Rencontre avec Philippe Delerm, vieux con qui se connaît bien

Clément Solym - 24.08.2012

Interview - Philippe Delerm - Je vais passer pour - un vieux con


Quelques semaines avant l'« officielle » rentrée littéraire, Philippe Delerm sort Je vais passer pour un vieux con, un nouveau livre, constitué de courts textes comme ceux qui ont fait sa renommée. Mais cette fois, point de petits moments immortalisés, plutôt les phrases/lieux-communs, que l'on a tous prononcées au moins une fois... Rencontre avec un vieux con, par un jeune con : heureusement, aucun de nous n'a bu d'alcool.

 

 

En 2006, vous sortiez Maintenant, foutez-moi la paix ! et pour cette rentrée littéraire Je vais passer pour un vieux con. Un souci avec la façon dont les gens vous considèrent ?


Foutez moi la paix n'était pas destiné à mon propre parcours. À l'époque, pas mal d'articles avaient dérapé sur moi, sur ma vie personnelle, après La Première Gorgée de bièreFoutez-moi la paix, c'était juste la dernière phrase du roman. Cette fois-ci, je me suis un peu libéré, et avec Marie Leroy (des éditions du Seuil), nous nous sommes amusés à imaginer tous les titres que l'on pouvait retenir. Pendant un moment, j'avais pensé à Eh oui !


 

Sérieusement ? Je préfère celui-ci ! Mais il ne faut donc pas le prendre pour vous ?


Pas forcément, il s'agit plus d'une phrase que l'on peut prononcer pour soi-même, et que prononce souvent moi-même. « Je vais passer pour un vieux con, mais... » : je le disais beaucoup plus quand j'étais jeune. Quand on vieillit, la pensée réactionnaire devient beaucoup plus prudente, beaucoup plus rare que quand on est jeune : j'ai dû dire cette phrase davantage à 30 ans que maintenant. J'aurais pu moi-même déclarer une grande majorité des phrases répertoriées dans le livre. Cela me permet de parler de moi, mais d'être plus acerbe, plus caustique, puisque je me prends pour cible en même temps. Ce n'est pas vraiment Les Caractères de La Bruyère, puisqu'on est tous un peu comme ça. Pour d'autres textes, j'avais vraiment envie d'épingler un détail : la petite phrase, le « Alleeeez » de Rolland Garros par exemple. C'est très agaçant, le type a la chance d'avoir les moyens d'être à Rolland Garros, mais c'est un petit branleur qui s'emmerde. La phrase fait un peu anar, mais en fait le type n'est pas un rebelle, loin de là. J'avais envie d'aller au coeur des choses.

 

 

Philippe Delerm, vieux con qui boit de la Vittel

 

 

Mais cette fois par le biais des phrases plus que des actes ?

 

Effectivement, le genre littéraire est le même, mais s'appuie sur un mécanisme contraire. Mais les autres livres dégageaient des atmosphères de retrait du monde. Ici, au contraire, l'écriture est plutôt à l'écoute de la rue, du présent. Il s'agit plus d'analyses psychologiques que de moments bruts. Dans La Première gorgée de bière, le pronom « on » permettait de partager. Dans La sieste assassinée, c'était déjà plus partagé : je discutais avec mes élèves, et le livre suscitait chez eux des réactions de partage, mais aussi d'autres radicalement inverses.

Les phrases utilisées comme point de départ pour les textes ne me sont pas venues d'un coup, je ne les ai pas entendues en me disant : « Tiens, cela fait un sujet ! » Je les ai laissées décanter... Je me souviens par exemple que j'observais souvent les jeunes aux terrasses des cafés : ils sont très impressionnants, plein de dynamisme, toujours pressés, très boute-en-train... Et puis, quand je reviens devant ma télévision, je les vois chez Nagui : quand ils ne connaissent pas la réponse, ils ne trouvent que « J'étais pas né » à dire, quant aux vieux c'est « Ça va trop vite ». Dire des toutes petites choses est capital, parce que c'est là qu'on révèle véritablement, et en faire la substance d'un recueil ne les grandit pas spécialement, il s'agit juste d'effacer l'hypocrisie en la nommant. On est tous pareils. On n'en parle pas, mais il y a dans ces phrases une sorte d'éternel humain.

 

Et pourtant, « Les mots sont dérisoires », comme le rappelle l'exercice des condoléances...

 

Le cas est remarquable : ici, les mots sont presque un sas, une formule pour pouvoir se lancer sur une autre phrase, la suite des condoléances. Vous connaissez l'action de la pièce Pour un oui, pour un non, de Nathalie Sarraute ? [Tant pis, même face à un vieux con, j'assume mon ignorance] 2 amis très proches se retrouvent, brouillés après très longtemps. Ils cherchent la raison de leur querelle : le premier ne s'en souvient plus, l'autre si : « Tu m'as dit "C'est bien, ça !" en parlant de mon travail ». Le second s'est braqué en croyant relever de la condescendance... En amour, les fêlures peuvent aussi se révéler avec quelques points de suspension. L'adverbe a mauvaise presse en littérature, mais il est pourtant chargé d'un pouvoir incroyable : « peut-être », « maintenant »: pour ce dernier, cela signifie tout de même que la vie de celui qui l'utilise ne sera plus complètement la même. Il y a un côté très Nathalie Sarraute, et j'étais d'ailleurs heureux d'apprendre que sa fille Claude Sarraute, à l'époque chroniqueuse chez Ruquier, avait parlé d'un de mes livres.

 

Des textes courts, un thème facilement définissable pour chacun d'entre eux... Pourquoi ne pas publier au compte-gouttes sur un blog, tout simplement ?

