Quand on rêve le livre fini on n'écrit jamais

Clément Solym - 17.02.2011

Interview - trois - saisons - rage


À l’occasion du prix des libraires 2011, ActuaLitté a décidé de rencontrer les trois auteurs sélectionnés afin qu’ils nous parlent de leur livre et de leur vision de l’écriture. Vendredi dernier, nous prenions un café avec le premier d’entre eux : Victor Cohen-Hadria, auteur des Trois saisons de la rage. Le tout à la terrasse d'un café en terrasse pour profiter du beau temps - et fumer en paix !

Je me lève vers 4 ou 5h du matin, et je me lance dans 3 ou 4h d’écriture, que j’ai des idées ou non. Puis je commence ma journée de travail. C’est une espèce de gymnastique que je pratique depuis 40 ans. J’écris le matin (je préfère travailler de jour que de nuit) et j’écris quotidiennement, avec ce rythme très régulier. Quand le livre arrive presque à son terme, je le laisse un peu reposer, puis je pars une semaine à la campagne afin de m’isoler de toute communication et je m’y consacre entièrement.


L’écriture est un métier artisanal, écrire un livre c’est comme fabriquer une table. Quand il est fini, on ne doit pas voir l’effort de l’écrivain. J’essaye de rendre ça le plus naturel possible afin qu’on lise avec plaisir ; parce que j’écris pour des gens. J’écris aussi pour moi, mais je distingue l’écriture personnelle et les écrits destinés à la publication. L’un fait office d’entraînement et alimente l’autre. Il faut savoir se laisser aller, c’est très important. L’écriture nécessite une énorme rigueur et d’un autre côté il faut laisser le flux sortir.


Écrivain ou réalisateur ?
Je ne me considère plus vraiment comme un réalisateur. Je réalise très peu de films aujourd’hui. D’une part parce que cela exige une excellente forme physique, il ne faut pas avoir fumé comme moi depuis 40ans ! Et d’autre part, parce que j’en ai un peu fait le tour : j’ai réalisé plus de 200 documentaires et films pour la télévision. Et puis la réalisation exige une disponibilité de chaque instant, car on travaille à une œuvre collective, contrairement au métier d’écrivain.

De là à me considérer comme écrivain… L’écrivain en France a une telle aura qu’il est presque prétentieux de se considérer comme écrivain. Moi j’écris, après c’est au lecteur de décider si je suis un écrivain ou non. Je me considère comme un auteur à partir du moment où je touche des droits d’auteurs. En particulier quand je réalise mes films : là je suis un auteur. Mais l’écriture n’est pas vraiment liée à l’idée d’un revenu fixe. D’ailleurs, quand on rêve le livre fini on n’écrit jamais. Il y a un chemin d’écriture, mais le livre fini ne nous appartient pas.


Alors, l'auteur est-il le mieux placé pour parler de son œuvre ?

Non, l’auteur peut parler d’écriture ou d’intentions, mais le livre ne lui appartient pas. Il est réécrit par celui qui le lit et qui en remplit les vides. Le produit final est une combinaison entre des phrases données par l’auteur et des images produites par le lecteur.

Et puis, à certains moments on est emporté par ce que l’on écrit et on a l’impression que ce n’est pas nous qui l’écrivons. C’est pour ça que l’auteur n’est pas un bon juge, car il n’a le souvenir que de l’acte, il ne peut pas avoir le souvenir réel de l’écriture.

D’ailleurs, les écrivains bénéficient d’un préjugé favorable, pourtant on ne peut que rarement vivre de sa plume. Le vrai plaisir pour l’auteur, c’est l’écriture qui apporte une jouissance incroyable. Au fond on n’a pas vraiment besoin des éditeurs et de tout le reste : la matière d’une fiction est une matière de liberté.


Dans Les trois saisons de la rage, on goûte une langue plutôt classique et l’intrigue se situe au XIXe… N’est-ce pas une sorte de retour en arrière par rapport à la littérature contemporaine ?
Tout dépend de ce que l’on entend par retour en arrière. Le progrès n’existe pas en littérature : il n’y a rien de mieux ou de moins bien. Les trois saisons de la rage se passe au XIXe siècle, il faut que le lecteur se retrouve avec une phrase qui lui rappelle le XIXe. C’est une sorte de pastiche, mais ce n’est pas écrit avec la langue de l’époque, sinon personne ne le lirait ! On ne peut écrire que dans son temps. Mon écriture est forcément moderne… Disons qu’elle est contemporaine de moi-même.


Vous avez été sélectionné pour le prix des libraires. Quelles relations entretenez-vous avec les librairies ?
Je vais beaucoup dans les librairies. J’aime discuter avec les lecteurs avec qui j’entretiens un vrai rapport, et ce, grâce aux libraires qui organisent des rencontres et font connaître mes livres.
D’autre part, les librairies tiennent une position stratégique. Elles sont l’interface entre l’auteur et le public, car elles choisissent de mettre en valeur ou non nos livres.


Et avec votre éditeur (Albin Michel) ?

C’est un grand éditeur, qui publie beaucoup de best-sellers. Mais c’est parce que certains auteurs vendent énormément que l’éditeur peut prendre des risques en publiant des auteurs comme moi. De même chez les libraires : c’est grâce aux coups commerciaux qu’ils peuvent se permettre de pousser en avant des choses moins connues.

Pour ma part, c’est plus ou moins par hasard que je me suis tourné vers Albin Michel. Vous savez, j’ai longtemps pensé que mon œuvre serait posthume. C’est un de mes amis qui a insisté pour transmettre un de mes manuscrits à cet éditeur. J’ai tout de même de très bons contacts avec Claire Delannoy, mon éditrice, qui est devenue une amie. Je pense qu’un regard extérieur est nécessaire sur un travail d’écriture, les proches étant trop malmenés pour être objectifs.

Allez, question pénible : le livre numérique, ça vous inspire ?
Je crois au numérique, mais c’est une économie en démarrage : le rapport va changer, les problématiques vont être différentes. Pour la négociation, j’ai refusé les à-valoir et j’ai demandé un pourcentage de 10 % évolutif à 14 % si les ventes dépassent un certain nombre. Je me suis toutefois réservé les droits audiovisuels bien que je ne produirai pas moi-même les adaptations de mes livres, je tiens à garder une main mise sur ce point, pour pouvoir faire des transitions personnalisées.


Retrouver son livre neuf ou d'occasion