Rencontre avec Gilles Paris : un inconnu célèbre

Cécile Pellerin - 05.07.2017

Interview - interview - Littérature française - Gilles Paris


ENTRETIEN- Gilles Paris travaille dans l’édition et dirige une agence de communication. Il est aussi romancier. Un écrivain sensible et délicat que le succès du film Ma vie de courgette (inspiré de son roman) révèle désormais au grand public. Et c’est tant mieux ! Une belle reconnaissance qui n’entame pas un naturel sincère, chaleureux et enthousiaste, ni la  douceur fragile, poétique et attachante de chacun de ses livres. Gilles paris : simplement humain et émouvant.

 

Propos recueillis par Cécile Pellerin
 


©Titouan Pellerin
 

 

ActuaLitté : Vos romans mettent en scène des enfants et s’expriment presque toujours à travers une voix narrative d’enfant bien qu’ils n’appartiennent pas au genre de la littérature jeunesse. Est-ce un parti pris ? S’est-il d’emblée imposé à vous ?

 

Gilles Paris : Avant  d’écrire des romans, j’ai commencé par écrire des nouvelles et ce, dès l’âge de 12 ans et dans ces nouvelles, j’utilisais déjà la voix d’un enfant de 9 ans ; donc, oui, cela est venu assez naturellement. Lorsque j’ai fait lire mes nouvelles à l’éditeur Jean-Marc Roberts, il m’a conseillé, -comme les nouvelles étaient un genre qui ne marchait pas très bien en France-, de construire  plutôt un roman avec le même univers. Et c’est comme cela qu’est né mon premier roman, Papa et maman sont morts (points, 1991).
 

Vos romans sont  donc imprégnés d’une sensibilité très particulière,  souvent empreints de fragilité et d’émotion. C’est même votre marque de fabrique. Pourriez-vous écrire autrement ?

 

Gilles Paris : La fragilité et l’émotion sont mes marques de fabrique, en effet. Les enfants de neuf ans ne jugent pas, ils essaient juste de comprendre. Ce serait presque une définition de l’empathie, de la tolérance, qu’on perd un peu avec l’âge en général et c’est bien dommage. Toutes les émotions pures sont à conserver.  Alors, non, je ne pourrais pas écrire autrement.
 

Si je peux engendrer des styles différents, comme  c’est le cas par exemple avec mon dernier roman, Le vertige des falaises, (Plon), je pense que mes romans parleront toujours d’enfance et s’efforceront de conserver ce qui se rapproche d’une forme de pureté.
 

Dans plusieurs de vos romans, vous abordez la séparation, la mort, la dépression, les drames familiaux avec justesse et bienveillance. Pourquoi ces thèmes (obsessionnels) vous touchent-ils davantage que d’autres ?

 

Gilles Paris : Ces thèmes me touchent particulièrement et personnellement.  J’ai trouvé, dans l’écriture romanesque, une manière d’expurger, de guérir certaines souffrances intimes. La littérature est un pansement contre la douleur.

Toute la distance que j’essaie de mettre entre ce qui m’est arrivé et la fiction constitue précisément ce remède. Dans l’immédiat, je suis incapable d’écrire de l’autofiction. Et cette distance, nécessaire,  me permet de renforcer l’existence des personnages que j’invente. En leur donnant quelque chose de moi je leur offre une certaine épaisseur, je crois. Je les rends plus humains, plus crédibles.
 

Vos romans mettent en scène des personnages fragiles, souvent habités par la tristesse et la difficulté de vivre, mélancoliques. Pourtant ils ne sombrent jamais complètement, préservés justement par une tonalité légère et délicate, naïve. Avez-vous foi en l’être humain ?
 

Gilles Paris : Non, je ne pourrais pas généraliser et dire que j’ai foi en l’être humain. Par contre, je crois en certains êtres humains, mes proches et les gens que j’aime, qui m’ont prouvé et me prouvent encore leur capacité à s’émerveiller, à s’interroger, à se remettre en question et  à regarder le monde avec un regard toujours aussi aiguisé.

 

Dans le Vertige des falaises, vous empruntez plusieurs voix, toutes féminines (ou presque). Cette construction chorale a-t-elle été difficile à écrire ? Comment s’y prend-t-on pour offrir à chacun des personnages, une voix précise et singulière ?

