants en milieu carcéral favorise les échanges personnalisés, souvent passionnants.

 

 


Aude Siméon

 

 

ActuaLitté : Qu'est-ce qui vous a poussé à proposer au public, au travers de votre livre, votre expérience de l'enseignement au sein du milieu carcéral ?

Aude Siméon : Quand on m'interrogeait sur mon travail à la prison, je répondais volontiers et on trouvait ça intéressant. Un éditeur rencontré par hasard me poussa à rédiger cette expérience. Je n'en aurais pas eu l'idée par moi-même.

 

 

ActuaLitté : Pensez-vous pouvoir faire passer ainsi un message particulier ? Changer un regard ? Ou est-ce pour vous tout d'abord un simple témoignage sur un univers peu connu ?

Aude Siméon : Au départ je n'avais pas vraiment de message: je me suis contentée de partager mon expérience d' un monde mal connu. Puis, au fil de l'écriture m'est apparu le désir de changer le regard des gens 'de l'extérieur' sur ces gens 'd'entre les murs' . J'aimerais qu'on échappe un peu au manichéisme qui place d'un côté 'les gens bien'(dont nous ferions bien sûr partie ) et d'un autre 'les gens moches'.

 

Je voudrais qu'on comprenne que le Mal est tragique car il pollue indéfiniment la victime et ses proches, mais aussi le bourreau et sa famille. La souffrance due au mal subi provoque un nouveau mal par la vengeance ou le besoin d'être reconnu. Il y a un cercle vicieux du Mal. Enfin, je voudrais qu'on accepte de considérer la complexité de la personne et qu'on croie envers et contre tout à ses possibilités d'évolution.

 

 

ActuaLitté : Continuez-vous toujours à enseigner en milieu carcéral ? Vos « élèves » savent-ils que vous avez publié cet ouvrage ? 

Aude Siméon : Oui, je continue d'enseigner dans ce milieu auquel je me suis attachée. Mes élèves (certains se sont très bien reconnus dans quelques chapitres)ont souvent lu le livre et ont eu la gentillesse de me dire qu'ils l'appréciaient car je ne faisais pas d'eux 'des monstres'. Leur préoccupation est de garder malgré les faits commis un minimum de respect de la part des autres pour eux. Ils restent des personnes humaines, avec une sensibilité, même s'ils ont pu commettre des atrocités.

 

 

ActuaLitté : A la lumière de votre expérience, qu'est-ce que l'enseignement des Lettres peut apporter aux prisonniers ?

Aude Siméon :

- Une amélioration dans leur communication. Faute de confiance dans l'interlocuteur, faute d'une bonne compréhension de la situation, faute d'un vocabulaire précis à leur portée, les étudiants détenus commettent des malentendus . Ces ratages dans la communication font qu'ils se servent davantage de leurs poings pour s'exprimer...La classe est un espace d'apaisement où chacun a droit à la parole et l'écoute respectueuse.

 

- Une possibilité d'échanges. Les analyses des textes au programme suscitent des discussions qui modifient le type de rapports qu'ils entretiennent habituellement entre eux. On n'est plus dans un rapport de force mais dans un partage d'idées qui les sort de leur isolement.

 

- Une réflexion approfondie sur l'existence. La rencontre des grands auteurs est l'occasion de découvrir des points de vue divers sur la vie, des choix de valeurs. Le détenu prend de la distance par rapport à son vécu, le relativise, gagne en esprit critique.

 

- Une évasion. Par le livre, les détenus s'échappent un temps de la réalité carcérale, se projettent ailleurs, en d'autres époques et dans d'autres vies. C'est une soupape d'oxygène. Il est arrivé qu'on me dise: 'J'ai oublié à ce cours que j'étais en prison'.

 

Bref, je crois que l'enseignement des Lettres a un sens dans ce milieu.

 

Profs chez les taulards, Aude Siméon (éditions Glyphe, 200 pages, 14,79 €).




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