Rencontre avec Lars Mytting : le Henry-David Thoreau norvégien

Cécile Pellerin - 21.06.2017

Interview - interview - Lars Mytting - bois


Lars Mytting est écrivain (norvégien) mais le livre qui est paru en France chez Gaïa, L'homme et le bois, est juste inclassable. Ni spécifiquement destiné à des spécialistes ou des travailleurs manuels, sans davantage cibler les ruraux plutôt que les citadins, l’ouvrage raconte une passion intime pour le bois et, l’enthousiasme, la sensibilité et la connaissance précise qu’il manifeste sans relâche, captivent n’importe quel lecteur, néophyte ou non.
 

Présent au festival Etonnants Voyageurs, et dans le feu de l’action, c’était l’occasion de “voir de quel bois cet homme se chauffe”.

 ©Titouan Pellerin

 

Cécile Pellerin. Comment vous définissez-vous ?


Lars Mytting. Pour cet ouvrage, c’est d’abord la voix de l’écrivain qui s’exprime mais c’est aussi une voix avec une curiosité personnelle pour le sujet. Ainsi, à travers ce livre, le lecteur doit sentir, au-delà de l’écriture de l’auteur, mon intérêt presque quasi-obsessionnel pour le bois.
 

CP. Votre livre est un best-seller en Norvège et à l’étranger. Connaît-il le même succès en France ? Comment l’expliquez-vous ?


Lars Mytting. Là, c’est plutôt à Susan [l’éditrice] de répondre mais je crois que oui. Actuellement, 8000 exemplaires ont été vendus.

Susan Juul. C’est le début de la vente de ce livre qui va se vendre sur du très long terme, assurément.
 

CP. A qui s’adresse-t-il ?


Lars Mytting. Que ce soit au niveau du contenu ou de la tonalité employée, ce livre s’adresse à quelqu’un qui a déjà des connaissances sur le bois. A un niveau un peu avancé même. Mais, parallèlement,  je crois que tout le monde peut le lire en l’abordant sous l’angle de la Norvège en tant que pays froid ou comme une chronique sur une expérience générale autour d’un matériau et à laquelle n’importe qui peut s’intéresser.

Ce livre de « non fiction », doit pouvoir aussi être lu comme un roman qui fait voyager, offre un point de vue inédit sur le sujet.
 

CP. Qu’est-ce qui vous passionne autant dans le bois ?

Lars Mytting. D’abord, je suis né avec. J’ai grandi dans une région très proche de la nature, très boisée et j’ai toujours utilisé ce matériau. Puis il y a eu aussi cette volonté d’approfondir mes connaissances sur le sujet  avec la perspective d’un père qui voulait expliquer à ses enfants et par ce biais, je me suis senti davantage encore en connexion avec cet élément naturel qui nous chauffe. D’une manière presque primitive et plus directe en tout cas.
 

 ©Titouan Pellerin


CP. Avez-vous toujours vécu à la campagne ?
 

Lars Mytting. J’ai d’abord vécu à la campagne, puis je suis allé vivre en ville avant de retourner à la campagne. Ce livre aurait été impossible à écrire dans un contexte urbain. J’ai choisi d’écrire sur une expérience que je maîtrisais. Aujourd’hui je vis d’ailleurs toujours au même endroit, abats le bois dont j’ai besoin pour chaque hiver mais je reconnais que ma technique s’est perfectionnée.
 

CP. Quelle était votre intention de départ ?
 

Lars Mytting. L’inspiration m’est venue d’un livre que ma mère possédait, écrit dans les années 30, une sorte de méthode, de manuel d’usage pour bien tenir un ménage, élever une famille nombreuse, avec notamment des indications précises et fonctionnelles sur ce qu’il fallait et ne fallait pas faire dans une maison. C’est cette partie qui m’a inspiré.

Au départ, jamais je n’aurais pensé que ce livre aurait un tel succès. L’éditeur non plus, d’ailleurs. Tout simplement parce que ceux que le sujet intéressait ne lisaient pas de livres et surtout n’éprouvaient pas le besoin de lire ce type de livres pour approfondir leurs connaissances.
 

Mais en démarrant ce livre, en discutant avec les gens, je me suis vite aperçu que ces spécialistes du bois avaient du mal à exprimer les sentiments liés à cette matière. Il est communément admis d’ailleurs que les Norvégiens ne se livrent pas facilement. En revanche, ce dont ils parlent très facilement, c’est de la technique. Et en évoquant le côté technique, professionnel, je me suis rendu compte, qu’inconsciemment, sans s’en rendre compte, ils livraient leur sentiments, leurs émotions vis-à-vis de cette activité manuelle.

Et c’est de cette manière, que la tonalité du livre, sa conception propre se sont révélées. Au-delà des détails techniques et de l’expression d’un savoir-faire, le livre a su capter des émotions liées à l’usage fonctionnel de cette matière et constituer l’originalité de l’ouvrage.
 


 ©Titouan Pellerin



CP. Quel a été votre principal public ? Rural ou citadin ?


Lars Mytting. Les approches sont différentes en fonction des pays. En Norvège, ce sont les gens impliqués dans l’exploitation du bois qui le lisent principalement, ceux dont je parle dans le livre. En Grande-Bretagne et aux Pays-Bas, le lectorat est plus urbain et il découvre davantage le livre comme un rêve, une représentation de l’imaginaire norvégien.
 