 

Bartleby [dans Quelque chose en lui de Bartleby] a un blog, alors qu'il est célibataire à Paris. Cela lui permet d'avoir un autre soi-même, il accède à une notoriété, mais arrête finalement l'expérience. La question qui le fait douter, c'est  : faut-il faire les choses pour soi ou pour les autres ? Personnellement, je n'aurais jamais accepté, c'est un genre d'écriture que je trouve assez orgueilleux. On m'a vendu mon portable il y a un an : « Quand il tombe il ne se casse pas » m'a garanti le vendeur, mais je n'y crois pas trop. J'écris toujours dans des cahiers, un différent pour chaque livre. Puis j'écris mon manuscrit à la machine à écrire, j'ai acheté une vingtaine de rubans d'avance. C'est plus de la paresse intellectuelle qu'une résistance à la technologie, je m'y mettrai lentement. Mais maintenant, on ne me fait plus de remarques sur mes manuscrits. Le texte court a la prétention de faire le tour de la question, mais c'est tout. Un texte sur un réfrigérateur peut être important ! La machine peut empêcher de dormir, ou au contraire évoquer le silence, il y a par ailleurs un certain avantage à parler de ces choses le premier.

 

Philippe Delerm, un vieux con rêveur

 

Vous étiez le seul dans votre genre ?

Non, loin de là ! Il y a par exemple François de Cornière, qui n'a jamais obtenu la reconnaissance du public, sans que je sache vraiment pourquoi. Dans les années 90, on a essayé de faire un mouvement. Des petits textes ont été envoyés à la Nouvelle Revue Française, à l'époque tirée à 800 exemplaires. Bertrand Visage en a d'ailleurs publié quelques-uns. « Il y a plein d'auteurs qui ne veulent pas du roman, mais pas de la poésie non plus », c'était un peu le mot d'ordre. On les avait appelés « les moins-que-rien », à ce moment-là. Une formule qui n'a vraiment pas plus, même aux écrivains concernés, qui ne voulaient pas vraiment être rassemblés, une erreur à mon avis, j'aurais beaucoup aimé. Puis est arrivé le succès de La Première Gorgée de bière :  « Les gens se réfugient dans des petites choses », c'était déjà le diagnostic des commentateurs à ce moment-là. Ce fut l'un des tout premiers succès-surprises basés sur le bouche à oreille. Puis certains journalistes ont considéré que c'était là une « littérature fin de siècle ». Mais je ne m'intéresse pas qu'aux petites choses. Je ne me sentais pas un homme des petites choses, toujours pas d'ailleurs, juste un écrivain des petites choses.

 

Mais revenons tout de même sur le coeur de l'entretien : vous aviez 18 ans en 1968... Alors, les 68tards sont-ils des vieux cons, ou un vieux con est-il un 68tard ?


En 68, je ne me suis rendu compte de rien : j'étais amoureux, alors du coup... Mais en 69, je me suis soudain rattrapé au niveau conscience politique. Le service sportif de France Soir, où je travaillais à l'époque, ne m'a pas du tout plu. J'ai un 68tard, un vrai, à côté de chez moi : il est animateur dans une maison des jeunes, dans un club de théâtre... Il a vraiment gardé l'esprit ! Un autre, parmi mes voisins, était candidat du front de gauche : sur l'affiche, il portait fièrement une coupe Mireille Mathieu, avec « Front de gauche » en énorme au-dessus ! [rires mêlés de jeune et de vieux cons] Enfin, avec le recul, c'est plutôt décevant : on était parti pour tout changer, et on a rien changé du tout. Je me souviens d'un concours de nouvelles organisé dans un collège où j'enseignais : au niveau 4e, nous avions recueilli 180 nouvelles. les 5-6 meilleures étaient vraiment très bien, tout le reste se dégradait, ne valait pas grand-chose. Mai 68 n'a libéré que les élites, la bourgeoisie, mais sûrement pas le peuple. Globalement, on n'a pas réussi.

 

Et commenter le sport, c'est une occupation de vieux con ?

 

Philippe Delerm, à retrouver

dans notre librairie, avec Decitre

C'est une sorte de cadeau que j'ai reçu pour mon succès, j'en suis bien conscient... J'ai couvert le Championnat du monde d'athlétisme en 2003 pour L'Équipe, puis quelques autres ou un Tour de France assez récemment... Mais mon meilleur souvenir reste celui de consultant pour France Télé à Pékin. Mais attention : je suis un passionné de sport depuis 1956-57. En ce moment, je suis extrêmement content que l'Espagne joue comme elle le fait; avec un jeu espagnol très défensif. Mais maintenant, le jeu en attaque n'est plus du tout créatif, la balle ne décolle plus du sol. Quand je vois que Chelsea ne gagne que grâce à Drogba, ça m'attriste.

 

Bon, je savais depuis le début que vous n'étiez pas un vieux con, en fait : votre livre précédent s'appelle Écrire est une enfance...

 

Eh oui : La Première Gorgée de bière m'est venue après l'écriture des nouvelles de C'est bien [livre jeunesse paru en 2001, écrit 10 ans auparavant, NDR]. L'enfance a toujours été la source de tout pour moi. J'aime beaucoup une phrase de Jacob Dellacqua, que je reprends dans Écrire est une enfance : « On a tous été baignés dans la rivière de l'enfance, mais Delerm est resté mouillé ». Je veux garder les sensations de l'enfance, ce qui n'a rien d'original puisque Baudelaire ou Fournier ont aussi évoqué cet objectif de l'écrivain... Retrouver l'intensité des premières sensations. Après, nous sommes condamnés à la tristesse, c'était trop beau donc c'est forcément douloureux de s'en éloigner. L'enfance est une manière d'appréhender l'univers, et probablement la plus intense.

 

Livre à venir, le 9 septembre, chez Seuil