Publier des traductions, “à l'heure où le rapport à l'étranger est difficile” (Éditions do)

Antoine Oury - 28.06.2018

Interview - éditions do - Olivier Desmettre - Olivier Desmettre éditeur


Si l'équipe des éditions do se limite à un seul homme, qui travaille seul, à son domicile, il est évident que la maison d'édition joue l'ouverture et le collectif. Olivier Desmettre a fondé sa maison d'édition en 2015 et a publié depuis une douzaine de textes, autant de traductions dont une grande partie de langues dites « minoritaires ». Il nous explique pourquoi ces textes sont cruciaux pour lui, pour les lecteurs.


Olivier Desmettre - éditions do

Olivier Desmettre, à Bordeaux (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)



Lorsqu'il répond aux questions — toujours très prolixe — Olivier Desmettre a le regard attiré vers l'extérieur, comme s'il voulait retourner le parcourir pour y découvrir un prochain auteur à publier. Son véhicule favori, pour voyager, c'est la littérature : en 2004, il crée le festival Lettres du monde avec Cécile Quintin, qu'il a rencontré sur la manifestation littéraire Le Carrefour des Littératures. À la disparition de cette dernière, ces deux passionnés choisissent de poursuivre un travail de mise en valeur des littératures étrangères.

Une décennie plus tard, Olivier Desmettre laisse la direction du festival à son amie et collègue pour se tourner vers une activité d'édition : en 2015, sa maison est créée, naturellement basée à son propre domicile. Ce qui ne l'empêche pas d'être tourné vers le reste du monde : « J'ai rencontré beaucoup de traducteurs au cours de ces 10 années au festival. Je connaissais des traducteurs de l'anglais, du catalan, de l'hébreu, du turc, qui m'ont conduit à aller vers ces territoires-là. J'avais des traducteurs, mais pas forcément de textes en tête », explique l'éditeur.

Pour ces deux premiers textes, Olivier Desmettre choisit des langues familières : l'anglais, avec l'Américaine Sarah Rose Etter, et l'espagnol, avec l'Argentin Edgar Bayley. Puis il se jette dans le brouhaha mondial : « Pour aiguiser ma curiosité, je navigue beaucoup sur Internet, je lis des résumés, car je ne lis pas la plupart des langues que je publie. Si un texte m'attire, je le fais lire à un traducteur pour en obtenir un compte-rendu. Parfois, cela prend, d'autres fois, non. »


Une histoire de circonstances qu'illustre parfaitement le 3e livre publié par la maison, en octobre 2016, Comment j'ai rencontré les poissons de l'auteur tchèque Ota Pavel, traduit par Barbora Faure. « J'avais découvert cet auteur sur un site de l'Union européenne, et j'avais très envie de découvrir ses textes. C'est un personnage très romanesque, journaliste sportif auteur de portraits magnifiques. Il était capable de transformer les vies en destins, d'en faire des expériences universelles. Ses livres sont des classiques en République tchèque. »

Un peu intimidé par le fait d'être le premier éditeur français de Pavel, Olivier Desmettre peut bientôt s'en féliciter : « Le livre a eu une belle existence, mais c'est son passage dans Télématin qui a tout changé : j'en ai finalement vendu 13.000 exemplaires, le best-seller de la maison. » Un deuxième titre de Pavel sera au catalogue des éditions do à la rentrée.
 

Traduire des langues rares, œuvre de salut public


Travailler sur des textes traduits n'est pas le chemin le plus simple pour une maison d'édition : il faut dénicher les textes, en acheter les droits de traduction, les faire traduire, les publier et, surtout, réussir à convaincre les bibliothécaires, les libraires et les lecteurs. « Je ne me suis pas lancé dans l'édition pour publier des polars américains », tranche Olivier Desmettre. « Je n'ai rien contre ces textes, mais il faut se rendre compte, à un moment, que nous sommes entourés d’œuvres anglophones. En France, on traduit le plus de l'anglais, puis de l'allemand, du japonais et de l'espagnol. 4 ou 5 langues représentent au moins 80 % des textes traduits. »

Dans ces conditions, apporter un peu de diversité s'impose, surtout dans un contexte où « le rapport à l'étranger est très problématique : il me semble important de faire connaitre des auteurs grecs ou catalans ». D'autant plus, d'expérience, l'éditeur sait que les lecteurs craignant le choc culturel seront surpris : « Quand je m'occupais du festival Lettres du monde, et encore aujourd'hui, la première réaction face à un auteur serbe, par exemple, c'est se dire “Cela va être centré sur le pays” ou “Cela va être triste”. C'est évidemment faux : comme disait le poète portugais Miguel Torga, “L'universel, c'est le local sans les murs”. »


Olivier Desmettre connait la valeur des festivals, puisqu'il fut directeur, et des libraires dans la médiation auprès des lecteurs. Car il fut aussi libraire, cours Clemenceau à Bordeaux, pendant 5 ans, dans une librairie de groupe éditorial, puis dans un restaurant-librairie, rue du Hâ, pendant deux ans, avec une spécialisation vers le polar. « Il s'est appelé Hercule Poireau pendant un an, puis Hercule Potiron lorsqu'on a du changer le nom, qui était déjà déposé », s'amuse Olivier Desmettre en repensant à ces expériences professionnelles d'avant les salons du livre.