 

Gilles Paris : J’avais déjà, dans mes nouvelles, fait parler des adolescentes et depuis longtemps, j’avais envie de montrer que ma sensibilité d’écrivain était capable de passer par le sexe opposé, des générations différentes et des personnalités diversifiées. J’ai vraiment pris beaucoup de plaisir à entrer dans chacun des personnages. Comme je suis quelqu’un d’hypersensible, j’ai eu l’impression de donner à chacune de ces femmes, une part de ma sensibilité. Si leurs voix spécifiques sont issues du plus profond de moi-même, chaque femme est vraiment un personnage de fiction, sauf peut-être l’intendante qui ressemble beaucoup à l’intendante dans le roman Rebecca [Daphné du Maurier].

 

©Titouan Pellerin

 

Les femmes de votre récit semblent plus fortes, moins lâches que les hommes. Est-ce un parti pris féministe, une réalité ?

 

Gilles Paris : Non ce n’est pas un parti pris féministe. Je crois d’ailleurs que leur force n’est valide que si l’on n’y ajoute des failles, une fragilité. Elles sont fortes mais elles sont aussi abîmées à l’intérieur, d’une certaine manière. Sans cette fragilité inhérente, leur force ne ressortirait pas autant.
 

Devant l’adversité, elles sont aussi résilientes que l’ont été mes enfants de naguère, mes narrateurs des  quatre romans précédents. Il n’y a pas un parti pris féministe mais l’idée folle d’entrer dans un corps de femme à travers une sensibilité différente à chaque fois et de donner une diversité de caractère.
 

Aucun sexisme de ma part non plus à dénigrer l’ensemble des hommes du roman, qui sont tantôt lâches ou violents, tantôt trop gentils,  toujours trop quelque chose. Non, ces hommes correspondaient exactement  à l’histoire telle que je l’avais dans ma tête et puis surtout à l’aspect romanesque que cela représentait pour moi de mettre en avant des femmes plutôt résilientes et des hommes déchus.

 

Pensez-vous que votre roman s’adresse plutôt à un lectorat féminin ?

 

Gilles Paris : Oui. En effet je connais mes lecteurs, notamment grâce aux rencontres dans les librairies, les salons. Jusqu’à présent,  ce sont beaucoup d’adolescents, beaucoup de femmes entre 20 et 65 ans. Ce qui ne se dément pas non plus avec ce dernier roman, si ce n’est que je rencontre peut-être plus de personnes âgées, cette fois-ci. Mais peu d’hommes en effet. Et généralement les hommes lecteurs que je rencontre ont une forme de finesse par rapport à la littérature en général.

 

Le décor est également omniprésent et accompagne l’histoire avec force. Quelle île vous a particulièrement inspiré ? L’histoire aurait-elle pu se déployer dans un autre environnement ?

 

Gilles Paris : Le décor est un peu inspiré des romans d’Agatha Christie et des films d’Alfred Hitchcock. Je me suis inspiré également de vieilles revues d’architecture également des années 60. La série espagnole Grand Hôtel se passe en haut de falaises et cela m’a donné l’idée de créer cette maison au-dessus de falaises. Le décor est très théâtral en soi et je ne pense pas qu’il aurait pu être autre que celui-ci.

 

De l’atmosphère de vos livres émane souvent une impression onirique, voire fantastique ou magique qui ressemble à celle d’un conte. Est-ce pour échapper à une réalité trop dure ?

 

Gilles Paris : Sûrement. J’aime beaucoup ce qui est onirique. Avec L’été des lucioles (Héloïse d’Ormesson, 2014), on approchait d’ailleurs vraiment de la science-fiction

 

Le film de Claude Barras, Ma vie de courgette (2016) est inspiré de votre roman et a connu un très beau succès. Avez-vous participé à sa réalisation ? Qu’en avez-vous pensé, personnellement ? Ce film a-t-il changé votre vie, vous-a-t-il amené de nouveaux lecteurs ? D’autres projets cinématographiques sont-ils en cours ?

