Rencontre avec Bernard Werber : “Un bon livre est une bonne blague”

Laure Besnier - 17.01.2018

Interview - Bernard Werber - Depuis l'au-delà - Bernard Werber critique


ENTRETIEN – Bernard Werber, célèbre auteur, entre autres, des Fourmis ou encore des Thanatonautes, vendus à des millions d’exemplaires, publie son nouveau roman, Depuis l’au-delà. Dans ce polar, un écrivain, Gabriel Wells, meurt, devient une âme errante, et recherche activement son assassin. Pour son enquête, il est aidé d’une médium, Lucie. 

 

L'écrivain, en plus d'imaginer la vie dans l’au-delà, explore et décortique les relations entre écrivains, éditeur, presse, critique et public. L’occasion de jeter un coup d’oeil dans les coulisses de l’industrie du livre, telle que la vit Bernard Werber. Une rencontre entre ici et là-bas...
 

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ActuaLitté, CC BY SA 2.0
 

 

ActuaLitté : D'où vient cette idée d'explorer la vie dans l'au-delà ?


Bernard Werber : Tout d'abord, j'avais envie de changer un peu parce que mes deux derniers bouquins, Demain les chats et Le Sixième sommeil étaient axés sur la science ou les animaux. J'envisageais un polar, la difficulté étant de trouver l'originalité dans un domaine où beaucoup de gens ont déjà exploré pratiquement tout ce qu'on pouvait faire. 


J'avais cette idée : la victime elle-même, en passant du côté des morts, est motivée par la découverte de son assassin. Et en même temps, celle de prolonger un peu l'esprit des Thanatonautes. Je voulais aussi montrer, en mettant directement le héros en situation, quelle est la vie d'un mort, devenu une âme errante. 


Le troisième élément, c'est la rencontre avec Patricia Darré qui m'a raconté son quotidien de médium. J'ai trouvé ça vraiment passionnant pour constituer un personnage. Vu que j'ai une formation de journaliste scientifique, je ne suis pas dans une perspective « vrai ou pas vrai ». Quelqu'un me détaille sa vie au quotidien et cela me donne la matière pour élaborer une fiction. 

 

Comment se sont passées les rencontres avec les autres médiums ?


Bernard Werber : La première médium rencontrée, qui m'a vraiment raconté des choses étonnantes, celle à qui je dédie le livre, s'appelle Monique Parent Baccan – elle est décédée depuis. Entre Monique et Patricia, j'avais l'impression de voir deux personnes qui faisaient des récits originaux et cohérents. J'ai vu ces deux femmes régulièrement : chaque fois que je les ai questionnées,  je n'ai jamais trouvé de faille dans leur système. Il n'y avait aucune contradiction. Et les deux me disaient que 97 % des médiums étaient des charlatans, donc j'espère être tombé sur les 3 % qui restent.


J'ai croisé d'autres médiums, mais ce sont ces femmes-là qui m'ont paru véritables, sans être dans une recherche d'argent. Patricia Darré ne fait pas de séances payantes : elle pratique comme une manière de rendre service. Quant à Monique Parent Baccan, elle n'était vraiment pas intéressée par le pouvoir ni la gloire... Elle cherche à répandre des informations, être utile aux autres, il me semble. Soit elles sont de super charlatans et je n'ai pas vu le truc, soit c'est moi qui suis un grand naïf. 
 

 

Lucie, la médium qui aide Gabriel Wells à trouver son assassin, résulte de ces personnes. L'histoire de Lucie en prison est la vraie histoire de Monique. Elle s'est retrouvée en prison, pas pour la drogue. C'était pour un faux monnayeur à Lyon. Un jour, je lui ai dit : « J’ai envie de savoir quelle est ta vie ». Elle m'a raconté qu'elle était partie en prison parce qu'elle avait été dénoncée par son amant et qu'elle s'en était tirée avec les cartes de tarot. 
 

Pour votre narrateur, qu'est-ce qui est inspiré de votre propre vie ?


Bernard Werber : Je suis écrivain de roman à suspens, donc une littérature de genre. Et, en tant que telle, c'est une sorte de ghetto à part de la littérature en France parce que discriminée et classée comme une littérature populaire, donc non existante. 
 

Votre livre retrace deux affrontements : d'abord entre écrivains aimés du public et ceux d'une certaine presse parisienne, puis entre auteurs célèbres de littérature de genre et de littérature blanche ? Quel en est l'enjeu ? 