« Le bouche-à-oreille des libraires est important pour moi : les articles dans la presse, ça n’arrive jamais, et l'impact n'est pas forcément là, mais quand on a des librairies qui lisent et défendent des livres, c'est inestimable », souligne l'éditeur, dont les livres sont distribués par Pollen et diffusés par CED et CEDIF. Pour parvenir à convaincre les libraires pour finir dans leurs devantures, « les traducteurs sont des entremetteurs : aujourd'hui, un bon libraire connait Jean-Marie Saint-Lu, Rosie Pinhas-Delpuech ou Véronique Béghain », souligne Olivier Desmettre. Sur les couvertures des livres de sa maison ont d'ailleurs fait leur apparition, chose malheureusement trop rare pour être soulignée, les noms des traducteurs et traductrices.


Même s'il s'est lancé dans l'édition avec la conviction qu'il apprendrait en marchant, Olivier Desmettre estime toujours « qu'il est plus intéressant aujourd'hui de faire connaitre des auteurs de périphéries ». Si les aides à la traduction du Centre national du livre sont trop délicates pour un petit éditeur, celles du ministère de la Culture de République tchèque, de l'Institut for Translation of Hebrew Literature et de l'ambassade d'Israël ou encore de l'Institut polonais du livre constituent un soutien important, et bienvenu.
 


 


Si les achats de droit des différents textes ne constituent pas le premier poste de dépenses, la traduction, surtout de langues dites rares, fait grimper la facture. « À 21 € le feuillet minimum, cela peut faire des sommes importantes pour la traduction. Même pour des textes de taille modeste, ça fait entre 2500 et 5000 €. Les soutiens que l'on reçoit permettent surtout de s'en sortir en cas d'insuccès d'un livre. » De son propre aveu, les éditions do auraient déjà mis la clé sous la porte dans le cas contraire. 


« Si un livre, dans le mois qui suit sa parution, ne trouve pas des lecteurs, sa carrière est terminée. Les mises en place de mes livres oscillent entre 700 et 1000 exemplaires, parfois un peu plus, au maximum 1500 exemplaires, et cela reste parfois trop. En vérité, il faudrait que je publie un peu plus de livres pour vraiment m'intégrer dans le système des flux aller et des flux retour. Mais on se fait vite embarquer par la machine : quand les livres reviennent et que l'on ne publie pas immédiatement, c'est mort », analyse l'éditeur.

 

“La conscience de la présence et du travail du
traducteur a évolué chez les lecteurs” (ATLF)


Avec 11 titres au catalogue, les éditions do se sont dotées d'une colonne vertébrale autour de textes plutôt dérangeants, fantastiques, et qui tirent vers le court. « En tant que lecteur, j'aime beaucoup les nouvelles, c'est un format incroyable pour la lecture. C'est un mystère pour moi que le roman soit devenu une forme centrale de la fiction contemporaine, surtout au moment où l'on entend partout que l'on n'a plus le temps de lire. »

Le réseau de traducteurs d'Olivier Desmettre lui fournit désormais plus de textes susceptibles de l'intéresser. « J'essaye toutefois de sortir de mon cadre habituel, même si ce que je publie a des points communs et me ressemble. » Sous les couvertures signées par Mr. Thronill et sur le papier d'un imprimeur de Tours, les livres des éditions do continueront à surprendre les lecteurs, mais aussi leur éditeur.
 




Commentaires

Monsieur

Très intéressée par l'article, je vous rends compte de mon expérience. Professeur de Lettres Classiques à la retraite, j'ai commencé l'étude du grec moderne en 2005. Après deux Masters et l'équivalent grec du TOEFL niveau C2, je me suis lancée dans la traduction littéraire. Devant les refus des éditeurs (elle n'est pas connue et ne se vend pas), j'ai créé une petite maison d'édition associative en 2016, les Editions Monemvassia (site : http://editions-monemvassia.com ) où j'assure toutes les taches toute seule. J'ai publié six livres (le 7° est en cours de traduction), dont beaucoup de nouvelles, genre très pratiqué par les écrivains grecs. J'ai été soutenue depuis le début par Michel Volkovitch qui a traduit une grande partie de la littérature grecque moderne et a créé en 2013 les éditions "Le Miel des Anges". Tout comme lui j'assure la diffusion et la distribution moi-même.

Cordialement

Simone Taillefer
Je suis heureuse d’avoir lu cet article, toujours moi-même à la recherche d’une littérature d’ailleurs. Vous facilitez à chaque nouvelle traduction puis édition l’ouverture d’un passage entre deux cultures. Merci.

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