Susan Juul. Oui, il y a une grande différence entre le lecteur norvégien et le lecteur des autres pays européens. En effet, tous les Norvégiens lisent, en tout cas davantage qu’en France ou en Grande-Bretagne, où le lectorat est moins généralisé et s’attache plus à un genre.
 

Lars Mytting. En Norvège, les premières personnes à acheter le livre ne fréquentaient pas habituellement les librairies. Je reconnais que les livres que j’ai écrits jusqu’ici sont plutôt destinés à un lectorat masculin et je m’aperçois qu’il s’attache davantage à certains détails et à l’aspect narratif qu’aux contenus. Ainsi ce livre pourrait ressembler à une fiction pour hommes dont le contenu serait un catalogue d’outillage.
 

Susan Juul. En France, on souhaite que le livre s’adresse à un vaste public, autant à des gens qui s’intéressent au bois et qui ne lisent pas forcément qu’à l’inverse.
 

Lars Mytting. Mon éditeur norvégien dit que j’ai fondé une spécialité : j’écris des livres pour des hommes qui ne lisent pas de livres !

 

CP. Sous certains aspects, par son approche un peu philosophique et littéraire, votre livre rejoindrait assez l’inspiration poétique de Bachelard. Etes-vous d’accord avec cela ?


Lars Mytting. Lorsque l’on regarde le livre en détails, on s’aperçoit qu’il présente le bois de trois manières différentes : poétique, éthique et puis plus pratique, technique. L’aspect philosophique vient presque de lui-même quand on part du principe que la personne est placée dans un contexte temporel et naturaliste. La relation entre l’individu, les saisons et la nature apparaît de façon automatique à travers les différentes étapes du travail.
 

CP. Comment avez-vous procédé pour que ce livre soit à la fois si spécialisé et en même temps accessible à un large public ? L’équilibre entre technicité, poésie et encyclopédie a-t-il été simple à trouver ?


Lars Mytting. Quand j’écrivais, je me suis rendu compte que l’aspect poétique du livre s’essoufflait assez vite et qu’il fallait très vite l’étayer par des données techniques pour qu’il garde sa consistance.

Placée au début, la poésie, par sa douceur, prépare le lecteur à des données plus factuelles, plus techniques et éthiques.

Le livre s’est construit comme il existe aujourd’hui, c’est-à-dire en partant d’abord de l’aspect humain et poétique.
 

CP. Votre regard sur le monde a-t-il changé après cette vaste étude et immersion  en pleine nature ?


Lars Mytting. Mon regard n’a pas changé. J’ai toujours cette curiosité de savoir ce qui se cache derrière les apparences. La différence, c’est qu’aujourd’hui, je me sens un peu plus optimiste. En tant qu’écrivain, je précise.
 

CP. Ce livre a-t-il une vocation écologiste ?


Lars Mytting. Oui on peut dire ça. Mais il faut bien distinguer le principe et les méthodes. Le livre se concentre sur les méthodes les plus écologiques pour faire correctement les choses. Par exemple, si l’on prend les citadins qui brûlent du mauvais bois dans de vieux poêles, le résultat, au niveau de la pollution est tout simplement catastrophique.

Pour ma part, lorsque je brûle du bois sec dans mon poêle, il m’arrive de sortir dehors pour vérifier les fumées et je remarque souvent à quel point il n’y a pas de fumées.  A quel point on ne sent pas les émissions de gaz.
 

En Norvège, il y a un équilibre qui se fait assez naturellement à ce niveau. Le bois pour se chauffer est utilisé intelligemment mais de façon assez marginale, plutôt comme appoint en fait. On se chauffe à l’électricité avant tout. Les variations de température peuvent être énormes en Norvège et le besoin d’énergie doubler en un rien de temps. Donc il n’y a guère plus  de deux  solutions, soit la centrale électrique qui peut augmenter rapidement sa production ou bien le bois, comme complément.
 

La plupart des Norvégiens se chauffent à l’électricité (hydroélectrique) très bon marché ; seuls les inconditionnels se chauffent exclusivement au bois. Mais en cas de défaillance électrique ou de pics de froid, beaucoup se rabattent effectivement sur le chauffage au bois.
 

CP. La conception graphique de l’ouvrage est remarquable. Est-elle spécifique à l’édition française ou similaire dans chaque pays où le livre est paru ?


Susan Juul.  La maquette est très différente de la maquette norvégienne. Nous nous sommes inspirés de la maquette anglaise. La version norvégienne était en imitation bois.

Merci à Alexis Fouillet pour la traduction.
 


Lars Mytting est né en 1968, il est originaire de la vallée du Gudbrand, en Norvège. Journaliste et éditeur, il est aujourd’hui écrivain à plein temps. Ses romans, à paraître aux éditions Actes Sud, ont été salués par la critique et le dernier a été couronné du National Booksellers Award en Norvège. L’homme et le bois est la publication qui l’a fait connaître dans le monde entier.


Susan Juul est co-fondatrice, directrice, responsable  éditoriale domaine nordique chez Gaïa.


Alexis Fouillet est traducteur. Il traduit notamment les ouvrages de Gunnar Staalesen et de Jo Nesbø.

 

Lars Mytting - L'homme et le bois - Trad A. Fouillet -  Editions Gaia - 9782847207248 - 24€