Bernard Werber : Souvent les écrivains populaires produisent des littératures de genre. Des gens comme Jules Verne ou Alexandre Dumas étaient perçus à l’époque comme auteurs d'une littérature populaire facile et n’avaient aucune considération de la part des médias parisiens. Jules Verne en souffrait beaucoup — j’ai vu des courriers entre Jules Verne et Dumas : ça l’obsédait ! Jules Verne voulait rentrer à l’Académie française et il ne saisissait pas pourquoi on ne lui accordait pas plus d’importance. Rien n’a changé. 


Mais le seul avantage, c’est que l’on continue de lire Jules Verne maintenant, et on ne connaît même plus les noms de ceux qui étaient à l’Académie française à son époque. Dans mon bouquin, mon narrateur dit : « Je reconnais comme seul critique le temps .» C’est quelque chose que je partage aussi. Je crois que le temps décante naturellement et fait oublier tous les faiseurs, les poseurs, les stylistes, les gens de cour, pour faire apparaître les vrais innovants. 

 


 

Qu'avez-vous apporté de personnel dans la création de Gabriel Wells ?


Bernard Werber : Ce rapport amical avec mon éditeur, construit sur une confiance mutuelle. Et ce n'est pas si facile à trouver : je discute avec d'autres auteurs et certains changent tout le temps d'éditeur. Cela veut dire qu'il n'y a pas le lien : ce sont juste des mercenaires. Mon premier livre est sorti chez Albin Michel voilà 26 ans. Je n’en ai pas bougé parce que je considère que c'est un binôme : il y a un artiste et l'autre diffuse et apporte un regard critique. Même si j'ai un peu taillé à la serpette mon personnage, c'est une allusion à mon vrai éditeur. 


Toutefois (sourire), contrairement à Gabriel Wells, je ne suis pas mort et je n'ai pas de frère jumeau. J'ai en revanche la même passion pour l'incipit et l'excipit. Pour moi un roman, c'est une phrase au début, comme un bonjour, et une phrase à la fin comme un au revoir, et quand on a trouvé ces deux phrases, on a déjà fait beaucoup du roman.
 

Depuis l’au-delà est donc une réflexion sur l’écrivain, son métier, sa vie, son éditeur, son public, mais aussi sur la réception critique ?
 

Bernard Werber : Il y a un moment cette phrase que je reprends dans le livre : mon éditeur m'a affirmé : « Soit tu plairas au public, soit tu plairas à la critique, les deux sont antinomiques, maintenant choisis ce que tu veux ». J'ai répondu : « Je veux le public. » Je me suis aperçu que le système littéraire parisien est conçu pour qu'on soit dans le système ou non. Et moi, ça m'amuse beaucoup d'être hors du système, car je demeure libre. Les auteurs pris dedans se tiennent par la barbichette, se rendent des services, mais ils en restent prisonniers. 


La presse ne me connaît pas. Pour eux, ma littérature n'est pas celle qu'ils connaissent : ils n'en ont même pas les codes. Quand j'étais journaliste au Nouvel Obs, j'avais proposé de faire une nécrologie à la mort de Pierre Boulle [NdR : auteur du Pont de la rivière Kwai, 1952 et de La Planète des singes, 1963]. Quand je suis allé voir le chef de rubrique littéraire, il m'a dit : « C’est qui Pierre Boulle ? » Si le chef de la rubrique littéraire du Nouvel Obs n'a jamais entendu parler de Pierre Boulle, on comprend le fossé d'inculture qui existe.

Ça ne les intéresse pas : ils estiment que seuls Chateaubriand et les académiciens ont voix au chapitre. Campés derrière le fait que beaucoup de titres sortent, ils disent qu'on « ne peut pas s'intéresser à tout », donc ils s'intéressent toujours à la même chose. Mais c'est dommage pour les lecteurs.

L'un des grands problèmes de la littérature en France, et je voyage beaucoup pour défendre la littérature française, donc je le perçois mieux encore à l'étranger, c'est que les critiques sont en même temps écrivains. Ils sont juges et parties. Ceux qui sont censés avoir une vision objective sur votre travail deviennent vos concurrents : ça ne se trouve qu'en France. Même en Belgique, en Suisse, au Canada, dans les autres pays francophones, les critiques littéraires n'écrivent pas – ou alors des livres différents de ceux qu'ils critiquent.
 