 

Gilles Paris : Non, du tout. Cela ne me viendrait pas à l’esprit.  Je serais même gêné si l’on me proposait de participer à une réalisation cinématographique. Les réalisateurs qui s’intéressent à mes livres ont une projection très personnelle et intime mais s’il existe des ponts entre nous, c’est plutôt pas mal.
 

J’ai adoré le film, j’en suis même assez fier et j’ai trouvé cela très bien de ne rencontrer Claude Barras pour la première fois qu’au festival de Cannes. C’était un moment magique, un moment qui a sans doute changé certaines choses de ma vie. Il m’a donné plus confiance en moi, c’est certain. Il a peut-être aussi changé le regard des autres sur moi, au sens large.
 

Les producteurs s’intéressent un peu plus à mes livres depuis ce succès. Certains journalistes également. J’ai participé à des émissions, ai donné lieu à des articles dans des médias que je n’avais jamais touchés jusqu’à présent.  Mais je reste un inconnu célèbre et cela me va très bien.
 

Les ventes (en poche principalement) de mon roman Autobiographie d’une courgette (2001) ont réellement augmenté. Entre octobre et janvier, 30 000 exemplaires supplémentaires ont été vendus. Depuis, Le Vertige des falaises et L’été des lucioles ont été achetés pour la télévision.

 

©Titouan Pellerin

 

De quoi parlera votre prochain roman ?


Gilles Paris : D’amour dans tous les sens du terme : filial, en couple. Il y aura une adolescente de 16 ans. Je cherche à montrer comment nos vies sont fragilisées par un événement dont on ignore tout mais qui va bouleverser tout ce qu’on a construit, tout ce qu’on a essayé d’être, face à l’adversité. Sa sortie chez Plon est prévue en 2019.

 

Quel est votre dernier livre lu et aimé ?

 

Gilles Paris : Le dernier livre de Laurent Nunez, L’énigme des premières phrases (Grasset). Dans ce livre étonnant et jouissif, l’écrivain revisite les classiques par leur première phrase. Il s’intéresse ainsi aux premières phrases d’une vingtaine d’œuvres et rend compte de tout ce que ces premières phrases laissent deviner d’une œuvre et de son auteur. C’est incroyablement  bien fait.

 

Quels auteurs vous inspirent particulièrement ?

 

Gilles Paris : C’est plutôt la vie qui m’inspire. Elle est tellement riche. Ce sont les rencontres, les hasards qui me donnent envie d’écrire plus que les livres que je lis.

 

Lorsqu’on lit beaucoup se lancer dans l’écriture romanesque, n’est-ce pas un peu difficile ?

 

Gilles Paris : Volontairement, je sépare ces deux activités. Lorsque j’écris, je ne pense pas à la façon dont les autres écrivains (que j’ai lus) écrivent. J’ai mon propre univers. Ecrire n’est pas un métier. Pour moi, c’est vital et si je découvre un livre subliment écrit, je ne vais pas le comparer au mien.
 

J’ai commencé à écrire bien avant de devenir attaché de presse. Je suis rentré dans l’édition à 25 ans, j’ai écrit mes premières nouvelles à 12 ans. Par contre, j’ai été publié après être devenu attaché de presse. En fait, j’ai tardé à montrer mes textes. Je n’avais jamais pensé qu’un jour mes nouvelles pourraient être publiées ou que j’en ferais des romans. Certaines sont visibles sur mon propre site. Aujourd’hui, j’ai un projet avec un éditeur pour les publier.

 

 

Merci à Aude Mignon et à la Librairie Le Failler (Rennes) pour avoir facilité la rencontre.

 


Bibliographie de Gilles Paris

1991 et 2012. Papa et Maman sont morts (Seuil et points)

2002,2003 et 2013. Autobiographie d’une courgette (Plon, j’ai lu et Flammarion)

2012 et 2014. Au pays des Kangourous (Don Quichotte et J’ai lu) Chronique sur ActuaLitté

2014 et 2016. L’été des lucioles (Héloïse d’Ormesson, J’ai lu) Chronique sur ActuaLitté

2017. Le vertige des falaises (Plon) Chronique sur ActuaLitté

 

Site de Gilles Paris : http://www.gillesparis.net/

 

Ma vie de courgette de Claude Barras