 

Dans votre roman, les personnes de l’au-delà ressemblent à ceux qui vivent encore. Comment envisagez-vous ces deux mondes ?
 

Bernard Werber : Je crois que les morts ou les fantômes n'ont rien d'extraordinaire, ce sont juste des vivants qui sont passés de l'autre côté. Il y a autant de fantômes gentils que de fantômes méchants, il y a autant d'âmes errantes bienveillantes que malveillantes. Je vois le monde comme une rue avec deux trottoirs, le trottoir des vivants et le trottoir des morts, les deux ne se croisent pas, mais il y a les médiums qui sont au milieu, qui servent de relais quand il y a quelqu'un d'un trottoir qui veut parler à quelqu'un de l'autre trottoir.
 

Quel serait votre propre choix : vous réincarner ou rester une âme errante ? 


Bernard Werber : Cette question, je me la pose depuis la sortie du livre. Au début je disais : « Je reste juste pour voir l'enterrement, comment ça se passe. » Maintenant, je crois que j'aurais envie de voir si mon oeuvre intéresse encore après ma mort, s'il y a des gens qui la défendent ou la comprennent. Ce sera par curiosité : je resterai encore un peu. 


Et puis aussi parce que cette vie-là je l'aime vraiment, je ne suis pas sûr que la suivante soit aussi bien. Alors ne serait-ce que par nostalgie pour cette existence-là je crois que je resterai encore un peu, la notion d'un peu étant subjective. Le problème de la prochaine vie, c’est que l’on oublie la précédente. Puis, vous pouvez tomber sur des parents couillons, qui vous forcent à adhérer à une religion, à une vision politique, sans vous demander votre avis, ou qui vous forcent à faire un métier qui ne vous plaît pas. Vous pouvez tomber sur un pays en guerre, un endroit où il y a des maladies. On ne sait pas très bien comment sont distribuées les cartes. 
 

Il y aussi beaucoup d’humour dans votre roman, ce qui rend le thème plus léger. Pensez-vous comme le grand-père de Gabriel Wells, qu’un bon livre peut se résumer à une bonne blague ? 


Bernard Werber : Un bon livre est une bonne blague : j’assume complètement. Et si ce n'est pas une bonne blague, ça veut dire que quelque part le contrat n'est pas rempli. Une blague fonctionne en trois temps : premier temps on expose les personnages et le problème, deuxième temps on développe une sorte de fausse piste, troisième temps il y a un effet d'épiphanie, de surprise, ce qui correspondrait à acte I, acte II et acte III. Et tout tient à la qualité de l'épiphanie, au lapin qui sort du chapeau. Est-ce que c'est un gros lapin, est-ce que le moment est bon pour sortir le lapin ?


Et puis, surprendre est une politesse d'écrivain. Surprendre sans tricher. Des fois je vois des écrivains, qui se mettent dans des situations où on se demande comment ils vont pouvoir faire la chute. Et puis ils n’arrivent pas à trouver, donc ils font intervenir le diable, ou le frère jumeau. Même si moi je l'utilise, mais comme un élément de recul par rapport au sujet. On voit par moment des écrivains qui, avec les éléments qu’ils ont posés, n'arrivent pas à remplir le contrat. C'est pourquoi je commence toujours par la fin, par le lapin qui sort du chapeau, et tout le chemin du livre mène à cela. C'est l'art de la prestidigitation écrite. 


Bernard Werber - Depuis l'au-delà - Editions Albin Michel - 9782226400307 - 22,00 €




Commentaires
Merci pour vos livres qui nous emmènent dans un autre monde. Vous êtes notre Jules Verne à nous et les critiques on s'en moque. Continuez à nous faire rêver. Dommage que vos livres ne soient pas étudiés à l'école cela m'aurait donné envie de lire beaucoup plus tôt.
J’ai adoré l’empire des anges. Et c’est un livre que je conseille à tous mes amis. Depuis quelque temps, j’écoute beaucoup de livres audio et c’est ainsi que j’ai « lu »Depuis l’au-delà . Et comme pour l’empire des anges,cette écoute a été pour moi un de ces moments que l’on oublie pas. Merci Mr Werber
Très bon livre

Dès la première page on a plus envie d’arrêter

Merci 😄
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